Comment faire entendre dans l’Église une révélation dite «privée»?

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Sans entrer ici dans les détails, précisons que l’événement qui est à l’origine de cette initiative peu commune, est une « révélation privée » [1] dont a bénéficié M. Macina, il y a environ 46 ans, et qu’il a longtemps gardée secrète. Il en a fait lui-même un exposé, dont voici un extrait [2] :

Ce jour-là, je venais de lire, pour la énième fois, la célèbre exclamation prophétique de saint Paul, dans son Épître aux Romains : « Dieu aurait-Il rejeté son Peuple? – Jamais de la vie! Dieu n’a pas rejeté le Peuple qu’il a discerné d’avance. » (Rm 11, 1-2). Alors, jaillit de mon âme une protestation presque violente dont, jusqu’alors, je n’avais pas pris conscience qu’elle était latente en moi depuis longtemps. C’était un véritable cri, qui peut se résumer à peu près en ces termes, que j’émis avec fougue et dans le silence d’un recueillement intense et déjà quasi surnaturel : « Mais, Seigneur, dans les faits, les Juifs sont éloignés du Christ et de Son Église. Qu'en est-il de cette merveilleuse annonce de Paul ? »
Il faut croire que l’ardeur désespérée de ce cri fut agréable à Dieu, puisque, dans Son immense miséricorde, Il daigna me répondre [...] La vision fut brève et la suspension de mes sens cessa assez vite. Toutefois, juste avant que se dissipe la lumière surnaturelle, s’imprima clairement en moi la phrase suivante: « Dieu a rétabli Son Peuple ».
En même temps, m’était infusée la certitude qu’il s’agissait du Peuple juif ; que son rétablissement, dont on venait de m’annoncer la « bonne nouvelle », était chose faite, et que l’événement concernait autant les Juifs d’aujourd’hui, la terre d’Israël et Jérusalem, que la Chrétienté et toute l’humanité.

M. Macina est conscient qu’un tel récit peut perturber, voire inquiéter tant les fidèles que leurs pasteurs. C’est la raison pour laquelle il n’en a fait état publiquement que de manière sporadique, sur l’un ou l’autre de ses blogs, à partir de 2008, sauf erreur, soit, confie-t-il, « après une quarantaine d’années d’enfouissement craintif et de méditation intérieure fréquente de ce que je crois être une parole de Dieu pour son Église. »

Il le fait, précise-t-il, guidé par la conviction que « cohabitent, dans l’"aujourd’hui de Dieu" » (cf. He 3, 7.13, etc.), la transmission traditionnelle de la foi, de personne à personne, telle que l’ont pratiquée les premiers Chrétiens – et qui reste toujours indispensable – et la mise à disposition de tous, par les moyens modernes de communication, de l’immense trésor spirituel de la connaissance du dessein de Dieu et de sa volonté, accumulé au fil des siècles par la rumination qu’en ont faite des myriades de saints serviteurs et servantes de Dieu, et dont lui-même, « en tout dernier lieu, comme l’avorton » (cf. 1 Co 15, 8), se fait le relais, tout en étant conscient de sa fragilité et attentif à l’avertissement de saint Paul : « Mais ce trésor, nous le portons en des vases d’argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. » (2 Co 4, 7). »

De son propre aveu, il n’a pas négligé pour autant l’effort d’intellection personnelle [3], d’autant plus indispensable dans ce cas, précise-t-il, « que le dessein de Dieu sur le Peuple juif est enveloppé de mystère, et que l’Église n’a pas encore exprimé clairement sa perception de deux événements majeurs contemporains dans lesquels le Peuple juif est impliqué, à savoir la Shoah et la création de l’État d’Israël. » [4]

Ces considérations étant émises, il se met en devoir d’esquisser le « modus operandi » du témoignage envisagé. Mais auparavant, il fait justice d’une objection théologique apparemment imparable. Et de confier:

« Bien avant qu’on me l’administre ad nauseam, je me l’étais formulée moi-même au sortir de l’illumination spirituelle évoquée plus haut : la Révélation divine est complète, m’étais-je dit, il n’y a donc rien à y ajouter. Je ne saurais mieux y répondre qu’en citant ces propos émis par le Cardinal Ratzinger lors de l’interview précitée, tant ils énoncent, avec une maîtrise théologique consommée, l’esprit qui anime le témoignage qu’avec quelques amis, qui le relaient, je désire exprimer devant l’Église. »

(La numérotation correspond aux questions posées par l’intervieweur ; les italiques sont nôtres).

3) [...] la thèse selon laquelle l’accomplissement de la Révélation a marqué la fin de toute prophétie existe effectivement. Mais il me semble qu’il y a dans cette thèse un double malentendu. D’abord, il s’y cache l’idée que le prophète, qui est essentiellement associé à la dimension de l’espérance, n’a plus de rôle à jouer, parce que, précisément, le Christ est désormais là et que la présence est venue remplacer l’espérance. Il s’agit là d’une erreur, car le Christ s’est fait chair, après quoi il est ressuscité dans l’Esprit Saint. Cette nouvelle présence du Christ dans l’histoire, dans le sacrement, dans la Parole, dans la vie de l’Église, dans le cœur de chaque homme, est l’expression et le début de l’avènement définitif du Christ « qui remplit toute chose ». (cf. Ep 1, 23 ; Ep 4, 10.)
Cela signifie que le christianisme va toujours vers le Seigneur qui vient, dans un mouvement intérieur. Mouvement qui se produit aujourd’hui encore, mais de façon différente car le Christ est déjà présent. Le christianisme porte, en effet, toujours en lui une structure d’espérance. L’eucharistie a toujours été conçue comme une marche vers le Seigneur qui vient. Aussi représente-t-elle l’Église entière. L’idée que le christianisme est une présence déjà totalement complète et qu’il ne porte pas en lui de structure d’espérance est la première erreur qu’il faut rejeter. Le Nouveau Testament a en lui une structure d’espérance, différente certes, mais qui reste cependant toujours une structure d’espérance radicale. Dans le nouveau Peuple de Dieu, il est donc essentiel pour la foi de se faire serviteur [lire « servante »] de l’espérance. [...] la Révélation a atteint son but avec le Christ, parce que — selon la belle expression de saint Jean de la Croix — quand Dieu a parlé personnellement, il n’y a plus rien à ajouter. On ne peut rien dire de plus que le Logos. Celui-ci est au milieu de nous de façon complète et Dieu ne peut nous donner ni nous dire quelque chose de plus grand que Lui-même. Mais, précisément, cette totalité du don de Soi de Dieu — à savoir que Lui, le Logos, est présent dans la chair — signifie aussi que nous devons continuer à pénétrer ce Mystère.
Et cela se relie à la structure de l’espérance. La venue du Christ est le début d’une connaissance toujours plus profonde et d’une découverte progressive de ce qui est donné dans le Logos. De cette façon, c’est un nouveau moyen d’introduire l’homme dans la vérité tout entière qui s’offre, comme le dit Jésus dans l’Évangile de Jean, lorsqu’il parle de la descente de l’Esprit Saint (Cf. Jn 16, 13) Je considère que la christologie pneumatique du discours par lequel Jésus prend congé (Cf. Jn 16, 5 et s.) est très importante pour notre sujet: le Christ explique en effet que sa venue dans la chair n’est qu’un premier pas.
La venue effective se réalise dans la mesure où le Christ n’est plus lié à un lieu ou à un corps limité localement, mais vient en Esprit, chez tous, comme Ressuscité et fait en sorte que l’entrée dans la vérité acquière toujours plus de profondeur. Il me paraît personnellement clair que — précisément quand cette christologie pneumatique détermine le temps de l’Église, c’est-à-dire le temps dans lequel le Christ vient à nous en Esprit — l’élément prophétique, comme élément d’espérance et de rappel, ne peut naturellement être absent ni disparaître.
6) Thomas d’Aquin ne serait pas concevable sans Dominique, sans le charisme de l’évangélisation qui lui était propre. On remarque, à la lecture de ses écrits, combien ce thème a été important pour lui. [...] Et il a déclaré que la vraie règle de son Ordre se trouve dans les Écritures Sacrées et qu’elle est constituée par le quatrième chapitre des Actes des Apôtres (« ils n’avaient qu’un cœur et qu’une âme », cf. Ac 4, 32) et par le dixième chapitre de l’Évangile de Matthieu (annoncer l’Évangile sans prétendre à rien pour soi, cf. Mt 10, 8-10). Telle est, pour Thomas, la règle de toutes les règles. Chaque forme monastique ne peut être que la réalisation de ce modèle originaire, qui a naturellement un caractère apostolique, mais que la figure prophétique de Dominique lui a fait redécouvrir sous un jour nouveau.
À partir de ce premier modèle, Thomas développe sa théologie comme évangélisation, c’est-à-dire comme le fait de circuler dans le monde avec et pour l’Évangile, en partant de la réalité bien enracinée du « n’avoir qu’un cœur, qu’une âme » de la communauté des croyants. [...]*
Je crois qu’il est possible de démontrer comment, pour tous les grands théologiens, une nouvelle élaboration n’est possible que si l’élément prophétique a, au préalable, ouvert un passage. Tant que l’on procède de façon purement rationnelle, rien de nouveau ne peut se produire. On pourra, peut-être, construire des systèmes toujours plus précis, on soulèvera des questions toujours plus subtiles, mais le passage par où peut resurgir la grande théologie ne peut être l’effet du travail rationnel de la théologie, mais celui d’une pression charismatique et prophétique. Et c’est en ce sens, selon moi, que la prophétie et la théologie vont toujours d’un même pas. La théologie, comme science théologique au sens strict, n’est pas prophétique. Et elle ne peut devenir théologie vivante que quand elle est poussée et éclairée par une impulsion prophétique. [...]


[1] Dans l’interview évoquée ci-dessus (Chapitre 1, note 2), le Cardinal Ratzinger précise ce qu’il entend par cette expression : « En théologie, le concept de privé ne signifie pas que la personne impliquée est seule concernée et que toutes les autres ne le sont pas elles aussi. C’est plutôt une expression qui regarde le degré d’importance, comme c’est le cas, par exemple, pour le concept de messe privée. On entend dire par ce terme que les révélations des mystiques Chrétiens et des prophètes ne peuvent jamais s’élever au même niveau que la Révélation biblique : elles ne peuvent que mener jusqu’à celle-ci et doivent se mesurer avec elle. Ceci, par ailleurs, ne signifie pas que ce type de révélations ne soit pas important pour l’Église dans sa totalité. Lourdes et Fatima prouvent le contraire. En dernière analyse, ces révélations ne sont rien d’autre qu’un nouvel appel à la Révélation biblique, et d’ailleurs c’est précisément cela qui leur confère une fiabilité importante. »

[2] Extrait de Menahem Macina, Confession d’un fol en Dieu, « Deuxième visitation », édit. Docteur angélique, Avignon, 2012, p. 35 et s.

[3] Conformément à la célèbre formule de saint Anselme de Cantorbéry, « fides quaerens intellectum » (la foi qui s’efforce de comprendre).

[4] Rappelons que l’Église bute toujours sur le mystère (Cf. Rm 11, 25) de la persistance de l’incroyance juive en la messianité et en la divinité de Jésus, et qu’elle ne perçoit pas que le retour de plus des deux tiers du Peuple juif d’aujourd’hui sur sa terre d’antan est inclus dans le dessein de Dieu, comme un signe de contradiction qui « révèle les pensées intimes de beaucoup de coeurs » (Cf. Lc 2, 34-35). J’ai exposé ma vision personnelle des choses à ce propos dans la Conclusion de mon livre intitulé Un voile sur leur cœur. Quant au problème que pose à l’Église l’existence, de plus en plus contestée au plan international, de l’État juif, qu’elle considère comme un fait exclusivement politique, j’en ai traité dans deux chapitres de mon livre cité (« Un voile sur leur coeur. Le "non" catholique au Royaume millénaire du Christ sur la terre »), intitulés respectivement « Le retour des Juifs dans leur antique patrie: Perspective juive », et « La question de l’État d’Israël : perspective Chrétienne ».

[5] Les deux articles suivants, parmi d’autres, témoignent des hésitations de la perception de l’institution catholique concernant ces questions : « Le cardinal Koch évoque "la position délicate des catholiques quant à l’évangélisation des Juifs " » ; et « Pas de conversion des Juifs ...jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014