Troisième visitation: Un déferlement scripturaire

 

Après la révélation fulgurante de cette parole surnaturelle – « Dieu a rétabli Son peuple » –, je restai des semaines dans un état de profond recueillement intérieur. Ensuite, je n’eus plus qu’à persévérer dans la voie de prière et de contemplation à laquelle j’étais enfin revenu, après des années d’exil spirituel et de péché. Cependant, j’avais conscience de n’être pas encore complètement guéri de mes faiblesses. Mais, dans l’ensemble, je n’offensai pas beaucoup le Seigneur – à ce qu’il me semble –, durant les mois qui suivirent. Je consacrais une grande partie de ma journée et la totalité de mes soirées à la lecture des Écritures et de toute la littérature théologique et spirituelle que je pouvais me procurer, ainsi qu’à la prière et à l’oraison. J’accomplissais ma tâche de chanteur des rues avec le plus grand sérieux, et je m’efforçais d’offrir à mon public un répertoire de la meilleure qualité artistique et morale dont j’étais capable.

J’étais d’ailleurs amplement payé de cette ascèse. En effet, plus je m’épurais, plus j’avais du succès. C’est ainsi que non seulement je m’épanouis moralement et spirituellement, mais que, de surcroît, je fus enfin en mesure de servir régulièrement à ma famille une pension alimentaire décente – chose qui m’avait rarement été possible lorsque j’occupais des emplois rémunérés. Mais il y avait plus : sous l’influence de la grâce divine, je m’humanisais vraiment. Je commençais à aimer mes semblables d’un véritable amour de charité et à ressentir pour eux une compassion et une patience attendries. Surtout, j’éprouvais une profonde sollicitude pour ceux et celles que je voyais prisonniers des passions qui avaient si longtemps ligoté mon âme. Je les traitais avec beaucoup de respect et je leur témoignais la plus sincère affection, afin sinon de les gagner au Christ, du moins de faire monter à la surface de leur âme le meilleur d’eux-mêmes, qui s’y cache le plus souvent à leur insu. En outre, je priais sans cesse pour l’Église, ses Pasteurs et ses ministres, pour la chrétienté et pour tous les hommes et les femmes – vivants ou défunts –, que j’avais connus, ou qu’il m’était donné de rencontrer, ainsi que pour ceux et celles que je ne connaissais pas et que je ne rencontrerais jamais de mon vivant.

Au vrai, en cette période bénie, je me sentais l’âme franciscaine. J’y étais grandement aidé par le merveilleux cadeau que m’avait fait la Providence, en l’espèce d’un mas provençal, rafistolé et plein de courants d’air, gratuitement mis à ma disposition par un de mes “fans” locaux, riche commerçant à la vie morale peu catholique, mais doté d’un grand cœur. À l’en croire, il avait été impressionné par ma ferveur de chanteur « avec quelque chose en plus », comme il disait, car il était sensible au spirituel, voire au surnaturel, dont il m’avoua qu’il l’avait frôlé, dans sa prime jeunesse.

C’est en ce lieu, austère et isolé, situé dans une garrigue sauvage surplombant la mer, que je passais désormais l’essentiel de mon temps. J’en avais fait ma cellule, mon couvent, ma Chartreuse personnelle. J’y parlais à mon Dieu, cœur à cœur, si j’ose dire. J’y priais avec ardeur et componction. J’y scrutais l’Écriture sainte et y dévorais les rares livres de spiritualité que j’avais pu acquérir. Bref, j’y repensais toute ma foi. Peut-être aussi espérais-je – plus ou moins confusément – que se renouvellerait la faveur spirituelle merveilleuse dont j’avais été gratifié, quelques semaines auparavant. Et, de fait, j’eus à nouveau ce bonheur. Toutefois, ce ne fut pas en ce lieu béni, mais en pleine rue, comme je vais le relater ci-après.

Il était environ midi. Comme chaque jour, je venais d’effectuer la demi-heure de marche qui me séparait de mon “lieu de travail”, en l’occurrence : le quai d’une station vacancière et sa théorie de restaurants qui, dans moins d’un quart d’heure, allaient se remplir des estivants qui constituaient ma clientèle quotidienne de “mancheur” [1]. C’était une magnifique journée ensoleillée de fin de printemps. Je débordais d’une profonde paix intérieure. Selon une bonne habitude de jadis – avec laquelle j’avais renoué depuis mon retour à Dieu, un an plus tôt –, je priais sans cesse intérieurement. J’étais calme, sans désir particulier, heureux seulement d’accomplir, de mon mieux, ce qui constituait, en ce moment, mon “devoir d’état”, et donc la volonté de Dieu sur moi.

C’est au moment où j’allais pénétrer dans mon premier restaurant, pour dire un petit bonjour au patron et aux serveurs et serveuses et “prendre la température” de la clientèle du jour, que la Puissance de Dieu “fondit sur moi en plein vol” [2]. Assez curieusement, le phénomène se produisit alors que je me baissais pour ramasser le châle qu’une dame, qui marchait devant moi, venait de laisser tomber. J’avais encore la main au sol, lorsque je me vis environné d’une lumière éclatante, de même nature que celle de mon extase de 1958. En même temps, je sentis quelque chose de très puissant et de délicieusement enivrant me pénétrer tout l’être, à la manière d’un fluide ou d’une onde, dont je ne saurais décrire les opérations sans craindre de blasphémer ou de paraître ridicule. C’était comme un rayon de lumière, ou une onction délicieuse, brûlante et fraîche à la fois, vivante et personnelle, et pourtant inconnaissable, insaisissable, impossible à localiser, indéfinissable. Cela entra en moi par la partie arrière supérieure de ma tête – à ce qu’il m’a semblé –, mais, à vrai dire, je suis incapable de préciser davantage. Cette puissance me traversa tout le corps. Elle s’étendit instantanément à chacune de ses parties et jusqu’à ses extrémités, un peu à la manière de l’eau dans une éponge, ou de la sève dans une plante. Je me sentais tout imbibé du bonheur et de la suavité que me causait ce “fluide” – ou cette “Présence” – multiple et unique à la fois et de nature si enivrante, que j’en défaillais, au point que j’eus beaucoup de mal à me relever. Un instant, je craignis de tomber à terre et de perdre conscience, et je m’émus intérieurement de ce que le don de Dieu fût ainsi exposé à la dérision. Ou peut-être ne fut-ce, de ma part, qu’une réaction de pudeur ou de peur du ridicule. Toujours est-il que je suppliai Dieu de me préserver de la chute et de faire en sorte que nul ne s’aperçût de la nature surnaturelle de ce qui m’arrivait. Je fus exaucé. Toutefois, je me souviens encore du regard effaré de la dame à qui je venais de remettre son châle, avec mon plus beau sourire. Je devais avoir un air plus qu’étrange, car ensuite elle se retourna plusieurs fois en regardant dans ma direction, avant de se perdre dans la foule. J’entrai au plus vite dans le premier restaurant que je pus atteindre. J’eus à peine la force de murmurer quelques mots au patron de l’établissement, avant de m’enfuir, après l’avoir prié de garder ma guitare et mon sac, en précisant que je ne chanterais pas ce jour-là. Il me dit que j’étais pâle à faire peur et, me croyant malade, il m’engagea vivement à me faire soigner et à me reposer ensuite. Je n’en demandais ni ne pouvais pas en dire plus. Je m’enfuis de là aussi vite que me le permettaient mes jambes.

Mon état était étrange. En fait, pour autant que je puisse m’en souvenir et si tant est que je comprenne vraiment ce qui m’est arrivé alors, il me semble que j’étais encore en extase. Certes, j’avais pu parler – quoique avec difficulté –, je marchais, je distinguais vaguement les passants, j’étais conscient de ce que je me dirigeais, à grandes enjambées, vers la sortie de la ville, en direction de la mer, mais tout se passait comme dans un rêve. J’avais l’impression de marcher dans de l’ouate lumineuse. Chaque geste m’était à la fois pénible et d’une extrême suavité. Tout mon être était comme recroquevillé sur lui-même, en contemplation devant ce qui se passait dans mon âme. Ma conscience était comme prostrée devant l’adorable présence de son Dieu, hébétée de confusion, éperdue d’amour envers l’Être adorable Qui venait de la combler, et incapable de rien comprendre à l’inhabitation ineffable, en elle, de Celui Que « les cieux des cieux ne peuvent contenir » [3], sinon que c’était là une grâce inouïe de la Toute-Puissance miséricordieuse, une preuve supplémentaire de l’immense humilité de Dieu et de Sa prédilection incompréhensible pour des pécheurs tels que moi.

Mais, plus que tout, me submergeait la Joie. Débordante et douce à la fois, délicate et ténue comme une source, mais puissante comme un torrent de montagne grossi par la fonte des neiges. Cela pourra sembler incroyable, mais c’était ainsi. Sous le déferlement de ce bonheur paradisiaque, j’étais comme hors de moi. Je ne savais que devenir. J’aurais voulu être tout entier, langues, pour chanter, dans tous les idiomes, ma reconnaissance, mon amour et mon adoration. Je recherchais la solitude pour m’y enfouir avec mon trésor. Je ne voulais plus voir personne. Même le spectacle de la nature – pourtant splendide, en cet endroit – m’était à charge. Je n’aspirais qu’à rester seul avec mon Seigneur, Auquel j’adhérais par toutes les fibres de mon être, et dont l’Esprit m’entraînait, dans une marche forcée, sur une distance considérable, phénomène qui, plus tard, m’apparut comme inexplicable.

Pour l’heure, je n’avais conscience ni du temps, ni de l’extraordinaire périple que j’accomplissais physiquement. Toute mon attention intérieure était focalisée sur ce qui m’arrivait maintenant. La lumière surnaturelle avait disparu, mais un recueillement surnaturel indicible m’envahissait, me mettant dans un état voisin de l’extase. Un silence intérieur, plus intense encore que celui qui avait précédé, m’avertit que quelque chose d’inouï allait m’advenir. Et, en effet, voici que soudain, toute l’Écriture – je dis bien : toute l’Écriture – se mit à “défiler” dans mon intelligence. Je ne vois pas comment décrire autrement ce qui se passa alors en moi. Un fleuve de connaissances des plus hauts mystères du dessein divin de Salut s’engouffrait dans mon esprit. Toutefois, cette illumination n’affectait pas une forme discursive. Elle ne consistait ni en raisonnements ni en considérations et, à vrai dire, elle n’empruntait même pas le canal habituel des mots et des concepts. C’était comme la projection d’un film d’une beauté et d’une harmonie stupéfiantes, mais il n’y avait pas d’images, pas de sons, pas de mots, pas la moindre représentation imaginative. Tout ce que je puis dire, c’est que des foules de passages scripturaires m’étaient présentés, de manière simultanée et comme “symphonique”. J’en comprenais les relations réciproques, les mystères et les implications prophétiques, à peu près à la manière dont quelqu’un peut affirmer qu’il a ressenti du plaisir, de la joie, de la confiance, ou une forte émotion affective, esthétique ou intellectuelle, et que sa sensibilité et son intelligence en ont été comblées, sans qu’il soit, pour autant, en mesure de rendre un compte rationnel et intelligible des processus complexes, sous-jacents à la génération de son expérience existentielle, dont seule sa conscience a été le témoin stupéfait. D’autres, il est vrai, s’en chargeront pour lui, comme certains l’ont fait me concernant. Ils le persuaderont qu’il a rêvé tout cela, ou que ce phénomène n’était rien d’autre que la manifestation pathologique d’un refoulement trop longtemps contenu, jaillissant soudain des profondeurs du subconscient, à la faveur d’une circonstance plus ou moins déterminable. Quiconque aura passé par cette expérience d’incommunicabilité comprendra que je n’aie pas le cœur à m’étendre ici sur la souffrance et la frustration qui en découlent pour celui qui se fait bien alors l’effet d’être la “voix qui crie dans le désert”.

En la circonstance, j’eus nettement le sentiment d’avoir reçu la révélation de la manière dont Dieu gouverne le monde et utilise les péripéties de l’histoire des hommes – y compris ses ratés –, pour sa plus grande gloire et pour le salut d’une multitude d’âmes. J’acquis aussi une foi extraordinaire en l’accomplissement inéluctable des Écritures Saintes. Je compris que, malgré le fait qu’étant l’expression humaine de paroles divines et, à ce titre, non totalement exempts des aléas classiques dus à la transmission séculaire des traditions, les textes scripturaires n’en restent pas moins porteurs de ce que je serais tenté d’appeler le “programme” de ce qui fut et adviendra, en vertu du mode analogique d’accomplissement des Écritures, « caché aux sages et aux intelligents, mais révélé aux humbles » [4]. Je n’entrerai pas ici dans le détail de l’expérience que je viens de résumer en quelques mots, et qui nécessiterait, pour être convenablement perçue, bien des nuances et des développements.

Quand ce déferlement scripturaire intérieur cessa, un regret m’effleura : celui de n’avoir pas eu sous la main de quoi noter tous les mystères qui, à ce qu’il me semblait, m’avaient été dévoilés. Mais ce sentiment fut vite balayé par un souffle d’humour joyeux qui me fit rire de moi-même. En effet, je venais de prendre conscience que, eussé-je eu de quoi écrire, toute activité de ce genre m’eût été impossible. Outre que, de toute façon, j’eusse été bien incapable d’exprimer, en concepts intelligibles, la connaissance infuse, de nature intuitive et comme “nucléaire”, dont je venais d’être gratifié. Je veux dire par là que le “Dessein de Dieu”, ou ce qu’on appelle encore le “Plan”, ou les “Voies” du Seigneur, n’ont, au témoignage de l’Écriture elle-même, rien de commun avec nos manières d’agir et de penser. Nos critères humains ne sont pas les siens. Son aune n’est pas la nôtre. Sa connaissance des mystères de l’univers, des lois de la nature et des secrets des cœurs excède tellement la somme de tout le savoir humain accumulé depuis des millénaires, que c’est peu dire que ce dernier ne représente pas même une goutte d’eau par rapport à l’océan de la Sagesse divine. Dans ces conditions, le croyant, et surtout le théologien, doivent avoir la modestie de reconnaître que ce Dieu, Qui a tant de fois surpris les hommes – et spécialement nombre de docteurs et de ministres des religions juive et chrétienne –, est bien capable de confondre encore ceux d’aujourd’hui, sur la base même de ces textes sacrés, qu’ils se laissent parfois aller à interpréter comme cela les arrange, en éludant la recherche de leur compréhension ultime.

Ces textes, dont le sens premier agace tant les « sages selon la chair » [5], et à la littéralité desquels on substitue si légèrement un sens allégorique, trop vite qualifié de “spirituel” – subterfuge qui n’est, le plus souvent, qu’une fuite devant la résistance passive qu’oppose la pesanteur naturelle du sens obvie du texte sacré aux manipulations qu’on prétend lui faire subir, dans le but de lui faire dire ce qu’il n’est pas chargé d’exprimer ! –, toutes ces paroles d’Écriture, Jésus lui-même nous en avertit, « s’accompliront » [6] inéluctablement et en plénitude. Il me semble que cela se fera d’une manière qui rendra finalement justice aux juifs de s’en être tenus à leur sens premier – que maints Pères et docteurs chrétiens réputèrent jadis, et réputent encore aujourd’hui, “charnel”, par une utilisation polémique de la parole de Jésus, dans l’évangile de Jean [7]. Et ce même si le touchant attachement de ce peuple à la « lettre qui tue » [8] les a rendus inconscients de la plénitude de significations spirituelles et prophétiques mystérieusement incluses dans les Écritures, les faisant ainsi passer à côté de la compréhension du dessein de Dieu concernant les nations, en raison de l’épaisseur scandaleuse de son incarnation humaine, jusqu’à ce que prenne fin leur « disparition » [9] du milieu de leurs frères issus des nations, et que leur « intégration » [10] soit comme une « vie d’entre les morts » [11].

Au sortir de cette vision, il me sembla que m’avait été conféré un certain don de pénétration du sens des Écritures. Je ne m’en croyais pas pour autant immunisé contre l’erreur, à laquelle est toujours exposée une créature limitée. Il m’avait été donné de comprendre qu’à moins d’une grâce tout à fait insigne, l’homme est congénitalement incapable de démêler l’écheveau complexe des multiples implications mystérieuses et des différents sens possibles de la Parole divine, et de se représenter les modalités concrètes de l’accomplissement plénier des nombreuses prophéties qu’elle contient, lesquelles sont loin d’être toutes réalisées. Je n’en avais que plus de raisons de rendre grâces à Dieu en constatant, avec une confusion émerveillée, à quel point cette faveur insigne avait fortifié ma foi et mon respect envers le « dépôt » [12]. Depuis, je n’ai jamais été tenté de changer quoi que ce soit à ce qui a été transmis par l’Écriture. De même, je me garde de me substituer à Dieu, pour tenter de comprendre ce qu’il ne m’est pas demandé de pénétrer. J’ai appris à attendre, dans l’ombre, que le Seigneur Lui-même – si c’est Sa volonté et quand Il estimera que l’heure en est venue –, révèle à qui Il voudra, et comme Il le voudra, le sens plénier de nombreuses prophéties contenues dans Sa Parole, et qui est resté jusque-là non ou mal interprété, ou qu’Il rende manifeste que tel événement de l’histoire humaine, tel signe des temps, constituent l’accomplissement plénier d’une ou de plusieurs paroles de l’Écriture.

Il me semble aussi que j’ai reçu la grâce de comprendre de quelle manière le “noyau” de certains passages scripturaires, en apparence banals ou impénétrables, recèle une plénitude de sens, dont la force et la puissance opératoires ne se révéleront que lorsque viendront les temps et que se produiront les événements, connus de Dieu seul, qui manifesteront soudain, d’une manière éclatante et indiscutable, la portée réelle et définitive – désormais impossible à nier – des prophéties bibliques encore inaccomplies. Cette plénitude de sens, tel prophète, tel homme de Dieu – voire tel humble fidèle inspiré – l’avaient entrevue ou pressentie, en leur temps, mais leur interprétation avait paru ridicule ou scandaleuse au grand nombre. Pourtant, elle projetait, sur l’opacité des textes, l’éclair d’une connaissance d’intuition surnaturelle que nul ne peut conférer à l’homme, si ce n’est l’Inspirateur divin du contenu de l’Écriture, Qui en dévoile, par avance et dans un but que Lui seul connaît, le sens prophétique, lequel ne s’ouvre qu’aux humbles de cœur.

Oui, vraiment, au sortir de ce bain scripturaire fécondant – que je considère comme l’une des plus grandes grâces mystiques de ma vie –, j’étais animé d’une telle foi en la puissance opératoire de la Parole divine consignée dans les Saintes Écritures, que je n’ai jamais cessé, depuis, de lire et de relire ces dernières, en attendant, dans la foi et l’espérance, que prennent enfin sens tant de passages encore obscurs pour moi, comme d’ailleurs pour la chrétienté et pour l’Église elles-mêmes.

On s’étonnera peut-être de cette apparente contradiction dans les termes. J’admets volontiers le bien-fondé de cette remise en cause, mais je ne puis que maintenir ma version des faits. Tel est bien ce qui m’est arrivé. Pour ma part, je n’ai jamais songé à demander des comptes à Dieu. Il sait bien, Lui, ce qu’Il fait et pourquoi Il le fait. Si donc Il a jugé utile de me faire comprendre, en vision et de manière ineffable, une foule de choses dont je suis, aujourd’hui, incapable de me souvenir, c’est que ce n’est pas sans utilité pour Ses desseins à Lui, car Dieu ne fait rien d’inutile, ni de ridicule. Et, de fait, je dois à la vérité de reconnaître que c’est à cette vision que s’originent bien des “lumières” dont j’ai bénéficié plus tard concernant le sens de certains passages de l’Écriture. Si je n’avais pas eu la faveur que j’ai relatée plus haut, j’aurais sans doute porté ces intuitions au crédit de mes lectures et études subséquentes, ou à celui de mon intelligence et de mon esprit de déduction propres.

À défaut donc de comprendre ce qui m’est arrivé exactement et la raison d’être de cette connaissance, aussi surnaturelle que fulgurante et unique dans mon existence, mais dont il ne m’est rien resté qui soit exprimable en termes humains, j’ai au moins retiré quelques fruits inestimables de cette vision de jadis. Et tout d’abord, une foi sans bornes en la puissance de la Parole de Dieu et en la capacité qu’a l’Écriture de contenir en elle tout le devenir du monde et de l’humanité. Ensuite, une disposition à la contemplation et à l’écoute des textes scripturaires – sans idées ni théories préconçues –, génératrice de respect et d’adoration pour l’Inspirateur divin du contenu de la Révélation. Enfin, une foi et une espérance indéfectibles que toutes les prophéties s’accompliront et que rien « ne tombera en terre », ni « ne sera retranché » [13], de ce que les prophètes, Jésus et les Apôtres ont annoncé, ni des menaces ou des mises en garde qu’ils ont proférées – tant à l’égard de leurs contemporains, qu’à l’adresse des générations à venir – et qui nous « atteindront » tous [14], à l’heure que Dieu seul connaît, pour le bonheur ou pour le malheur de la génération qui sera contemporaine de cet accomplissement plénier.

Je terminerai la relation de cette troisième manifestation en proposant à quiconque sait encore goûter ce type langage, la parabole suivante, pour illustrer à ma manière la nature de l’expérience indicible que j’ai conscience d’avoir si mal relatée ici.

Supposez que, par une chaude nuit d’été, sous un ciel d’encre où ne brille aucune étoile, vous vous trouviez sur un chemin jouxtant un pré. Pour l’heure, vous ne voyez rien. Soudain, un long éclair de chaleur illumine les environs. Vous distinguez alors des objets qui, jusque-là, ne vous étaient pas perceptibles, comme, par exemple, une meule de foin, une bête domestique au pâturage, un arbre, une futaie. Ainsi, durant l’infime fraction de seconde que dure cette illumination, aussi nette que fugitive, vous découvrez qu’une foule de choses vous environnent, dont, l’instant d’avant, vous n’aviez pu que soupçonner l’existence, sans en avoir la preuve tangible. Supposons maintenant que, l’obscurité revenue, vous tentiez de vous remémorer avec précision le détail de ce qu’a précédemment embrassé votre regard, en un clin d’œil : il y a gros à parier que vous en seriez incapable. Pourtant, vous savez que les éléments de la scène entrevue sont là, autour de vous, localisables et bien réels. Mais il serait aussi ridicule que vain de vouloir vous les remémorer avec précision, au point d’être en mesure d’en établir une relation descriptive et topographique parfaitement conforme à la réalité, aussi exacte que digne de créance.

Si inadéquate que soit l’analogie et quelle que soit son impuissance à rendre la nature sublime de cette expérience incommunicable, elle résume assez bien la situation et l’état d’esprit dans lesquels je me trouvais, en ce jour béni. Je souhaite à quiconque jugera invraisemblable ou inacceptable un tel événement, la grâce de bénéficier d’une faveur identique et d’en être aussi édifié que je le fus alors et le demeure encore jusqu’à aujourd’hui.



[1] « Faire la manche » est synonyme de « faire la mendicité ». À la Renaissance, le mot "manche" signifiait "cadeau". Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que le mot a été popularisé par les saltimbanques qui lors de leurs spectacles dans les rues en profitaient pour faire la quête avec leurs costumes à manches. Aujourd'hui, l'expression « faire la manche » signifier toujours quêter ou mendier. (Wikipedia).

[2] Cf. Dn 9, 21.

[3] Cf. 1 R 8, 27 = 2 Ch 6, 18.

[4] Cf. Mt 11, 25 = Lc 10, 21.

[5] Cf. 1 Co 1, 26.

[6] Cf. Lc 18, 31; 21, 22, etc.

[7] Cf. Jn 6, 63.

[8] Cf. 2 Co 3, 6.

[9] Le terme grec et sa traduction latine connotent la perte accidentelle. Le passage suivant de la parabole dite du "fils prodigue" éclaire l’idée sous-jacente. Le père calme, en ces termes, l’ire de l’aîné qu’agace la fête donnée pour célébrer le retour de son frère qui est parti et a dilapidé son héritage : « il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé ! » (Lc 15, 32).

[10] Littéralement : assomption, réception, agrégation.

[11] Cf. Rm 11, 15.

[12] Cf. 1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 14.

[13] Cf. 2 R 10, 10; To 14, 4.

[14] Cf. Dt 4, 30; 28, 2. 15. 45.

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Date de dernière mise à jour : 17/05/2014