«Entendre ce que l’Esprit dit aux Églises», dans les Écritures et dans la Tradition

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L’invitation à « entendre ce que l’Esprit dit aux Eglises » ne figure que dans le livre de l’Apocalypse [1]. On peut regretter que les Saintes Écritures soient devenues, en quelque sorte, des palimpsestes [2]. Elles ont tellement été surchargées d’interprétations chrétiennes, au fil des siècles, qu’on en oublierait qu’elles concernent d’abord les Juifs [3]. Plus regrettable encore : le sens prophétique dont l’Esprit Saint les a imprégnées n’est plus perceptible aujourd’hui que par les « tout-petits » auxquels le « Père céleste le révèle », ainsi que le disait Jésus :

En ce temps-là Jésus prit la parole et dit: « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits [...] (Mt 11, 25).

Possible écho du sévère reproche de Jérémie :

Comment pouvez-vous dire: « Nous sommes sages et la Loi de L’Éternel est avec nous ! » Vraiment c’est en mensonge que l’a changée le calame mensonger des scribes ! (Jr 8, 8).

Ainsi exposé, le témoignage que nous nous proposons de porter devant l’Église ne risque-t-il pas de mener, intentionnellement ou non, à la constitution de sectes hérétiques qui s’érigent en alternative à son enseignement ? Ce serait le cas si, parallèlement à l’Écriture, nous ne tenions pas ferme à la Tradition. Mais celle-ci est-elle fiable ? La question s’est posée dès les débuts de l’Église, qui fut vite déchirée par des groupes sectaires qui opposaient des doctrines hérétiques à l’enseignement des Apôtres conservé dans les communautés chrétiennes. Il en prit des siècles pour que s’élabore une réflexion systématique sur le problème de la possibilité même que le « dépôt » de la foi chrétienne puisse se transmettre, fidèlement et sans altération, au fil des siècles et dans les cultures les plus diverses. Le premier « systématicien » chrétien qui posa les fondements de cette réflexion est Vincent de Lérins, un moine du Ve siècle [4]. La présentation suivante expose clairement la problématique [5] :

« Existe-t-il une règle sûre, d’application générale, canonique en quelque sorte, qui me permette de distinguer la vraie foi catholique de l’erreur des hérésies ? Cette interrogation fondamentale, qui était celle de Vincent de Lérins lorsqu’il écrivait son Commonitorium, demeure fondamentale pour les croyants de tous les temps. Il n’apparaît guère possible de professer consciemment la foi catholique sans se demander : comment vérifier la continuité de la même foi à travers les siècles ? Comment contrôler la communion dans la même foi des croyants dispersés parmi les continents et les cultures ? Faut-il attacher une importance particulière à l’expression de la foi des origines ? Quand dévie-t-on de la Tradition catholique et qui peut se prononcer à ce sujet ?… Toutes questions inévitables, mais qui ont revêtu une importance particulière dans les périodes d’effervescence ou de perturbation qu’a connues l’Église : lorsque la foi, née de l’Évangile de Pâques et de Pentecôte, fut particulièrement affrontée à l’épreuve du temps, entraînant l’épreuve de la diversité des cultures. Il ne fait pas de doute que de nombreux croyants soient amenés aujourd’hui à faire leurs ces questions. La révision des langages et les interprétations de la foi traditionnelle, la diversité des théologies, les recherches critiques largement vulgarisées, une certaine relativisation de l’autorité du Magistère ecclésial l’expliquent facilement. Beaucoup souhaiteraient acquérir une méthode de réflexion chrétienne qui leur permettrait, sans devenir pour autant des théologiens professionnels, d’accéder à une certaine autonomie pour vérifier l’authenticité de la foi qu’ils professent. C’est précisément à ces croyants en recherche que s’adresse [...] l’édition de l’œuvre majeure de Vincent de Lérins : sans s’attendre à trouver chez un auteur du 5e siècle une réponse exactement adéquate à leur questionnement de Chrétiens du 20e siècle, il leur sera bénéfique de fréquenter le premier théologien qui ait, de façon quelque peu systématique, fait écho à un tel questionnement. [...]

Vincent de Lérins est amené à constater que les hérétiques s’appuient sur l’Écriture pour contredire l’orthodoxie : « Ils se servent de l’Écriture, et avec passion ! On les voit courir de livre en livre à travers la Sainte Loi, de Moïse aux livres des Rois, des Psaumes aux Apôtres, des Évangiles aux Prophètes ! » (chap. 25). Il importe donc d’établir un critère de l’usage de l’Écriture pour établir l’authenticité de la foi catholique. Il ne vient pas à l’esprit de Vincent de minimiser si peu que ce soit l’importance de l’Écriture, qu’il appelle « la Loi de Dieu ». Pour lui l’Écriture, en elle-même, témoigne de la véritable foi. Mais il faut la garantir contre les interprétations erronées, et pour cela confronter les dires de l’Écriture avec les affirmations de la Tradition de l’Église catholique ainsi qu’avec les enseignements des Conciles s’il y en a. [...] »

Treize siècles plus tard, faisant fond sur les critères précurseurs de Vincent de Lérins, John Henry Newman [6], élabore sa précieuse « théorie du développement » qui repose sur ce qu’un de ses meilleurs commentateurs appelle « les sept tests de fidélité des développements » [7] :

[...] Newman dégage sept règles pour discerner les développements fidèles des corruptions. Une corruption perturbe les lois de la croissance, obscurcit ou détourne l’idée essentielle, brise ou dissout l’unité; c’est « un état de développement qui défait ses avances antérieures. » Son premier test de fidélité est la préservation du type. Ici l’analogie de la croissance physique est éclairante : « L’animal adulte a la même structure qu’à sa naissance ; les jeunes oiseaux ne deviennent pas des poissons. » Ainsi on parle de juges « corrompus » s’ils se laissent guider par l’esprit de lucre plutôt que par la justice, contredisant ainsi leur vocation.

Le second critère, la continuité des principes, est essentiel. En effet, « pour ainsi dire, la vie des doctrines consiste dans la loi ou les principes qu’elle incarne. » [Newman] voit un exemple de principe détaché de sa doctrine, dans l’état d’esprit du monde païen de son temps. Et la doctrine chrétienne, vidée de son principe, aboutit à une foi inféconde, sociologique. Une même idée peut se développer de manière différente suivant les principes la gouvernant : ainsi à partir du caractère souillé de la matière, « les gnostiques d’Alexandrie sont devenus sensualistes, et ceux de Syrie, dévots. »

Troisièmement, la puissance d’assimilation, d’union d’une idée, est ce qui la distingue d’une simple formule, qui ne peut croître sans se déliter. « Une tentative de développement montre la présence d’un principe, et son succès, la présence d’une idée. » En outre, plus forte est une idée, plus elle est agile dans ses luttes avec d’autres idées, et moins elle a besoin de garde-fous extérieurs.

Le quatrième test est l’anticipation de l’avenir. L’ordre selon lequel les idées bourgeonnent dans les esprits étant souvent fortuit, le fait d’apercevoir, dans les commencements, des indices de développements futurs, fussent-ils vagues et épars, constitue un argument en faveur de la fidélité de ces développements. Ainsi, même si l’érudition des bénédictins contraste avec la simplicité du monachisme primitif, saint Pacôme prescrivait déjà l’existence d’une bibliothèque dans chacune de ses maisons, et saint Basile écrivait ses traités théologiques entre deux travaux agricoles.

Son cinquième critère est la cohérence logique. La formation, souvent tardive et non voulue au départ, d’un système à caractère logique et organisé, pérennise les développements qui y ont mené. Ce type de développement, insiste Newman, ne contredit pas la suprématie de la foi : c’est quand il était pénitent à Manrèse, ignorant de la théologie, qu’Ignace reçut ses visions de la Trinité ; la déduction logique est en quelque sorte inférieure à la maturation d’une idée dans un esprit, car elle peut être mise en oeuvre par des esprits personnellement étrangers à l’idée en question.

Le sixième critère est que les nouveaux développements se fassent de manière à préserver le passé, dans la même ligne que celui-ci. Un vrai développement est « une addition qui illustre sans obscurcir, qui corrobore sans corriger, le corps de pensée dont il procède. » Ainsi une (véritable) conversion d’une fausse religion à une vraie est toujours de caractère positif : on n’est pas dépouillé, mais recouvert par un manteau de vérité, « afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie » (2 Co 5, 4). Le développement de la doctrine chrétienne doit se faire en « gardant le dépôt » (1 Tm 6, 20) de nos ancêtres, tout comme Notre Seigneur n’est pas venu détruire la Loi juive, mais l’accomplir.

La dernière règle est la vigueur durable à travers l’épreuve du temps et les confrontations ; la corruption étant de caractère temporaire et fragile: « Qu’il en soit de la religion des âmes comme du développement des corps. Ceux-ci déploient et étendent leurs proportions avec les années, et pourtant ils restent constamment les mêmes. »

Newman se pose alors la question : cette théorie est-elle applicable au christianisme ; c’est-à-dire, le christianisme était-il, dès son origine, susceptible de développement ? Même si l’origine de ses idées est divine, il est normal, vu la nature même de l’esprit humain, qu’il provoque, dans les consciences qu’il pénètre, différentes affirmations, points de vue et opinions. Pour nos esprits en effet, « le temps est nécessaire pour atteindre l’intelligence pleine et parfaite des grandes idées. » Il n’est pas possible de soutenir que la lettre du Nouveau Testament contient, stricto sensu, toutes les formes possibles du message divin, celles-ci étant des résultats de la maturation de l’idée du christianisme dans les coeurs. Notre Seigneur ayant lui même pris forme humaine, ce n’est pas manquer de respect que de considérer l’évolution du christianisme dans l’intelligence humaine, « croissant en sagesse et en taille » (Lc 2, 52), étant bien entendu que ce qui le distingue d’autres religions et philosophies, c’est l’Esprit divin qui le vivifie. La pérennité du christianisme, la construction progressive d’une doctrine une, à l’image de son objet divin, la variété des expressions de celle-ci, attestent son origine divine.

De fait, des doctrines telles que le devoir d’un culte public, la place du dimanche, le baptême des enfants, le caractère inspiré – et l’étendue exacte - du Canon, ne viennent ni de la lecture seule de la Bible, ni même d’un simple raisonnement, mais de la croissance inconsciente d’idées suggérées par le message révélé. En outre, sur certains points cruciaux, les indices fournis par l’Écriture sont par trop rares ou mystérieux, rendant ainsi un développement probable et nécessaire. La méthode même de la révélation prophétique que nous montre l’Écriture, n’est pas l’accumulation de prophéties séparées, mais bien une compréhension progressive de ce que les prédictions initiales signifiaient, comme l’émergence de l’idée messianique, ou le développement des écrits prophétiques que constituent la Sagesse, et l’Ecclésiaste, ou l’évolution progressive du sacrifice rituel (des prescriptions du Deutéronome au Nouveau Testament, en passant par les prophètes). Jésus lui-même, qui parlait « comme aucun autre homme ne saurait parler » (Jn 7, 46), présente ses actions et ses paroles comme les germes d’une législation, d’un code de vérité.

La Bible nous fournit aussi, dans l’évolution d’Israël, un bel exemple de développement politique. « Dieu opère de la même manière dans le cours quotidien de la divine Providence, et dans la Révélation du Christianisme, utilisant chaque élément en vue d’un autre… » Si l’on suit le fil du temps, on s’aperçoit qu’il est impossible de fixer une limite à la croissance de la doctrine, car après l’Ascension vinrent les premiers baptêmes, après les épîtres pauliniennes, la doctrine d’Ignace sur l’épiscopat et la fixation du Canon. Ainsi, la nécessité naturelle, l’histoire de toutes les sectes et partis religieux, et l’Écriture, autorisent à conclure que la doctrine chrétienne admet des développements formels, légitimes et vrais, c’est-à-dire voulus par son divin Auteur. En effet, si l’Écriture ne proclame nulle part sa propre inspiration, elle annonce par contre clairement le développement social et doctrinal du christianisme, notamment dans les paraboles du sénevé et du levain.

Les exposés qui précèdent pourront sembler longs et de lecture relativement difficile. Pourtant, il n’a pas semblé possible d’en faire l’économie, ni même de les alléger en les résumant. En effet, leur contenu constitue l’aune de l’orthodoxie à laquelle aspire la démarche sous-jacente à cet écrit. En l’intériorisant et en la reprenant à leur compte, celles et ceux qui y adhèrent au présent Témoignage espèrent que l’Église, devant laquelle ils le portent, reconnaîtra la conformité de l’esprit qui l’anime avec la doctrine qu’elle-même a reçue du Christ et des Apôtres et qu’elle transmet, de génération en génération, avec ses développements.

Mais avant d’en arriver là, il convient, pour la cohérence de notre propos, d’aborder la redoutable question de la place à donner à la création de l’État d’Israël. Cet événement est-il un fait purement politique, ou s’inscrit-il, comme le pensent certains, (Juifs et Chrétiens), dans le dessein de Dieu ?



[1] Elle y est comme martelée à sept reprises : Ap 2, 7.11.17.29 ; Ap 3, 6.13.22. On la trouve six fois, dans les Évangiles, mais sans la mention de l’Esprit : Mt 11, 15 ; Mt 13, 9.43 ; Mc 4, 9 ; Lc 8, 8 ; Lc 14, 35.

[2] « Le palimpseste (du grec ancien palímpsêstos, « gratté de nouveau ») est un manuscrit écrit sur un parchemin préalablement utilisé, et dont on a fait disparaître les inscriptions pour y écrire de nouveau. Cette méthode fut utilisée au Moyen Âge, surtout entre le VIIe siècle et le XIIe siècle, par des copistes qui, le parchemin coûtant cher, réutilisaient d’anciens manuscrits pour y copier de nouveaux textes. [...] À cause de cette méthode, plusieurs écrits ont été momentanément ou irrémédiablement perdus : textes juridiques tombés en désuétude, mais aussi textes de penseurs grecs pré-Chrétiens, ou textes d’écriture gothique. » (D’après Wikipédia).

[3] Cf. Rm 1, 16 ; Rm 2, 9.10 ; voir aussi : Ac 3, 26.

[4] Vincent était moine de Lérins († avant 450). Il écrit son Commonitorium [Aide-mémoire] sous le pseudonyme de Peregrinus, « à peu près trois ans » après le concile d’Éphèse (431). Cet ouvrage, véritable discours de la méthode en théologie, donne les règles fondamentales qui permettent de discerner l’erreur hérétique de la foi catholique. Vincent met en exergue trois critères : l’universalité, l’antiquité et l’unanimité. Pour contrebalancer ce qu’ont de rigide ces trois repères, Vincent ajoute qu’il existe un progrès dans les sciences théologiques, mais toujours "selon leur nature particulière, c’est-à-dire dans le même dogme, dans le même sens, et dans la même pensée". » (Texte repris du site patristique.org).

[5] Extrait de Vincent de Lérins († avant 450), Tradition et progrès: le Commonitorium, Trad. de P. de Labriolle. Introduction de P.A. Liégé, notes, plan de travail de A.-G. Hamman, PdF 7, 1978. Les italiques sont nôtres.

[6] Voir l’article fouillé que Wikipédia consacre au grand anglican devenu catholique et cardinal.

[7] Jérôme Levie, L’essai sur le développement, de J. H. Newman. Pour mieux comprendre la contribution insigne de Newman à cette théorie, il est recommandé de lire attentivement le chapitre VII, intitulé « La théorie du développement » de l’ouvrage de Jean Stern, Bible et tradition chez Newman. Aux origines du développement, Aubier, Paris, 1967, p. 170 et ss.

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Date de dernière mise à jour : 29/05/2014