Signes avant-coureurs de la révolte des nations

 

Il leur répondit: « Au crépuscule vous dites : Il va faire beau temps, car le ciel est rouge feu ; et à l’aurore : Mauvais temps aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Ainsi, l’aspect du ciel vous savez le discerner, et pour les signes des temps vous n’en êtes pas capables ! » (Mt 16, 2-3).

 

J’ai dit plus haut [1], la perplexité qui avait été la mienne, quand, dans un déferlement de gloire et de lumière, une voix céleste m’avait signifié que le rétablissement du peuple juif était réalisé. Le scepticisme radical des rares confidents auxquels j’avais relaté l’événement m’avait dissuadé d’en parler davantage par la suite. Pourtant, l’époque était favorable aux juifs. Même l’État d’Israël avait alors la faveur de beaucoup de gens de par le monde, et particulièrement en France, et, en ces premiers jours du printemps de 1967, personne n’imaginait l’inversion radicale de tendance qui allait s’opérer suite à la victoire quasi-miraculeuse d’Israël sur trois armées arabes coalisées qui, sous l’impulsion de Nasser, menaçaient de « rejeter les juifs à la mer », comme on disait alors.

Beaucoup plus tard, en me remémorant les événements, je m’étais étonné du "timing" de la locution surnaturelle qui allait bouleverser mes conceptions chrétiennes antérieures. Comment, en effet, ne pas admirer l’enchaînement des événements. Je ne connaissais rien, à l’époque, de la lente réappropriation de leur terre ancestrale par des millions de juifs, depuis la fin du XIXe siècle. J’ignorais tout également de l’État d’Israël. J’ai honte d’avouer qu’il m’apparaissait comme une espèce de Principauté occidentale noyée dans les sables et encerclée par un océan de pays arabes. J’étais à cent lieues d’imaginer la guerre qui allait éclater en juin de cette année-là, et le revirement que la victoire juive allait causer tant dans la politique que dans l’opinion publique françaises, aux dépens de l’État juif.

Depuis, on le sait, la dégradation fulgurante – et, semble-t-il, irréversible – de l’image d’Israël dans le monde, a entraîné sa délégitimation quasi universelle, tandis que la cause palestinienne a pris, dans les cœurs, la place privilégiée qu’avait longtemps tenue, en Occident, le jeune État pionnier, dont on admirait le courage et la ténacité avec lesquels ses habitants avaient rédimé leur antique foyer national et fait refleurir sa terre, après la plus horrible tragédie de l’histoire de leur peuple, la Shoah.

Dans ces circonstances extrêmement défavorables au peuple auquel je m’attachais de plus en plus au fil des années, et faute de connaître des chrétiens animés des mêmes sentiments, j’avais fini par m’appuyer uniquement sur l’étude et la recherche pour tenter de discerner le dessein de Dieu concernant le peuple juif, « Son bien propre » [2], et les nations, objets de « Sa miséricorde » [3], espérant concilier ainsi et la réalité de la greffe des païens sur « l’olivier franc », et le rétablissement des « branches naturelles » regreffées sur leur propre olivier [4].

C’était, à l’évidence, une construction théologique intéressante, et elle eût pu faire l’objet d’une soutenance de thèse, ou au moins d’une monographie universitaire. À cet effet, j’ai accumulé, au fil des décennies, un matériau juif et chrétien considérable que j’intègre dans mes écrits successifs depuis quelques années, après avoir renoncé à l’utiliser à des fins de recherche. Et voici pourquoi.

J’ai été durant plus d’une dizaine d’années webmestre de sites de défense du peuple juif dans le monde et de son État reconstitué en Terre sainte. Alors en contact direct et permanent avec l’actualité, j’ai été témoin de la haine paranoïde et mortifère dont cet État et son armée sont l’objet, dans le silence complice des uns et l’indifférence égoïste des autres. J’ai assisté, effaré, et souvent en direct, au déferlement des calomnies et des mensonges à la Goebbels, qui éclaboussent sans cesse la réputation d’Israël jusque dans les assises internationales censées être à l’abri d’une partialité aussi grossière. J’ai d’ailleurs consacré à ce phénomène inquiétant, une large partie d’un chapitre de mon premier livre [5]. J’y documente un anti-israélisme virulent, aux dimensions internationales, qui vise à discréditer l’État d’Israël, voire à le mettre au ban de l’humanité.

Je m’étais attendu à ce que le monde chrétien fît preuve d’une attitude plus empathique. Il m’est vite apparu qu’il n’en était rien, au contraire. J’ai pu constater, avec atterrement, la lâcheté, voire la complicité d’un très grand nombre de chrétiens occidentaux, probablement « marqués au fer rouge dans leur conscience » [6], qui aboient avec les loups,

• en identifiant les Palestiniens au Christ crucifié ;

• en parlant de « purification ethnique » et de « politique d’apartheid » à propos des barrières et murs édifiés par Israël pour mettre sa population civile à l’abri des attentats abominables qui avaient fait auparavant un millier de victimes, et le double de blessés ;

• en allant jusqu’à identifier l’armée israélienne à Hérode poursuivant la « Sainte Famille » ;

• et en justifiant la prétendue « Nakba » palestinienne par la « purification ethnique » à laquelle était censé procéder le Gouvernement israélien.


Pour faire court, je me limite aux quatre cas suivants, mais il y en a de très nombreux autres :


1) En avril 2001, le Pasteur anglican (aujourd’hui chanoine), Naim Stefan Ateek, prononçait l’homélie suivante, qui se passe de commentaires :

Chers Amis, Alors que nous approchons de la Semaine Sainte et de Pâques, la souffrance de Jésus-Christ aux mains de puissances politiques et religieuses malfaisantes, il y a deux mille ans, se manifeste à nouveau en Palestine. Le nombre de Palestiniens et d’Israéliens innocents qui ont été victimes de la politique de l’État d’Israël augmente. Ici, en Palestine, Jésus marche encore sur la Via Dolorosa. Jésus est le Palestinien impuissant, humilié à un point de contrôle, la femme tentant d’arriver à l’hôpital pour recevoir des soins, le jeune homme dont la dignité est piétinée, le jeune étudiant incapable d’atteindre l’université pour étudier, le père sans emploi qui doit trouver du pain pour nourrir sa famille ; la liste devient tragiquement plus longue, et Jésus est là, au milieu d’eux, souffrant avec eux. Il est avec eux quand leurs maisons sont bombardées par des chars et des hélicoptères de combat. Il est avec eux dans leurs villes et leurs villages, dans leurs douleurs et leurs chagrins. En cette période de Carême, il semble à bon nombre d’entre nous que Jésus est encore sur la croix avec des milliers de Palestiniens crucifiés autour de lui. Il faut seulement des gens dotés de discernement pour voir les centaines de milliers de croix dans tout le pays, les Palestiniens, hommes, femmes et enfants crucifiés. La Palestine est devenue un énorme Golgotha. Le programme crucificatoire du gouvernement israélien fonctionne quotidiennement. La Palestine est devenue le lieu du crâne [7].


2) Le 9 novembre 2003, le Cardinal Etchegaray, alors président du Conseil Pontifical «Justice et Paix», déclarait :

J’ai arpenté les sites palestiniens où l’autorité militaire israélienne est en train d’installer une “clôture” dans le but de mieux sécuriser Jérusalem en encerclant Bethléem. Je souscris aux protestations de nombreux chefs d’Églises de diverses confessions contre un projet aussi intolérable. Dans tout le pays une barrière de séparation déjà longue de 150 km dessine inexorablement une géographie d’apartheid qui excite plus qu’elle ne maîtrise la violence, lacérant un tissu humain avec de graves conséquences sociales, économiques, éducatives et sanitaires [8].

L’honnêteté commande de reconnaître que ce prélat a exprimé, à plusieurs reprises, sa sympathie et sa compréhension envers Israël. Toutefois, même si l’on attribue ses propos à l’émotion du moment et à la solidarité avec les plus défavorisés, inhérente à sa fonction de responsable, à l’époque, d’une instance pontificale qui n’a jamais été tendre pour Israël, force est de déplorer cette utilisation du vocabulaire palestinien de la diffamation et de la haine, susceptible de donner l’impression que l’Église reprend à son compte cette accusation calomnieuse [9] qui incite implicitement à la violence envers un État présenté comme injuste et inhumain.


3) Dans le discours d’adieu prononcé à Bethléem, le 13 mai 2009, par le pape Benoît XVI, on peut lire cette phrase terrible :

Avec angoisse, j’ai été le témoin de la situation des réfugiés qui, comme la Sainte Famille, ont été obligés de fuir de leurs maisons [10].

Pour percevoir le caractère dévastateur de cette analogie, il faut connaître le contexte de l’événement auquel fait allusion le pape. Il s’agit du bref récit de la fuite de la "Sainte Famille", que relate l’Évangile, en ces termes :

 […] l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr [11].

Message subliminal : Israël est, d’une certaine manière, Hérode redivivus. Ce n’est sans doute pas ce qu’a voulu dire le pape, mais c’est certainement ce qu’auront compris les Palestiniens, surtout les chrétiens.


4) Dans son rapport pour l’assemblée du Conseil œcuménique des Églises (COE), à Genève, qui s’est tenue du 26 août au 2 septembre 2009, le Pasteur Samuel Kobia, secrétaire général sortant, déclarait :

Pour bien comprendre la gravité de la construction actuelle de colonies israéliennes dans les Territoires palestiniens occupés (TPO), il faut considérer cette situation dans le contexte historique plus large des soulèvements ethniques en Palestine qui ont précédé la création de l’État moderne d’Israël. Les Israéliens appellent cela “la guerre d’indépendance” mais, pour les Palestiniens, cette période sera, à tout jamais, la nakba – la “catastrophe” – dont beaucoup se souviennent comme [d’]une forme de “purification ethnique” au cours de laquelle a eu lieu la plus importante migration forcée de l’histoire moderne. On estime à pas moins d’un million le nombre de personnes qui ont été expulsées de chez elles à la pointe du fusil – des civils ont été massacrés, des centaines de villages palestiniens ont été délibérément détruits, des mosquées et des églises profanées, et des couvents et des écoles vandalisés. Ce que des dirigeants palestiniens appelaient en 1948 “le racisme et la ghettoïsation des Palestiniens à Haïfa” est devenu, en ce début du 21e siècle, en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, un système complet d’apartheid avec son propre système de “bantoustans” [12].

Comme celui de l’anglican Ateek, cité plus haut, ce texte d’une instance œcuménique protestante illustre, si besoin est, le fait que cette diffamation cruelle de l’État d’Israël n’est pas seulement le fait des catholiques.

 

À tort ou à raison, je vois dans ces faits et dans bien d’autres, qu’il serait trop long d’exposer et d’analyser ici, les signes avant-coureurs de la révolte des nations, mystérieusement annoncée dans l’Écriture, contre le dessein divin du rétablissement d’Israël, comme il est écrit :

Pourquoi ce tumulte parmi les nations, Ces vaines pensées parmi les peuples ? Les rois de la terre se dressent et les princes conspirent contre l’Éternel et contre son oint. Brisons leurs liens, affranchissons-nous de leurs chaînes ! Celui qui siège dans les cieux rit, Le Seigneur se moque d’eux. Puis il leur parle dans sa colère, Il les épouvante dans sa fureur: C’est moi qui ai oint mon roi sur Sion, ma montagne sainte ! Je publierai le décret : L’Éternel m’a dit: Tu es mon fils ! Aujourd’hui je t’ai engendré. Demande et je te donnerai les nations pour héritage, les extrémités de la terre pour possession ; tu les feras paître avec une verge de fer, comme vase de potier tu les briseras [13].



[2] Cf. Ex 19, 5.

[3] Cf. Rm 15, 9.

[4] Cf. Rm 11, 24.

[5] M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, Op. cit., p. 278-309, Chapitre VIII, « Israël, étape ultime de l’incarnation du dessein divin, ou faux messianisme ? ». Le matériau examiné est réparti en cinq sous-sections: 1. L’État d’Israël presque universellement discrédité et objet des pires calomnies. 2. La « guerre par le narratif », nouvelle forme de négationnisme historique et de diabolisation politique. 3. La « guerre par le boycott » : isoler, asphyxier et désigner un peuple entier à la vindicte internationale. 4. La « guerre par le droit international » instrumentalisé pour diaboliser l’armée de défense d’Israël. 5. « Critiquer Israël, ce n’est pas de l’antisémitisme » : l’assertion résiste-t-elle à l’épreuve des faits ?

[6] 1 Tm 4, 2.

[7] Texte publié pour la première fois dans Olive Branch from Jerusalem, n° 61, du 7 avril 2001 (publication dirigée par Fr. Raed Abusahlia, qui fut Chancelier du Patriarchat Latin de Jérusalem, et secrétaire particulier du Patriarche Michel Sabbah. Original anglais : « An Easter message from Sabeel », que j’ai traduit en français. Sur la théologie de N. Ateek, diffusée par son centre Sabeel – et qui n’est, en fait, qu’une recension modernisée et vue sous l’angle de la Théologie de la Libération, de l’ancien « enseignement du mépris » –, voir l’étude fouillée de Dexter Van Zile, « Updating the Ancient Infrastructure of Christian Contempt », parue dans Jewish Political Studies Review 23:1-2 (Spring 2011), accessible en ligne sur le site de l’Institute for Global Jewish Affairs (JCPA).

[9] Quiconque croit encore au bien-fondé de l’accusation d’apartheid israélien, aura avantage à lire la rétractation que vient d’en faire le juge Richard J. Goldstone, qui l’avait pourtant largement accréditée dans son rapport de l’ONU accusant Israël de crimes de guerre lors de son opération défensive dans la Bande de Gaza. Voir sa mise au point publiée dans le New York Times du 31 octobre 2011, sous le titre « Israel and the Apartheid Slander »; traduction française reprise du site JJS, en ligne sur debriefing.org : « Israël et la calomnie de l’apartheid ».

[10] Texte français dans le journal La Croix.

[11] Mt 2, 13.

[13] Ps 2, 1-9.

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