«Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance…» (Rm 11, 32)

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Concluant son exposé complexe du mystère de l’endurcissement et du rétablissement du Peuple juif, Paul émet, en guise de « solution » à cette question des plus obscures pour nous, quelques phrases plus obscures encore, semble-t-il, si l’on en juge par les commentaires confus et contradictoires qu’en ont donnés théologiens et exégètes.

Ennemis, il est vrai, pour ce qui est de l’Évangile, à cause de vous, ils sont, pour ce qui est de l’Élection, chéris à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance. En effet, de même que jadis, vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent, vous avez obtenu miséricorde, du fait de leur désobéissance, eux, de même, au temps présent, ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent, au temps présent, miséricorde. Car Dieu les a tous (= Juifs et non-Juifs, devenus croyants au Christ Jésus) enfermés dans la désobéissance, pour faire à tous miséricorde. (Rm 11, 28-32).

Dans un livre entièrement consacré au chapitre 11 de l’Épître aux Romains, un exégète catholique traite, ès qualités, de cet enseignement paulinien, outre qu’il mentionne les opinions d’autorités exégétiques et théologiques modernes à son propos. Bien qu’il ne soit pas dans l’esprit du présent écrit de s’attarder aux théories des spécialistes, nous avons cru utile d’être attentifs à la structure littéraire de cette citation et à ses implications théologiques contradictoires, dans l’état actuel de la recherche ; elles sont, en effet, largement analysées par l’auteur en question et il est à craindre que ses exposés soient de nature à jeter la confusion dans les esprits. De fait, tout un chacun n’étant ni théologien, ni exégète, certains achoppent sur ces chapitres qui sont de lecture difficile, comme d’autres passages des Épîtres de Paul, d’ailleurs, à en croire l’apôtre Pierre :

Tenez la longanimité de notre Seigneur pour salutaire, comme notre cher frère Paul vous l’a aussi écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. Il le fait d’ailleurs dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des points obscurs, que les gens sans instruction et sans fermeté détournent de leur sens, comme d’ailleurs les autres Écritures, pour leur propre perdition. (2 P 3, 15-16).

C’est pourquoi nous ferons une exception aux principes qui guident ce Témoignage et dénoncerons en détail les faiblesses et inexactitudes les plus flagrantes des thèses du spécialiste évoqué. Ce n’est qu’ensuite que l’on pourra procéder à une méditation de ce chapitre, dense et d’une richesse incomparable, de l’Apôtre, selon la méthode qui est celle de cet écrit, à savoir une lecture simple et attentive du texte paulinien lui-même, éclairée par les passages parallèles de l’Écriture, explicitement ou implicitement invoqués.

En effet, malgré son apparente complexité, l’Écriture est intelligible telle quelle, moyennant un dépouillement total des idées préconçues qui encombrent notre esprit, et avec l’aide de l’Esprit Saint (cf. Lc 24, 45). Ces dispositions spirituelles ne nous dispenseront bien entendu pas de l’effort d’analyse du texte lui-même, afin que ce que Paul cherche à exprimer, en langage humain, de qu’il contemple, atteigne en nous ce sens de la vérité, ce sens surnaturel de la foi [1] , que Dieu y a déposés par pure grâce. Nous verrons que ces mots du vocabulaire courant, usés par l’habitude, simples et sans emphase, révèlent, par leur agencement même, un aspect inattendu du dessein de Dieu, qui n’a rien à voir avec la rationalité, telle que nous la concevons. En un mot, notre lecture et la compréhension qui en jaillira avec la grâce de Dieu ne seront pas un exercice de sagesse humaine, mais une « démonstration d’Esprit » (cf. 1 Co 2, 4) par la sagesse de Dieu, qui est folie et scandale aux yeux des hommes (cf. 1 Co 1, 23).

Examinons donc le contenu de ce passage réputé difficile (Rm 11, 28-32). Dès les deux premières phrases qui constituent comme la prémisse du discours, nous remarquons le caractère antithétique des propositions - ennemis/chéris; Païens/pères ; bonne nouvelle/élection [2]. Les Juifs sont ennemis, pour ce qui est de la bonne nouvelle et les Païens sont la cause de cette inimitié, car leur admission se fait aux dépens des Juifs et de leur Loi. Par contre, les Juifs sont chers à Dieu, pour ce qui est de l’Élection, et ceci grâce à leurs Pères (cf. Rm 11, 28 et Rm 15, 8) qui ont mérité, pour leur descendance, le don et l’appel inaliénables qu’ils ont reçus de Dieu.

Aussitôt après cette affirmation, Paul entreprend d’en démontrer le bien-fondé. Et, à nouveau, il utilise des termes antithétiques : jadis/temps présent ; désobéissance/miséricorde. Mais l’argumentation est plus complexe. Elle commence par un parallèle : « de même que » (en grec : hôsper), qui paraît surprenant. Il semble en ressortir qu’à la désobéissance opposée jadis par les Païens à Dieu, correspond la désobéissance des Juifs, au temps présent. Tandis qu’à la miséricorde accordée aux Païens, au temps présent, correspond la miséricorde accordée aux Juifs au temps présent. À ce stade, nous constatons que la symétrie antithétique - jadis/temps présent -, est rompue, au profit d’une symétrie homogène inattendue : temps présent = temps présent.

Le théologien évoqué plus haut tire de cette constatation une conséquence pour le moins inattendue et – il faut le souligner – absolument étrangère à la pensée de Paul, à savoir que les Juifs du temps de Paul sont invités à obéir maintenant à l’Évangile. Selon ses propres termes, l’auteur croit que « l’intérêt de Paul se porte essentiellement sur le moment présent ». L’examen des particularités grammaticales du passage étudié de l’Épître paulinienne et, surtout, l’utilisation, à trois reprises, de l’adverbe nun – maintenant –, aux versets 30-31, celle des pronoms de ces mêmes versets « vous », au style direct, conduisent ce spécialiste à affirmer que c’est, « de toute évidence », aux pagano-Chrétiens que « Paul s’adresse dans ce chapitre » et que « les houtoi et autoi (ceux-là, eux) qui désignent les Juifs, ne peuvent être que leurs contemporains ».Pour ce théologien donc, c’est du temps de Paul, que le Reste (= Juifs fidèles à leur foi) est momentanément endurci. C’est donc de son temps que le Peuple juif devait se convertir. D’où sa conclusion:

Paul n’annonce donc pas, en Rm 11, 25-26, le Salut d’Israël comme Peuple, mais seulement celui de ces Juifs pieux, de ces hassidim qui, avant l’annonce de l’Évangile, pouvaient être considérés comme constituant le Reste, l’Israël de l’Élection. Autrement dit, le « mystère » exprimait l’espoir de Paul de voir ces derniers se convertir avant la Parousie du Christ [3]. Nous devons en convenir, son espoir a été déçu. Ces Juifs pieux ne se sont pas convertis et notre prière est toujours celle de Paul : « Seigneur viens ! », sans même oser, comme l’auteur de l’Apocalypse, prêter au Christ cette réponse : « Oui, je viens bientôt ». (Ap 22, 20).

Sur la base d’une telle analyse, n’est-on pas fondé à se demander quel sens a l’endurcissement prolongé du Peuple juif ? Réponse de l’auteur qui rapporte, en les reprenant à son compte, les opinions d’autres théologiens :

L’endurcissement d’Israël rend compte du retard de la Parousie et laisse le temps pour une plus large évangélisation des Païens.

Et encore :

L’endurcissement d’Israël est ici expliqué par la nécessité de l’annonce de l’Évangile, ce qui implique que, si Israël avait cru au Christ, il n’y aurait pas eu un espace temporel suffisant pour atteindre tous les Païens.

Enfin, sans doute de peur que même cette fonction de ‘frein bénéfique’ du temps de l’histoire du Salut ne soit portée par les Chrétiens au crédit du Peuple juif, l’auteur nous « rassure » en ces termes :

S’il en est ainsi, les craintes d’ordre théologique exprimées si fortement par Cornély, D. Judant, P. Benoit [4], que ne soit attribué à l’Israël endurci un rôle actif dans le Salut des Chrétiens, s’évanouissent. Le rôle de l’Israël endurci n’est que négatif, si l’on peut dire. Il donne à l’annonce de l’Évangile le temps suffisant pour que tous les Païens obtiennent miséricorde [5].

Il reste à espérer que les Païens vont se hâter de venir rejoindre le giron de l’Église, afin que de nouveaux pogroms et holocaustes ne soient pas nécessaires pour qu’« entre la plénitude des Païens » (cf. Rm 11, 25) !… Qu’on nous pardonne cette ironie douce-amère, ainsi que la longue digression consacrée à la thèse atterrante du théologien cité. On a peine à croire qu’après quelque deux mille ans de rumination théologique et plusieurs décennies de méditation du mystère d’Israël, à la lumière de son martyre ancestral et de la démesure horrible de son plus récent et énorme Holocauste, puissent encore éclore, sous la plume d’un auteur catholique, un tel contre-témoignage oecuménique, une telle somme d’animosité théologique, un tel réquisitoire apologétique. Tout cela ne serait que démesure et ridicule si nous avions affaire à l’opinion isolée d’un théologien privé. Mais ce n’est pas le cas. Il n’est que de lire les « autorités » que cite ce théologien, ainsi que les opinions de ses pairs, les plus antijudaïques, qu’il jette en pâture aux pauvres Chrétiens de la base qui n’ont pas la chance d’avoir leur culture historique et théologique et, de ce fait, sont, comme jadis les habitants de Nivive, incapables de « discerner leur droite de leur gauche » (cf. Jon 4, 11), dans cette pesante dissertation gauchie par une thèse sous-jacente, a priori hostile au mystère de l’Israël "selon la chair". Il semble bien que ces opinions antijudaïques soient nées d’un vaste consensus, d’une sourde majorité silencieuse qui œuvre, dans l’ombre des bibliothèques théologiques, contre l’Écriture et la Tradition, et même contre le Concile [6]. Il est symptomatique, en effet, que le spécialiste évoqué ne se donne pas la peine de résumer la doctrine des Pères conciliaires sur les chapitres 1 à 11 de l’Épître aux Romains [7]. Sans doute estime-t-il que c’est inutile.

Mais il y a pire, et c’est là, semble-t-il, que se trouve la racine du mal : l’auteur ne croit pas à l’inspiration des paroles de Paul. Ses dénégations embarrassées en font foi :

[...] selon nous, le ‘mystère’ de [Romains] 11, 25 ne serait donc, ni une révélation au sens strict du mot, ni une exégèse inspirée à proprement parler, mais plutôt une conclusion théologique « inspirée ». Quand Paul comprit quelle lumière projetait sur l’endurcissement d’Israël un ‘logion’ comme celui de Mc 13, 10, il dut avoir le sentiment d’une illumination, d’une révélation. Il découvrait enfin la réponse à sa prière (cf. Rm 10, 1).

Examinons les mots intentionnellement mis en italiques par nos soins. Il en découle que Paul n’a pas eu de révélation. Selon l’auteur, les paroles mêmes de l’Apôtre, qui appelle son Évangile : « révélation d’un mystère » (Rm 16, 25), concernent, à n’en pas douter, les Évangiles synoptiques (que – rappelons-le tout de même – Paul n’a certainement pas connus, à l’exception de quelques paroles de Jésus transmises de bouche à oreille dans les premières communautés chrétiennes et pieusement consignées par elles en attendant d’être réunies ultérieurement dans le Corpus que constituent les Évangiles). Nous comprenons, quant à nous, que Paul veut parler de l’exposition de la Bonne Nouvelle que, lui, a reçue directement de Dieu, et qui trouve son expression dans la révélation qu’il en fait, en termes humains et de manière analytique, dans l’Épître aux Romains. Sinon, pourquoi s’écrierait-il : « Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse » ? (Rm 11, 25).

Faute d’avoir cru cela, l’auteur ici critiqué, comme ses collègues et maîtres, se « complaît encore en sa propre sagesse », sagesse humaine, appuyée sur les opinions des hommes et non sur l’Écriture et la Sagesse de Dieu. Il est vrai qu’il a été à bonne école. Il cite lui-même ses maîtres à penser : Bultmann [8] et Harnack [9]. Il précise même, à propos de ce dernier :

Avant [Bultmann], A. Harnack avait déjà relevé cette contradiction. Selon lui, Paul ayant pris peur devant la conséquence ultime de ce qu’il venait de dire en Rm 9 et 10 sur Israël selon la chair, aurait alors fait machine arrière, son patriotisme aurait altéré en profondeur sa connaissance de la foi.

Pour en revenir aux paroles de l’auteur cité, qui ont donné lieu à ces mises au point, on peut se demander ce qu’il entend par la « concession » (c’est le seul terme qui convienne, semble-t-il) qu’il fait en parlant de « conclusion théologique "inspirée" ». Les guillemets dont il croit devoir affecter l’inspiration de Paul constituent un éloquent clin d’oeil à l’adresse du lecteur et semblent bien exprimer que ce que la bouche de l’auteur exprime, son coeur n’y croit pas. On peut d’ailleurs légitimement se demander ce que signifie l’expression « conclusion théologique inspirée » ? Comme son avatar « exégèse inspirée », elle ne semble pas faire partie du vocabulaire théologique du Magistère de l’Église. Il semble que l’une comme l’autre ne figurent dans aucun Concile, ni aucun document magistériel. Fait-elle partie de ces formulations de spécialistes, à caractère fortement rationaliste, dont le but secret est d’échapper à l’impasse du mystère que refuse, avec orgueil, une partie de la littérature théologique moderne, laquelle appuie sa quête d’intelligence davantage sur les ressources de la raison humaine que sur celles de la Révélation et de la Tradition ? [10]

Si l’on s’en tient au sens qu’a pour l’Église le terme « inspiré », Paul l’est, à coup sûr, dans son Épître, et sa « conclusion théologique » s’impose au croyant par son « inspiration » même, laquelle vient de Dieu. Mais il est clair que ce que l’auteur cité n’ose (pas encore) dire clairement, ses guillemets le clament : l’inspiration qu’il concède à Paul est de l’ordre du « délire sacré » qu’on reconnaît aux grands initiés ou aux auteurs épiques de l’antiquité, tel Homère. C’est une espèce de souffle génial d’enthousiasme qui fait trouver à l’auteur des accents sublimes et inattendus, capables d’exprimer l’inexprimable, d’expliquer l’inexplicable. De tels élans sont admirables, mais incompréhensibles. Ils relèvent du pathos, du génie littéraire, de l’art le plus sublime, certes, mais ils ne sont pas normatifs. En bref, bravo pour l’envolée lyrique de Paul ; l’effort mérite louange ; le choc éblouissant des mots nous a un instant aveuglés, subjugués, mais il nous faut bien redescendre de ces cimes escarpées pour regagner les vallées rassurantes des certitudes théologiques quotidiennes et le train-train de notre religion véritable et sûre de sa doctrine. Adieu, donc, Paul de l’Épître aux Romains ; un instant, nous avons failli croire au beau rêve de ta « passion patriotique » pour ton Peuple, mais tu ne nous as pas convaincus. Nous doutons même que tu te sois convaincu toi-même ; tu es nettement plus convaincant et, surtout, plus clair, dans l’Épître aux Galates (Ga 4, 21 ss.). Là, tu rassures ton Église – la femme (libre) d’Abraham, Sarah, qui est la Jérusalem d’En-Haut, celle « qui est libre et qui est notre mère » (v. 26) ; tandis que tu condamnes le judaïsme sclérosé, symbolisé par l’esclave Agar, « l’Alliance qui se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude (…) et qui correspond à la Jérusalem actuelle… » (v. 24, 25).

Ceux qui pensent ainsi commettent le plus lamentable anachronisme. En effet, il est clair que, dans l’Épître aux Galates, Paul argumente (et, cette fois, c’est sans ambiguïté) face aux Juifs et aux pagano-Chrétiens de son époque, comme en témoignent ses paroles :

« Mais, comme alors l’enfant de la chair (Ismaël) [= les Juifs] persécutait l’enfant de l’Esprit (Isaac) [= les Chrétiens], il en est encore ainsi maintenant [...] » (Ga 4, 29).

Les termes mis en italiques et entre crochets carrés rendent clair notre propos. Du temps de Paul (et cela durera encore quelques décennies – un siècle tout au plus, sauf dans les régions où le judaïsme sera encore considéré par les États comme religion licite, et le christianisme persécuté comme secte –, c’étaient les Juifs qui persécutaient les Chrétiens. Mais voici près de vingt siècles que c’est le contraire !… Comment donc, aujourd’hui encore et après le massacre de la Shoah, ose-t-on présenter les Juifs comme un facteur négatif et comme responsables de leur propre endurcissement ?…

L’auteur qui nous a tant retenu tombe sous le coup de la critique ironique du grand Newman, que résume ainsi un spécialiste de sa pensée [11] :

« [Newman] pense que trop souvent l’auteur d’une étude choisit ses thèmes et dessine les grandes lignes de son ouvrage à partir d’une information de seconde main et d’idées préconçues, avant d’avoir abordé sérieusement les textes. On commence par dresser le plan général. [A partir d’ici, citation verbatim de Newman] "Puis notre théologien se met à l’ouvrage. Il donne des coups de sonde, et les Pères de confirmer ses prévisions ; il écrit vite ; il croque ses personnages ; il présente les ombres et les lumières d’Augustin ou de Jérôme, l’idée directrice du Concile de Nicée, du code théodosien. Il condamne des Pères pour certaines choses, les loue pour d’autres, donne des explications satisfaisantes de certaines expressions qui choquaient. Il interprète les Pères selon ses propres idées modernes et appelle cela les défendre. Il s’échauffe peu à peu, devient éloquent. Son livre est écrit maintenant et les Pères restent à lire en temps voulu ; – cela, c’est du travail aride, et le temps presse ; le programme des lectures en perspectives rétrécit ; le sentiment qu’il avait de leur nécessité faiblit ; il est beaucoup plus sûr d’avoir raison maintenant qu’au moment où il abordait le sujet ; pourquoi donc entreprendre des lectures ?" »

Laissant là théologiens, exégètes et autres spécialistes, c’est aux paroles de Paul lui-même que nous devrons en revenir, ainsi qu’à toute l’Écriture, pour comprendre enfin, dans toutes ses conséquences, le mystère de la « défection » d’Israël (cf. Rm 11, 15), dans les débuts de l’Église, et celui de sa « réception » (cf. Ibid.), au Temps connu de Dieu seul, dont il se peut qu’il « se fasse court » (cf. 1 Co 7, 29).

Rappelons que l’analyse de Rm 11, 28-32, qui a motivé la longue digression ci-dessus, destinée à réfuter les thèses controuvées de l’auteur cité et des spécialistes sur lesquels il s’appuie, avait trait surtout au v. 31, qui parle de la miséricorde que les Juifs devaient obtenir au temps présent (nun = maintenant). Et de fait, c’est bien du temps présent qu’il s’agit, toutefois pas de celui de l’Apôtre, comme le croit l’auteur critiqué, mais du présent de Dieu qui est au-delà du temps, « l’aujourd’hui » de Dieu, dont l’auteur de l’Épître aux Hébreux nous entretient avec maîtrise et sans le voile de l’allégorie :

C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint : aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos coeurs comme cela s’est produit dans la Querelle, au jour de la Tentation dans le désert, où vos Pères me tentèrent, me mettant à l’épreuve, alors qu’ils avaient vu mes oeuvres pendant quarante ans. C’est pourquoi j’ai été irrité contre cette génération et j’ai dit : Toujours leur coeur se fourvoie, ils n’ont pas connu mes voies ; aussi ai-je juré dans ma colère : Non, ils n’entreront pas dans mon repos. Prenez garde, frères, qu’il n’y ait peut-être en quelqu’un d’entre vous un coeur mauvais, assez incrédule pour se détacher du Dieu vivant. Mais encouragez-vous mutuellement chaque jour, tant que vaut cet aujourd’hui, afin qu’aucun de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché. Car nous sommes devenus participants du Christ, si toutefois, nous retenons inébranlablement jusqu’à la fin, dans toute sa solidité, notre confiance initiale. Dans cette parole : aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos coeurs comme cela s’est produit dans la Querelle, quels sont donc ceux qui, après avoir entendu, ont querellé ? Mais n’était-ce pas tous ceux qui sont sortis d’Égypte grâce à Moïse ? Et contre qui s’irrita-t-il pendant quarante ans ? N’est-ce pas contre tous ceux qui avaient péché et dont les cadavres tombèrent dans le désert ? Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient désobéi ? Et nous voyons qu’ils ne purent entrer à cause de leur infidélité. Craignons donc que l’un de vous n’estime arriver trop tard, alors qu’en fait la promesse d’entrer dans son repos reste en vigueur. Car nous aussi nous avons reçu une bonne nouvelle absolument comme ceux-là. Mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur servit de rien, parce qu’ils ne restèrent pas en communion par la foi avec ceux qui écoutèrent. Nous entrons en effet, nous les croyants, dans un repos, selon qu’il a dit : Aussi ai-je juré dans ma colère : Non, ils n’entreront pas dans mon repos. Les oeuvres de Dieu certes étaient achevées dès la fondation du monde, puisqu’il a dit quelque part au sujet du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de toutes ses oeuvres. Et de nouveau en cet endroit : Ils n’entreront pas dans mon repos. Ainsi donc, puisqu’il est acquis que certains doivent y entrer et que ceux qui avaient reçu d’abord la bonne nouvelle n’y entrèrent pas à cause de leur désobéissance, de nouveau Dieu fixe un jour, un aujourd’hui, disant en David, après si longtemps, comme il a été dit ci-dessus : « aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs [...] ». Si Josué avait introduit les Israélites dans ce repos, Dieu n’aurait pas, dans la suite, parlé d’un autre jour. C’est donc qu’un repos, celui du septième jour, est réservé au Peuple de Dieu. Car celui qui est entré dans son repos, lui aussi se repose de ses oeuvres, comme Dieu des siennes. Efforçons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que nul ne succombe, en imitant cet exemple de désobéissance. (He 3, 7 à 4, 11).

Précisons-le : pour la Tradition juive, ce septième jour, c’est l’Ère messianique, celle que ni les scribes ni les modernes docteurs de la Loi chrétiens n’attendent plus, puisqu’ils l’ont transférée au Ciel [12]. C’est le Règne du Christ en gloire, avec ses saints ressuscités, sur la terre, en Sion (cf. Ap 20, 1-6) ; c’est elle qu’espéraient déjà les Apôtres et, à leur suite, nombre de prestigieux Pères de l’Église des premiers siècles, dont le grand Irénée.

Dieu a donc bien fait miséricorde aux Juifs comme aux Païens, « au temps présent », et leur Salut collectif ne dépend pas obligatoirement d’une entrée dans l’Église d’ici-bas, pas plus d’ailleurs que celui de tous les êtres humains n’est nécessairement lié, dans le dessein de Dieu, à l’adoption d’une confession de foi spécifique [13].

Après avoir supplanté l’Israël selon la chair et s’être targuée de son Élection, la Chrétienté rééditera-t-elle l’erreur de son aîné, en monopolisant, au profit de son institution, sous la forme historique qu’elle a prise, l’exclusivité du Royaume ?… Prétendra-t-elle être le seul moyen d’accès à Dieu, moyennant le baptême et l’observation des rites chrétiens, comme le firent les dirigeants Juifs qui refusèrent la « nouveauté » du Salut en Jésus Christ et prétendirent imposer aux Païens qui croyaient au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, « un joug que, ni eux, ni leurs pères n’avaient eu la force de porter », comme l'a dit Paul (cf. Ac 15, 10) ?

Comment ne comprenons-nous pas ce qui risque de nous arriver, à la lumière de ce qui est arrivé à l’institution religieuse juive ?… De fait, Dieu s’est manifesté à son Peuple, de manière inattendue et totalement imprévisible ; il les a soumis à une épreuve sur laquelle ils ne pouvaient qu’achopper. Et pourquoi ? Parce que, selon l’Écriture, la patience de Dieu à leur égard n’avait que trop duré. Pour beaucoup, la religion, avec la satisfaction et la sécurité illusoire qu’elle confère au pratiquant, s’était substituée à la relation directe et sincère avec Dieu. Les observances leur tenaient lieu de justification. L’extérieur honorable prétendait masquer une intériorité vide ou impure. Seuls ont cru en Jésus, puis en la Révélation chrétienne, ceux des Juifs qui cherchaient Dieu de tout leur coeur, au delà de leurs péchés, et ceux qui, bien que s’abstenant de toute pratique religieuse, accomplissaient toute la Loi sans le savoir, en aimant leur prochain comme eux-mêmes (cf. Lc 10, 27-37). Ce n’est donc pas pour avoir refusé de croire au mystère de Jésus que la majeure partie des contemporains juifs des Apôtres, témoins des actes du Seigneur, ou confrontés à la prédication de l’Évangile par ses disciples, ont été endurcis (cf. Rm 11, 7), mais pour permettre à Dieu d’accomplir lui-même ce dont son Peuple n’avait pas été capable, ainsi qu’il est écrit en Isaïe :

C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur, pour relever les tribus de Jacob et ramener les conservés d’Israël, je ferai de toi la lumière des nations, pour que mon Salut atteigne aux extrémités de la terre. (Is 49, 6).

Si Jésus n’avait pas assumé dans son humanité le destin tragique du Serviteur souffrant, l’Israël « selon la chair » n’aurait jamais eu la force d’être ce Serviteur, et le Salut n’eût pas atteint les extrémités de la terre. Il est patent que cet échec du Peuple élu, doublé de l’aveuglement de ses dirigeants religieux, lui a valu le plus rude des traitements, car Dieu est impitoyable avec ses proches. Qu’on se remémore le sort de Moïse et d’Aaron qui n’entrèrent pas dans la Terre Promise pour avoir, un bref instant, hésité à croire en la puissance de Dieu (cf. Nb 20, 12) !… De même, pour avoir été incrédules, les Juifs ont été supplantés par les « Goyim », ces non-Juifs hier encore idolâtres et qui, dorénavant, entraient dans l’Alliance d’Abraham par un chemin imprévu, celui du baptême dans le Nom de Jésus, ce que les dirigeants religieux de la nation juive ne pouvaient, bien entendu, admettre en aucune manière.

C’est cette attitude que Paul appelle apeitheia, d’un mot grec qui signifie incrédulité, mais qui connote aussi le refus de se laisser convaincre, d’obéir. La Septante [14] n’utilise pas ce terme, sauf dans sa traduction du IVe livre apocryphe des Maccabées, ce qui ne nous permet pas de déterminer quel est le mot hébreu sous-jacent. Par contre, le verbe apeithein traduit le plus souvent l’un des deux verbes hébreux qui signifient ‘se révolter’ (marah et sarah, ainsi que leurs formes dérivées : marar et sarar et même marad qui est l’acception la plus violente de la révolte). Nous retrouvons donc, sous son vêtement grec, l’un des termes les plus caractéristiques de l’Ancien Testament pour qualifier l’attitude du peuple qui résiste à son Dieu et à l’Esprit Saint, comme il est écrit en Isaïe :

Mais eux, ils se sont révoltés et ils ont contristé son Esprit Saint. C’est alors qu’il les a pris en aversion et qu’il les a, lui-même, combattus. (Is 63, 10)

De même, le prophète qui a parlé avec présomption et annonce ce que Dieu n’a pas dit, est réputé avoir « prêché la révolte contre L’Éternel (Jr 28, 16; 29, 32).

On voit clairement, par ces exemples et ces précisions, que l’apeitheia dont parle Paul, terme que l’on rend le plus souvent, dans les langues modernes, par « désobéissance », consiste, en réalité, à faire ou à dire ce qui déplaît à Dieu. Ce n’est donc pas forcément un péché volontaire. Ce peut même être – et c’est le plus souvent le cas - une erreur [15]. Il n’empêche que c’est une faute fatale dans la mesure où elle rend celui qui la commet ennemi de Dieu. De fait, son incrédulité totale le pousse à s’opposer aux desseins divins, ce qui amène le Seigneur à l’écarter de sa route comme s’il était le démon lui-même [16].

Nous en arrivons donc à la conclusion, paradoxale pour la sagesse humaine, que le Peuple juif, quoique « ennemi » pour ce qui est de l’Évangile (Rm 11, 28), a cependant été l’objet de la miséricorde de Dieu, dès le « maintenant » des temps apostoliques, comme l’atteste Paul (Rm 11, 31). Et il faut bien qu’il en soit ainsi, car si la miséricorde était le fruit de la foi et de l’obéissance, elle ne serait plus miséricorde !

En effet, si nous en revenons au passage de Paul qui fait l’objet des analyses de ce chapitre, nous constatons que ce n’est pas à cause de leur obéissance, que les Païens obtiennent miséricorde, mais en raison de la désobéissance des Juifs. C’est donc que leur greffe sur l’Olivier franc était un don gratuit [17] et que, dans le même esprit, les Juifs peuvent obtenir miséricorde bien que, jusqu’à ce jour, ils n’aient pas « obéi » en croyant au Christ. Ce que confirme, s’il en était besoin, Paul lui-même, qui conclut :

« Car Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde ». (Rm 11, 32).



[1] Voir la « Fiche de synthèse sur le Sensus Fidei », réalisée par le site Dogmatique.net.

[2] Les termes significatifs ont été mis en relief dans la citation ci-dessus.

[3] Sur cette notion-clé de l’eschatologie chrétienne, voir l’article Parousie de Wikipédia.

[4] Exégètes et théologiens qui ont beaucoup traité du ‘mystère’ d’Israël avec le souci exacerbé de préserver l’élection de l’Église, présentée comme ayant hérité définitivement de celle qui fut jadis l’apanage du Peuple juif. Il s’agit de ce que les spécialistes nomment la théorie (ou la théologie) de la substitution. Voir l’article « Théologie de la substitution », dans Wikipédia.

[5] Le « si l’on peut dire » ne lave pas l’injure antiévangélique et anti-scripturaire, s’il en fût. Comme dans les citations qui précèdent, les italiques sont nôtres.

[6] Voir la déclaration Nostra Aetate de Vatican II sur les Religions non Chrétiennes, spécialement le chapitre 4, consacré à la religion juive, dont le texte officiel figure sur le site Internet du Vatican.

[7] On trouve quelques rares exceptions dans ses propos, mais c’est pour évoquer, sans même donner le contenu des affirmations de Pères d’écrivains ecclésiastiques et de théologiens médiévaux qui y recourent, un des "lieux classiques" des poncifs de l’interprétation de l’endurcissement et de la dispersion des Juifs : être les témoins (involontaires, cela va de soi) de la vérité de la foi chrétienne. À cet effet, sont appelés à la rescousse St Augustin, Bossuet et même Pascal !... L’absence d’un exposé de la doctrine des Pères en la matière est d’autant plus inadmissible que l’auteur donne lui-même une liste (d’ailleurs très incomplète) des commentaires patristiques de l’Épître aux Romains. Luther (qu’il cite) est plus traditionnel que bien des théologiens catholiques, qui déclare : « Christ n’est pas encore venu pour les Juifs, mais il viendra au dernier jour, comme le disent les autorités mentionnées plus haut (il s’agit des Pères de l’Église)... Autrement, ce passage d’Isaïe (50, 20-21), cité par Paul en Rm 11, 25, est clairement accompli par la venue corporelle du Christ. C’est pourquoi je dis que l’Apôtre parle obscurément et, si nous ne croyions pas à l’intelligence des Pères, nous ne tirerions pas cela du texte » (Luthers Vorlesung uber den Romerbrief 1515/1516, edit. J. Ficker, II. Die Scholien, Leipzig 1908 p. 263. Pour les lecteurs de langue française, consulter Luther, Œuvres, T. XI, Commentaires de l’Épître aux Romains (gloses) Genève 1983). Voir aussi n. 6, Ibid. p. 267.

[8] Voir l’article de Wikipédia, intitulé Rudolf Bultmann.

[9] Voir l’article de Wikipédia, intitulé Adolf von Harnack.

[10] Il semble que ce soit le cas : on lit, en effet, la même réalité, sous l’expression : "énoncé théologique", utilisée par un autre théologien, U. Luz, que cite l’auteur ; voici le problème, analysé et illustré par deux solutions antithétiques : Paul annonce un "mystère", mais il fait suivre sa "révélation" d’une citation d’Isaïe, comme pour la confirmer, la justifier. N’est-ce pas contradictoire ? A cette objection, que peu d’auteurs du reste prennent en considération, la réponse semble facile. Il n’y a là aucune contradiction, assurent par exemple K. H. Schelkle et St. Lyonnet : en effet, souligne ce dernier, « Paul ne prétend pas déduire de l’Ancien Testament le mystère de la conversion d’Israël, mais celui-ci lui ayant été révélé et la foi ayant illuminé ses yeux, il peut découvrir dans l’Ancien Testament l’annonce déjà faite de cette conversion ». Généralement, la réponse faite à cette objection est celle que propose U. Luz : « La référence à l’Écriture doit montrer que le mystère n’a pas été connu par une révélation, dans une vision de caractère extatique [...]. Le plus vraisemblable est qu’il s’agit là d’un énoncé théologique, autrement dit d’un énoncé qui ne saurait être dit uniquement en référence à une autorité humaine ». Autrement dit, le "mystère" représente moins une révélation particulière qu’une exégèse inspirée.

[11] Jean Stern, Bible et Tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier, Paris, 1967, p. 146-147. La citation de Newman est extraite de Essays Critical and Historical, 2 vol., 1885-1901, vol. I, p. 231-232.

[13] Jésus a déjà implicitement annoncé la chose, puisque, à l’en croire, seuls échappent à la condamnation ceux qui ont pratiqué l’amour du prochain (Mt 25, 31 ss.). Toutefois, il ne faudrait surtout pas tirer de cette constatation la conséquence erronée que la confession de la foi chrétienne et le baptême qui la scelle ne sont que facultatifs. C’est en raison de son immense Amour pour ses créatures et des mérites infinis de son Fils, que Dieu a prévu l’accession des non-baptisés au Salut, en dispense des conditions qu’il a lui-même instaurées, à l’instar de la réception des non-Juifs dans l’Alliance d’Abraham en dispense de la pratique de la Loi juive et en vertu de la grâce.

[14] « La Septante [...] est une version de la Bible hébraïque en langue grecque. [...] Par extension, on appelle Septante la version grecque ancienne de la totalité des Écritures bibliques (l’Ancien Testament). Le judaïsme n’a pas adopté la Septante, restant fidèle au texte hébreu et à des traductions grecques ou araméennes (Targoum) plus proches dudit texte. » D’après l’article Septante, de Wikipédia.

[15] C’est l’aveu de Pierre aux Juifs : "Frères, Je sais que c’est par erreur que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs" (Ac 3, 17).

[16] Témoin l’apostrophe effrayante de Jésus à Pierre : « Ôte-toi de devant moi, Satan ! tu m’es un objet de scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 23).

[17] Voire « contre nature », comme le fait remarquer l’un des plus proches associés et collaborateurs du présent Témoignage, en précisant : « car c’est l’inverse qui doit être pratiqué en botanique, c’est-à-dire que l’on greffe des branches d’olivier franc sur un olivier sauvage pour obtenir des fruits ! La greffe dont parle saint Paul ne peut naturellement pas donner le moindre fruit, à moins que la Grâce n’opère elle-même contre la nature des païens, relativement à la Racine, à la nature de l’Olivier franc qui est le Peuple choisi par Dieu ! Si bien que, sans le Christ, sans la chair - le Corps et le Sang (sous entendu l’âme et la Divinité) du Christ Jésus, Fils de David et Fils du Dieu Vivant, Fils du Père –, la greffe sur la Racine du Peuple juif aurait été impossible pour les païens. »

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Date de dernière mise à jour : 01/06/2014