Première visitation: «Si tu savais la grâce qui t’est faite»

 

 

Avertissement: On gardera à l’esprit que les exposés de cette 1ère partie du présent ouvrage ont été rédigés au début des années 1970, quand le souvenir de ces événements était encore vivace dans ma mémoire [1].

J’avais 22 ans. Marié depuis moins d’un an, j’étais revenu à Dieu depuis quelques mois, très fort. De plus en plus fréquemment me remontaient au cœur mes premiers émois enfantins, lorsque, âgé de 11 ans, je m’étais senti si attiré par Dieu, que j’avais décidé de devenir prêtre.

Chaque matin, avant de partir au travail j’allais assister à la messe matinale dans l’église la plus proche de mon domicile. Ma femme semblait fort bien s’accommoder de cette piété, peu courante chez un jeune mari, et ce d’autant que mon caractère s’en ressentait beaucoup. Je ne me souviens pas, en effet, lui avoir causé volontairement la moindre peine durant les deux premières années de ma vie conjugale.

Elle savait tout de mon attirance invincible pour ce Dieu dont, tout enfant, j’avais déjà expérimenté la douce présence mystérieuse et au service duquel je m’étais cru appelé, au point qu’un prêtre avait jugé bon de me faire entrer dans ce qu’on appelait alors un Petit Séminaire, établissement privé d’études secondaires où l’enseignement était donné exclusivement par des prêtres triés sur le volet, et où régnait un intense climat de piété un brin sulpicienne, dans l’esprit de l’époque.

De son propre aveu – plusieurs fois réitéré au fil des années – mon épouse, si elle était loin d’éprouver une ferveur identique à la mienne, ne prenait nullement ombrage de la mienne. Tout au moins jusqu’au jour où se produisit l’événement que je vais tenter de relater maintenant.

Mes obligations militaires accomplies, je travaillais comme surveillant dans un externat catholique parisien. À ce titre, j’avais de nombreux temps morts. Je les meublais par des lectures assidues de tout ce qui pouvait contribuer à nourrir ma foi et stimuler ma piété naturelle.

Ce jour, béni et redoutable à la fois, du printemps de l’année 1958, je venais d’achever la lecture d’un document accablant, trouvé sur un rayon de la petite bibliothèque des enseignants, fort peu fréquentée, et où je me réfugiais souvent pour lire, prier, ou méditer. Il s’agissait de l’ouvrage de l’historien Léon Poliakov, intitulé Le bréviaire de la haine. Les pages affreuses que je venais de parcourir relataient, avec une précision chirurgicale et sans le moindre pathos, la plus horrible entreprise de génocide jamais perpétrée dans l’histoire de l’humanité : la tristement célèbre “Solution finale”, c’est-à-dire la tentative nazie d’extermination du peuple juif.

Je me souviens encore confusément des sentiments complexes qui assaillirent ma conscience de jeune chrétien, encore pétri d’idéal et intimement persuadé de la sainteté sans tache de l’Église et de ses ministres, lorsque je dus me rendre à l’évidence que, dans l’ensemble et à l’exception de glorieuses interventions publiques – qui furent le fait d’individus ou de personnalités isolées –, l’autorité suprême de l’Église n’avait jamais exprimé la moindre dénonciation publique claire de l’entreprise de déportation systématique des Juifs, aussi odieuse que manifestement contraire à la plus élémentaire justice, sans parler de la terrible atteinte à l’idéal évangélique qu’avaient alors constituée, tant l’activité criminelle des uns, que le silence et l’inaction des autres.

Mon chagrin était si intense que je pleurai longtemps, jusqu’à n’avoir plus de larmes. Puis je criai vers Dieu et Le suppliai de me faire comprendre ce que je pouvais faire, à mon infime niveau, pour réparer, en ma personne – si tant est que ce fût possible –, cet affreux abandon.

Un profond silence intérieur succéda à la tempête de tristesse qui venait de me submerger. Je n’avais aucune habitude d’un tel phénomène, aussi fus-je très attentif au recueillement délicieux qui s’emparait progressivement de mon âme et dont je pressentais intuitivement qu’il présageait quelque chose d’inouï.

Et soudain cela fondit sur moi, “comme un aigle en plein vol” [2]. Je ne sais comment décrire cette sensation. Sur l’instant, je ne m’en préoccupai d’ailleurs nullement : j’étais bien trop absorbé par ce qui m’arrivait pour me poser des questions de ce genre. Aujourd’hui – que l’on me pardonne l’audace de la comparaison –, je ne trouve qu’une situation qui corresponde à l’état intérieur qui était le mien en cette circonstance : celle de Marie, lors de la salutation angélique qui précéda ce que nous appelons l’Annonciation.

C’est alors que parvint à ma conscience, dans un silence infini, une exclamation intérieure : C’est Dieu ! Non que j’aie moi-même prononcé ces mots, ou que j’aie formulé cette pensée. Ce fut plutôt une locution intérieure qui résonna en moi avec une netteté incomparable, mais sans bruit de paroles, comme pour me disposer à la venue de Celui pour Lequel je me sentais déborder d’un tel amour, que j’aurais volontiers accepté la mort en contrepartie de ce seul début d’ “annonciation” personnelle.

En même temps que je prenais conscience de la divine entrevue qui m’attendait, se déroula, à la vitesse de l’éclair, une espèce de dialogue silencieux entre mon âme et ce qui me sembla être une entité autre que Dieu et que je ne voyais pas, bien que je fusse tout à fait certain de sa présence. Il n’y eut en moi ni délibération ni raisonnement – au sens que l’on donne généralement à ces débats intérieurs produits par l’intelligence d’un individu qu’une émotion intense saisit soudain. Il me sembla seulement qu’on me demandait intérieurement, avec une infinie délicatesse, si je consentais d’avance à ce qui allait m’arriver.

On pensera peut-être que c’était là une question superflue et qu’à l’évidence, je réagis par un “oui” enthousiaste. Il n’en fut rien. Au contraire, un infime instant, j’eus un réflexe de recul. J’éprouvais une espèce de crainte sacrée et même – chose difficile à croire, mais c’est bien ainsi que les choses se passèrent alors –, sur le coup, mes cheveux se dressèrent sur ma tête, à la perception de l’immense puissance divine prête à se manifester à moi. Je crus que j’allais défaillir sous le flot de suavité qui commençait à déferler en mon âme, et mon instinct de conservation faillit me dissuader d’accepter l’incommensurable grâce que le Seigneur s’apprêtait à me faire. Dieu merci, bien que je fusse persuadé que j’allais mourir, je m’abandonnai intérieurement à cette puissante attraction qui me tirait déjà hors de moi-même et qui, dans un instant, allait m’emporter là où Dieu seul sait qu’Il m’emmena.

À ce propos, je ne puis que reprendre à mon compte – faute de référence plus adéquate, et avec confusion –, l’exclamation de Paul :

Je connais un homme, dans le Christ, qui, voici [trente-sept] ans – était-ce en son corps ? Je ne sais; était-ce hors de son corps ? Je ne sais, Dieu le sait –, cet homme-là fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et cet homme-là – était-ce en son corps ? Était-ce sans son corps ? Je ne sais. Dieu le sait –, je sais qu’il fut ravi jusqu’au paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas possible à l’homme de redire [3].

Dès lors, tout alla très vite. Je fus assailli par une multitude de perceptions, de nature à la fois imaginative et intellectuelle, au sens que les experts en mystique donnent à ces termes – « que le lecteur comprenne » [4].

Je vais donc essayer, ci-après, de décrire l’indescriptible, conscient de la quasi-impossibilité de l’entreprise. De fait, le langage humain s’avère aussi inadéquat pour relater les phénomènes surnaturels, que celui de la mathématique et de la physique modernes pour rendre compte de l’origine et de la finalité de l’univers.

Je me vis d’abord environné et comme investi tout entier par une lumière d’une blancheur immaculée, indescriptible. Elle est si belle, cette lumière, que l’on voudrait mourir pour passer son éternité à la contempler. En même temps, je me sentis emporté dans les airs, avec une douceur et une suavité infinies, et à une vitesse inimaginable. Une fois de plus, “comme un aigle en plein vol” [5] est bien l’expression qui convient.

À ce stade, je vais tenter de relater toutes les perceptions dont j’ai parlé plus haut. Comme elles se sont produites instantanément et simultanément, je désespère de rendre, par des mots, leur caractère synthétique et signifiant. De fait, force m’est bien de relater, en succession et analytiquement, ce qui se produisit de manière pour ainsi dire “symphonique”.

Je perçus tout d’abord un étrange phénomène, qui m’a longtemps laissé perplexe. Cela paraîtra incroyable, fou et incongru, mais c’est bien ainsi que cela se passa. Je venais de prononcer intérieurement mon “Fiat” à ce qui allait m’arriver, et j’étais assis, le menton contre la poitrine, prostré sous le poids écrasant de la “gloire” qui commençait à m’investir. Je me sentais, en effet, comme broyé intérieurement par le sentiment de mon indignité face à la sainteté infinie de ce Dieu, à la fois si inaccessible et si proche. Dans cet état, je perçus intensément à quel point la créature est indigne de son Créateur, en même temps que je réalisai, avec émerveillement, de quelle nature incroyable est l’amour de Dieu envers notre âme, qu’Il a formée Lui-même et qu’Il désire, comme l’Époux Sa bien-aimée. Au moment précis où je m’abandonnais en défaillant à la force – gigantesque, mais infiniment délicate – qui s’emparait de moi, je fus soudain emporté vers le haut, en même temps que je me voyais encore assis sur le siège que j’occupais, lorsque débuta la vision. Il me sembla que j’étais à la fois dans ce corps de chair, resté là, sur sa chaise, et dans cette portion de moi (mon âme, mon esprit ?… je ne sais) qui s’envolait, comme aspirée par l’attraction gravitationnelle irrésistible d’une autre planète. D’en haut, je me voyais assis en bas. D’en bas, je me voyais à genoux dans l’espace, les mains jointes, la tête tendue vers la “gloire” qui commençait à se dévoiler à moi.

La dernière perception intellectuelle qui s’imprima en moi, avant ce que je vais relater, consista en la phrase suivante, qui fut émise sans bruit de mots, par l’entité inconnue qui m’avait demandé précédemment et de la même manière, si je consentais à m’abandonner à ce qui allait m’advenir :

Si tu savais la grâce qui t’est faite.

Dès lors, je n’eus plus la sensation d’être encore dans ce corps, resté assis à ce qui me sembla être des milliers d’années-lumière de distance. Je me perçus nettement, comme de l’intérieur de moi-même, suspendu dans le vide, à genoux, face à une vision dont je ne prenais conscience que progressivement. Je ne sais d’ailleurs pourquoi je parle de vide pour qualifier l’espace où je me trouvais. En effet, il me sembla que je reposais sur une espèce de tissu impalpable, dont la trame imperceptible était tissée d’une infinité de maillons vivants, personnels et conscients, qui me parurent de nature angélique. Je perçus encore que je baignais dans une aura indescriptible de recueillement et de silence, saturée de pureté et de joie, et dont, malgré l’éloignement chronologique, je me souviens encore.

C’est alors que je pris conscience que Quelqu’un se tenait devant moi, à une distance que je ne saurais évaluer, mais qui me parut à la fois proche et infranchissable.

J’ai dit plus haut quel émerveillement j’avais ressenti de la blancheur lumineuse qui m’environnait. Comme les apôtres au Thabor, j’aurais volontiers pensé, si j’en avais été capable alors, qu’“aucun foulon sur terre ne pouvait produire une telle blancheur” [6]. Pourtant, même cette gloire-là n’était rien en comparaison de la diaphanéité de ce qui se dévoilait maintenant à moi.

Cela avait l’apparence d’une sphère, ou plutôt d’une espèce de halo translucide. Impossible de décrire une telle Vision. Elle palpitait doucement, me semble-t-il, et m’attirait irrésistiblement. J’éprouvais, pour cette Vision, un tel amour, que j’en étais entièrement consumé. J’aurais voulu souffrir mille morts par passion d’Elle. Toute pensée était bannie de mon intellect. Je n’étais que contemplation et ravissement devant cette Présence sans forme et sans visage, dont je savais qu’Elle était une manifestation du Dieu invisible.

Silence indescriptible. Je me croyais parvenu au faîte de ma vision. Je n’en désirais pas davantage, je n’attendais rien de plus. J’étais comme hors de moi, quoique encore conscient, du moins me semble-t-il. C’est alors que je distinguai, à l’intérieur du halo diaphane dont j’ai parlé, la présence d’un autre halo, qui semblait comme le cœur, le noyau du premier. Comment décrire cette Splendeur, comment en rendre compte sans La profaner du même coup ? Si la diaphanéité du premier halo était indescriptible, que dire de celle du second ? Lové dans le sein de Celui qui le contenait, Il palpitait comme un argent pur en fusion, telle l’Essence à tout jamais indissociable de Sa forme, et qui L’accompagne partout où Elle va : Source de Vie Qui sourd sans cesse du dedans des profondeurs de Leur Être commun. Je ne saurais en dire rien de plus, sinon que tout mon être désirait éperdument se fondre en cette Beauté primordiale dont le “tourbillon”, immobile et silencieux mais irrésistible, m’aspirait en son centre, jusqu’à ce qu’il m’absorbât enfin, et que le temps, pour moi, s’arrêtât. Alors, un monde impossible à décrire s’ouvrit à mes sens intérieurs. Je n’en relaterai que ce que ma mémoire a retenu du troisième aspect de la perception qui me fut donnée, en vision, du Dieu unique et trine, Qui est le Seigneur du ciel et de la terre.

Je distinguais, à présent, autour des deux halos divins imbriqués l’un dans l’autre, dont j’ai parlé ci-dessus, une Vision d’une telle diaphanéité qu’il est impossible d’en rendre un compte satisfaisant. C’était une Lumière sans couleur, une transparence aux frontières de l’invisible. Elle affectait l’aspect d’un nimbe, ou d’un arc, encerclant les deux halos déjà décrits et, pour ainsi dire, les contenait en Elle comme une mère porte son enfant ! (Je dis des folies et nul n’y comprendra rien, sans doute, mais je ne puis décrire autrement ce que je perçus alors). Ce nimbe était unique et multiple à la fois; un peu à la manière dont on dit que la lumière, quoique formée de milliards de corpuscules photoniques individuels, se manifeste comme une nappe continue, sans maille aucune. Cette immense Aura – diaphane au-delà de toute diaphanéité – je La perçus comme étant une entité de nature féminine, très jeune et divinement belle, comme la “Fiancée” du Cantique des Cantiques, fluide et pure comme une onde, cristalline et impalpable comme une brise légère. Pourtant, je ne voyais ni corps féminin, ni visage, ni eau, je ne sentais aucun souffle ; je n’avais conscience de rien d’autre que de l’Aura indicible Que je m’efforce en vain de décrire. Elle affectait la forme immatérielle d’un sourire de tendresse, d’amour et de miséricorde, dont je me sentis comme maternellement inondé et enveloppé, en même temps que m’était donnée une connaissance infuse de l’incommensurable amour de Dieu pour Ses créatures et de la tendresse maternelle avec laquelle Il prend soin de chacune d’elles. Mon ultime perception, avant d’être aspiré dans le halo le plus central de la vision relatée plus haut, fut que l’on déposait au plus intime de mon être, quelque chose dont j’ignorais – et ignore encore aujourd’hui – la nature, mais dont je crus comprendre que Dieu Lui-même me le confiait, et que Lui seul connaissait le but de ce dépôt.


Je ne sais combien de temps dura cet enfouissement bienheureux de mon être dans la gloire divine. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’à un certain moment, je me sentis réintégrer mon corps, comme dans un film projeté en marche arrière. Cela paraîtra peut-être grotesque, mais c’est bien ainsi que les choses se passèrent. Cette opération eut lieu dans la plus grande suavité. Je ne me souviens pas avoir ressenti la moindre tristesse que tout fût déjà fini. La seule souffrance – terrible au demeurant – que j’eus à endurer, fut physique. Mon corps, en effet, était comme broyé. Il me semblait que l’on m’avait roué de coups et que tous mes os étaient disloqués. Quant à ma peau, elle était glacée comme celle d’un cadavre. Sans l’immense joie intérieure qui était la mienne, je crois bien que j’aurais pu mourir de cette douleur-là. Cela m’eût d’ailleurs été bien égal, tant je désirais rester éternellement avec ce Seigneur de gloire.

Il m’en prit de longues minutes avant que je pusse remuer, ne fût-ce qu’un doigt de la main. Tous mes nerfs étaient à vif. Jusque-là je n’avais pas encore rouvert les yeux. Instinctivement, et comme si je savais que je ne la reverrais plus jamais sur cette terre, je gardais le regard de l’âme fixé sur l’éblouissement de la Vision disparue. J’avais contemplé la Lumière Qui est l’archétype de toute lumière d’ici-bas, et voici qu’en reprenant contact avec celle de notre soleil qui, en ce jour printanier, inondait la cour de l’école, je m’étonnai de constater à quel point ce qu’on appelle lumière, dans notre monde, ressemble à de la boue noirâtre, en comparaison de la gloire du “Père qui habite une lumière inaccessible” [7].

Je me souviens qu’au sortir de cette faveur exceptionnelle, et lorsque j’eus repris le plein contrôle de mes facultés, je me demandai ce que pouvait bien me vouloir ce Dieu qui venait de tant me combler. Non que je fusse troublé – j’avais trop de confiance en la Sagesse de celui qui m’avait ainsi enrichi, sans aucun mérite de ma part –, mais je me doutais bien que ce don devait être assorti d’une contrepartie et que, le moment venu, il me faudrait restituer le trésor confié, après lui avoir fait produire les fruits dont Dieu seul connaissait la nature et les modalités d’obtention.

Les effets de cette vision durèrent longtemps. Surtout, durant un ou deux mois, à ce qu’il me semble, le Seigneur, pour des raisons que Lui seul connaît, me fit expérimenter plusieurs faveurs qui sont généralement – comme je l’appris plus tard –, l’apanage des plus avancés dans la vie intérieure et les voies mystiques. Comme il est bien évident que tel n’était pas mon cas, Il ne me les donna à goûter qu’épisodiquement et durant peu de temps. Il n’y a pas lieu de s’y attarder ici. Je me contenterai de mentionner, à l’intention de ceux qui ont quelque connaissance en la matière, qu’il s’agissait – si j’ai bien compris ce qui m’est alors arrivé – de vol de l’âme, d’oraison d’union, d’extase, de dislocation, de vision prophétique, de nuit des sens, de don des larmes, de sentiments de déréliction intérieure, d’oraison de quiétude, du don de lire dans les cœurs, du don de discernement des esprits, de la perception quasi permanente de l’inhabitation en moi de l’Esprit Saint, enfin, d’une paix intérieure inaltérable, même au sein des plus dures épreuves.

Le seul prix que j’eus à payer pour ces faveurs – mais il me parut alors léger, tant était insatiable ma soif de souffrir quelque chose pour ce Dieu Qui m’avait pour toujours ravi l’âme –, fut la contradiction de mon entourage. Celle de mon épouse d’abord, effrayée du recueillement qui transfigurait mon visage et me donnait, selon elle, un air étrange ; puis celle des prêtres et des religieux auxquels je m’adressai ou auxquels on m’adressa – non sans les avoir mis en garde, au préalable, contre ce que l’on appelait les «billevesées mystiques d’un ex-séminariste qui eût préféré devenir prêtre que se marier» –, et qui pensaient de même. Ces épreuves durèrent longtemps et furent si cruelles que, n’étaient l’effet, encore perceptible, de la faveur extraordinaire qui m’avait été accordée, et une aide toute particulière de mon Seigneur, je me fusse certainement découragé.

Voici plus de cinquante-six ans que ces faits me sont advenus. Depuis, j’ai vécu longtemps dans la médiocrité, puis dans le péché. J’ai tellement galvaudé les grâces divines que, malgré l’état permanent de repentance intérieure, que j’ai voué depuis quelques années, et ma foi inébranlable en la miséricorde divine, je crains sans cesse pour mon salut, car je n’ai porté que des fruits dérisoires, eu égard à la grandeur des faveurs dont je me suis montré si lamentablement indigne.

De la grâce insigne relatée ci-dessus m’est restée une blessure incurable : la souffrance de n’avoir jamais été capable d’un amour de Dieu et de mes frères, qui fût digne de la miséricorde ineffable que Lui m’a témoignée. En outre, jusqu’à ces toutes dernières années, deux points me sont demeurés incompréhensibles :

1. Cette vision n’avait apparemment aucun rapport avec la découverte, que je venais de faire, du mystère du dessein de Dieu sur le peuple juif. De fait, rien, dans la faveur qui m’avait été accordée, ne semblait indiquer qu’elle constituât une réponse à cette question qui allait tant marquer ma vie subséquente.

2. Aucune directive, aucun appel explicite ou concrètement réalisable, ne m’ont été signifiés. Certes, je me suis senti appelé par Dieu. Il m’a même semblé qu’il me prédisposait à porter un témoignage particulièrement important et presque impossible à accepter pour mes coreligionnaires. Mais, au sortir de cette faveur et durant les mois qui suivirent, rien ne me fut donné à comprendre qui me permît de m’orienter vers une action ou une voie de spiritualité spécifiques, en liaison plus ou moins directe avec ce qui m’avait été manifesté.

Assez curieusement, je ne m’inquiétai nullement de ces inconnues ; à tout le moins durant la période de grande fidélité à Dieu qui suivit cette faveur et qui dura plus d’une année, à ce qu’il me semble. J’étais sûr que tout s’éclairerait, à l’heure que le Seigneur estimerait opportune. Et je répétais volontiers, en réponse aux questionnements et remises en cause de quelques confidents – et ce avec une assurance naïve qui ne laissait pas de les agacer parfois –, que si je ne m’étais pas mépris sur ce qui m’était arrivé, et si Dieu m’avait signifié de la sorte qu’Il me voulait à Son service, peu importaient la nature et les modalités concrètes de ce dernier, puisque, en définitive, le Seigneur lui-même, dans Son immense miséricorde, saurait bien, le moment venu, me dévoiler ce qu’il y aurait lieu de faire, et disposer les cœurs de ceux qui croiraient à “ce que l’œil n’a point vu, ce que l’oreille n’a point entendu, et qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qu’il aime” [8].



[1] J’ai tenu à en conserver la teneur originale, sans rien modifier, à l’exception des adaptations chronologiques.

[2] Cf. Ap 4, 7.

[3] 2 Co 12, 2-4.

[4] Cf. Mt 24, 15.

[5] Cf. Ap 4, 7.

[6] Cf. Mc 9, 3.

[7] Cf. 1 Tm 6, 16.

[8] 1 Co 2, 9.

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Date de dernière mise à jour : 17/05/2014