Comment porter un témoignage qui se veut prophétique sans faire schisme?

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Éternel, ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui me garantis mon lot (Ps 16, 5).

Étant donc réunis, ils l’interrogeaient ainsi: « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer la royauté à Israël ? » (Ac 1, 6).


Contrairement à l’opinion commune, le don de prophétie n’a pas cessé à la mort de Jean le Baptiste, considéré comme le dernier prophète de l’Ancien Testament. Tout théologien sait que l’action de l’Esprit Saint continue de s’exercer, au bénéfice de l’Église tout entière. Un chapitre de la Constitution dogmatique Lumen Gentium, du Concile Vatican II, intitulé « La participation des laïcs à la fonction prophétique du Christ et au témoignage », l’expose solennellement, en ces termes [1] :

« Le Christ, grand prophète, qui par le témoignage de sa vie et la vertu de sa parole a proclamé le Royaume du Père, accomplit sa fonction prophétique jusqu’à la pleine manifestation de la gloire, non seulement par la hiérarchie qui enseigne en son nom et avec son pouvoir, mais aussi par les laïcs dont il fait pour cela des témoins en les pourvoyant du sens de la foi et de la grâce de la parole (cf. Ac 2, 17-18 ; Ap 19, 10), afin que brille dans la vie quotidienne, familiale et sociale, la vertu de l’Évangile. Ils se présentent comme les fils de la promesse, lorsque, fermes dans la foi et dans l’espérance, ils mettent à profit le moment présent (cf. Ep 5, 16 ; Col 4, 5), et attendent avec constance la gloire à venir (cf. Rm 8, 25). Cette espérance, ils ne doivent pas la cacher dans le secret de leur cœur, mais l’exprimer aussi à travers les structures de la vie du siècle par un effort continu de conversion, en luttant « contre les souverains de ce monde des ténèbres, contre les esprits du mal » (Ep 6, 12) [...] à tous [les laïcs], le devoir s’impose de coopérer à l’extension et au progrès du règne du Christ dans le monde. C’est pourquoi les laïcs doivent chercher à connaître toujours plus profondément la vérité révélée, et demander instamment à Dieu le don de sagesse. »

Mais la conception qu’ont les fidèles de la nature et des modalités de cette participation des laïcs à la fonction prophétique du Christ a-t-elle été suffisamment expliquée et clarifiée ? On peut en douter à la lecture de l’affirmation suivante du théologien Niels Christian Hvidt, qui figure dans l’introduction à son interview du Cardinal Joseph Ratzinger, en 1998 [2] :

« On n’a jamais mené de réflexion systématique sur ce qui constitue la spécificité des prophètes, sur ce qui les distingue des représentants de l’Église institutionnelle et sur la façon dont la parole révélée par eux se rapporte à la Parole révélée dans le Christ et transmise par les apôtres. Et effectivement, aucune véritable théologie de la prophétie chrétienne n’a jamais été développée et de fait, les études sur ce problème sont extrêmement rares. »

Il faut lire l’entièreté de cette interview pour mesurer l’originalité de la contribution du Cardinal à ce que l’on peut appeler une théologie de la « prophétie chrétienne », même si le Cardinal n’emploie pas lui-même cette expression. L’extrait suivant illustre clairement qu’il ne s’agit ni de prospective ni de spéculation [3] :

« [...] Dieu se réserve le droit d’intervenir directement, par les charismes, dans l’Église pour la réveiller, l’avertir, la promouvoir et la sanctifier. Je crois que cette histoire prophético-charismatique traverse le temps de l’Église. Elle est toujours présente, surtout dans les moments les plus critiques, les moments de transition. Pensons, par exemple, à la naissance du monachisme, à sa première manifestation que constitue la retraite de saint Antoine dans le désert. Ce sont les moines qui ont sauvé la christologie de l’arianisme et du nestorianisme. »

L’intervieweur fait alors remarquer qu’à en croire « l’histoire de l’Église » l’expression prophétique dans l’Église cause « nécessairement des blessures de part et d’autre ». A quoi le Cardinal répond [4] :

« Il en a toujours été ainsi; l’impact prophétique ne peut se produire sans une souffrance réciproque. Le prophète est appelé d’une manière spécifique à l’imitation de la souffrance: il se reconnaît au fait qu’il est prêt à souffrir et à partager la croix avec le Christ. Il ne cherche pas à s’imposer lui-même. Son message est vérifié et rendu fertile dans la croix. »

Et quand le dit intervieweur déplore que « la plus grande partie des prophètes de l’Église ont été rejetés durant leur vie », ajoutant même qu’« il semble quasi inévitable que l’Église adopte une attitude critique ou même une attitude de refus à leur endroit » et que « c’est ce que l’on peut observer pour la majorité des prophétesses et des prophètes chrétiens », le Cardinal ne se dérobe pas. Non seulement il assume cette critique, et n’hésite pas à y ajouter expressément la rudesse de réaction de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi face au mystique qui interpelle l’Église, mais il indique dans sa réponse quelle doit être l’attitude de l’une et de l’autre [5].

« Oui, c’est vrai. Ignace de Loyola a été en prison, la même chose est arrivée à Jean de la Croix. Brigitte de Suède a manqué d’être condamnée au Concile de Bâle. Du reste, c’est une tradition de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi d’être, dans un premier temps, très prudente quand elle se trouve face à des prétentions mystiques. Cette attitude est, du reste, plus que justifiée, car il existe beaucoup de fausse mystique, beaucoup de cas pathologiques. Il est donc nécessaire de se montrer très critique pour ne pas risquer de tomber dans le sensationnel, l’imaginaire, la superstition. Le mystique se manifeste dans la souffrance, dans l’obéissance et dans la patience dont il est capable. S’il se manifeste ainsi, sa voix dure dans le temps. Quant à l’Église, elle doit veiller à ne pas encourir le reproche d’avoir «  tué les prophètes » (cf. Lc 13, 34 et Mt 23, 37-39). »

Nul doute que l’arrière-plan de la réflexion du Cardinal ait été celui des directives de Paul :

N’éteignez pas l’Esprit, ne dépréciez pas les prophéties, mais vérifiez tout et retenez ce qui est bon (1 Th 5, 19-21).

Pour les prophètes, qu’il y en ait deux ou trois à parler, et que les autres discernent. Si un autre qui est assis a une révélation, que le premier se taise. Car vous pouvez tous prophétiser à tour de rôle, pour que tous soient instruits et tous exhortés. Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes ; et le prophète doit avoir la maîtrise de son esprit. (1 Co 14, 29-32).



[1] Il s’agit de l’article 35 de ce document, en ligne sur le site du Vatican.

[2] Extrait d’une interview du Cardinal Joseph Ratzinger par Niels Christian Hvidt, en mars 1998 : texte italien sur le site de l’Agence de presse catholique Zenit, de Rome, sous le titre « Il problema della profezia cristiana » ; version française (pdf) dans le magazine 30 Giorni n° 1, de 1999, sous le titre « Le problème de la prophétie Chrétienne », dont extraits sur rivtsion.org : « Le problème de la prophétie Chrétienne, interview du cardinal Ratzinger (1999) ».

[3] Ibid., p. 6, § 4.

[4] Ibid., p. 12, § 15

[5] Ibid., p. 12, § 16.

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Date de dernière mise à jour : 29/05/2014