Avant-Propos

 

Il y a un temps et un moment pour chaque chose sous le ciel […] un temps pour se taire, et un temps pour parler. (Qo 3, 1.7).

Longtemps j’ai gardé le silence, je me taisais, je me contenais. Comme la femme qui enfante, je gémissais, je soupirais en haletant. (Is 42, 14).

Je me taisais, et mes os se consumaient à rugir tout le jour… (Ps 32, 3).

Ceux qui transgressent l’Alliance, il les pervertira par ses paroles douces, mais les gens qui connaissent leur Dieu s’affermiront et agiront. (Dn 11, 32).

 

Au moment d’entamer l’exposé des grâces du Seigneur, auxquelles j’ai si mal correspondu, me revient en mémoire l’exclamation d’Isaïe [1] : « Malheur à moi car je me suis tu ! [2] Car je suis un homme aux lèvres impures […] et mes yeux ont vu le Roi, L’Éternel Sabaot. »

Pour l’un de mes fidèles amis, qui suit mes publications depuis des années, et qui a œuvré à la publication de mon premier livre [3], le silence public de plus de cinquante ans, que j’ai observé sur ces phénomènes, est la preuve que je ne cherche pas la sensation littéraire. C’est pourquoi il m’a proposé, à plusieurs reprises, de le laisser présenter ce texte à un éditeur catholique, qui, affirmait-il, le publierait certainement.

On s’étonnera peut-être de ce que, à une époque où pullulent les groupes exaltés – dont les adeptes s’exclament volontiers, comme les pseudo-prophètes sur lesquels ironisait Jérémie [4] : « J’ai eu un songe ! J’ai eu un songe ! » –, j’aie gardé si longtemps un silence public sur les faveurs spirituelles dont j’ai été gratifié dans les premières années de mon âge d’homme. Qu’on n’aille surtout pas croire que cette discrétion procédait de l’humilité. Je n’ai fait que me conformer à une longue tradition préconisée par des saints aussi illustres que Saint Jean de la Croix, qui écrivait :

Après que l’Époux et l’Épouse en les couplets précédents ont mis la bride et le silence aux passions et aux puissances de l’âme, tant sensitives que spirituelles, qui la pouvaient inquiéter, l’Épouse en ce Cantique s’applique à jouir de son Ami en la retraite intérieure de son âme où Il est uni avec elle en amour et où Il en jouit excellemment en cachette. Et les choses qui se passent en elle en ce recueillement du mariage avec son Bien-Aimé sont si hautes et si savoureuses qu’elle ne les saurait dire et ne le voudrait pas non plus. Car c’est de celles dont Isaïe a dit : «Mon secret est à moi, mon secret est à moi» (Isaïe, XXIV, 16 [Vulgate, citation en latin dans le texte original]). Et ainsi elle Le possède seule et L’entend seule, et en jouit seule et prend plaisir que cela soit seul à seule ; et ainsi son désir est que cela soit bien caché, fort élevé et éloigné de toute communication extérieure [5].

A l’exemple de cohortes de mystiques, au fil des siècles, j’avais décidé de garder secrète l’intimité divine dans laquelle il avait plu au Seigneur de m’introduire par l’oraison surnaturelle [6], sans que je m’y attende ni ne m’y sois disposé en menant une vie sainte et mortifiée. Malgré l’insistance de mon ami et la cohérence de ses arguments m’incitant à rompre le silence sur les faits extraordinaires qui me sont advenus – «Il faut le dire pour l’édification des chrétiens», soulignait-il –, je craignais de céder à la présomption en m’affranchissant de cette règle traditionnelle. Mon combat intérieur fut rude. A vrai dire, il n’était pas nouveau : il durait depuis un peu plus d’un demi-siècle.

Après toutes ces années d’hésitations, de réflexion et de prières, je suis parvenu à la conclusion que, prises dans leur globalité, les cinq « visitations » [7], dont le récit méticuleux et rédigé peu de temps après les événements constitue la première partie de ce livre, ont une portée qui va bien au-delà de ma personne.

Dans la première «visitation», les trois “Personnes” de la Trinité divine m’ont été manifestées en vision intellectuelle [8], en même temps que m’était conférée une perception obscure du rôle du peuple juif dans le dessein divin du salut de l’humanité, et ce alors que je n’avais jamais éprouvé auparavant la moindre curiosité à l’égard de ces mystères.

Dans la seconde, le rétablissement du peuple juif m’a été signifié explicitement comme étant déjà accompli, alors que, selon la tradition catholique dans laquelle j’ai été éduqué depuis l’enfance, cette restauration n’aura lieu que lorsque les juifs croiront à la messianité et à la divinité de Jésus et entrent dans l’Église.

Dans la troisième, j’ai été envahi par l’Esprit Saint, puis gratifié de lumières surnaturelles sur le sens des Écritures, dans lesquelles je percevais confusément le rôle central du peuple juif.

Il en va de même des deux dernières « visitations », bien que leur contenu semble infliger un démenti à mon affirmation, émise plus haut, que « ce qui m’y a été dit et donné à contempler va bien au-delà de ma personne ». En effet, il est clair que tant la troisième que la quatrième manifestations ont été accompagnées de paroles qui me concernent personnellement, sauf que l’intervention surnaturelle de la troisième, pour me sauver de la perdition, ainsi que l’invitation de la cinquième à me regarder moi-même pour comprendre ce que le Seigneur veut de moi, semblent indiquer que je suis, bon gré mal gré, impliqué personnellement dans ce qui m’a été dévoilé du dessein de Dieu sur Son peuple, et que, par conséquent, je ne peux garder pour moi seul « ce qui m’a été dit de la part du Seigneur, et en quoi je crois » [9].

Il me reste à remercier celles et ceux – et, en premier lieu, mon épouse – qui, depuis des années, sont témoins de ma méditation obscure du « trésor » que Dieu a déposé dans le vase d’argile que je suis [10], et m’ont aidé par leurs prières et leur discernement, à prendre finalement la décision d’exposer « au grand jour » ce que le Seigneur m’a dit « dans les ténèbres » [11].

 

Nota : Les états d’oraison [12]

 

1) Oraison de recueillement

 « Il s’agit d’un recueillement qui me semble, lui aussi, surnaturel, il ne consiste pas à rester dans l’obscurité les yeux fermés, ni en quoi que ce soit d’extérieur puisque sans le vouloir on ferme les yeux et on désire la solitude ; il semble qu’on construise sans artifice l’édifice de l’oraison dont j’ai parlé, car ces sens et ces choses extérieures paraissent perdre peu à peu leurs droits et l’âme reprendre les siens, qu’elle avait perdus. On dit que l’âme entre en elle-même ; on dit aussi qu’elle monte au-dessus d’elle-même. » [13]


2) Oraison de quiétude

[L’oraison de quiétude] « pourrait se caractériser comme une emprise de Dieu sur les facultés de l’âme. Dieu capte le cœur, c’est-à-dire la volonté, de sorte que l’âme ait, selon les paroles d’un cantique connu, “les yeux tournés vers l’Hôte intérieur, sans rien vouloir que cette présence”. Rien d’autre ne l’intéresse que ce Dieu vivant devant qui elle se tient. Mais ceci n’empêche pas que son intelligence continue de discourir en présence du Seigneur, ni son imagination de trotter […] Parfois aussi l’emprise du Seigneur s’étend à ces dernières. […] Mais ce qui distingue ces choses des formes supérieures d’oraison surnaturelle, c’est qu’elles ne suspendent pas le fonctionnement des puissances et qu’en conséquence la personne ne perd conscience ni de soi, ni de son environnement. » [14]

 

3) Oraison d’union simple

 « On pourrait définir l’oraison d’union comme une grâce par laquelle Dieu s’empare de l’être jusqu’au fond et le plonge si l’on peut dire totalement en Lui. Du coup, toutes les activités du psychisme sont suspendues et, par voie de conséquence, l’âme perd conscience d’elle-même et de son environnement. […] Ainsi l’oraison d’union, quand Dieu l’accorde est, de soi, extatique, même si Dieu peut faire, par la suite, que le psychisme y fonctionne encore. » [15]

 

4) Oraison d’union extatique

 « Deux éléments constituent cette union : l’absorption de l’âme en Dieu et la suspension des sens […] c’est parce que l’âme est complètement absorbée en Dieu que les sens extérieurs semblent rivés sur lui ou l’objet qu’il manifeste […] Il y a trois phases principales dans l’extase : l’extase simple, le ravissement et le vol de l’esprit. a) L’extase simple est une sorte de défaillance qui se produit doucement, et cause à l’âme une blessure douloureuse et délicieuse en même temps : son Epoux lui fait sentir sa présence, mais pour un temps seulement ; or elle voudrait en jouir constamment, et souffre de cette privation. Le ravissement s’empare de l’âme avec impétuosité et violence, si bien qu’on ne peut y résister. On dirait un aigle puissant vous emportant sur ses ailes : on ne sait où l’on va. Malgré le plaisir qu’on éprouve, la faiblesse naturelle cause, dans les commencements, un sentiment de frayeur. […] Au ravissement succède le vol de l’esprit, qui est si impétueux qu’il semble séparer l’esprit du corps, et qu’on ne peut lui résister. L’âme, dit Ste Thérèse [16], “se croit transportée tout entière dans une autre région, fort différente de celle où nous vivons ; elle y voit une lumière nouvelle et bien d’autres choses, si dissemblables de celles d’ici-bas qu’elle n’eût jamais réussi à se les figurer, quand elle y eût employé sa vie entière. Parfois elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à la fois, qu’eût-elle travaillé de longues années à les agencer à l’aide de l’imagination et de l’intelligence, elle n’aurait pu en produire la millième partie” » [17]

 

5) L’union transformante

 « Après tant de purifications, l’âme arrive enfin à cette union calme et durable qu’on appelle union transformante et qui semble être le dernier terme de l’union mystique, la préparation immédiate à la vision béatifique. […] Ses principaux caractères sont l’intimité, la sérénité, l’indissolubilité. C’est parce que cette union est plus intime que les autres qu’elle s’appelle mariage spirituel ; entre époux plus de secrets : c’est la fusion de deux vies en une seule. Or telle est l’union qui existe entre l’âme et Dieu. » [18]



[1] Is 6, 5.

[2] La plupart des versions en langues modernes rendent bizarrement par « être détruit » le verbe hébreu qui signifie « se taire » ; or, le verbe grec qu’utilise ici la Septante traduit sans aucune ambiguïté, en Lv 10, 3, un autre verbe hébreu qui signifie se taire : « Aaron garda le silence ». D’où ma traduction.

[3] Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Éditions Docteur angélique, Avignon, 2009.

[4] Cf. Jr 23, 25.

[5] Jean de la Croix, Œuvres complètes, Cantique spirituel, XXXIIIème couplet, Desclée de Brouwer, Paris, 1959, p. 879 ; les italiques sont miens.

[6] Selon le dictionnaire de l’Académie française, le mot oraison «se dit, en langage mystique, des Communications de l’âme avec Dieu, sans entremise d’une formule de prières». Les contemplatifs et théologiens spécialisés en théologie mystique classent généralement les degrés de la prière contemplative dans les catégories dont on trouvera le résumé dans le Nota ci-après, intitulé « Les états d’oraison ».

[7] Après hésitation, j’ai opté pour ce terme, de préférence à l’expression usuelle de « faveur mystique », parce que ces grâces imméritées me sont venues d’en haut, comme une visite divine, au double sens biblique du terme : faveur et épreuve.

[8] Voici ce qu’écrit Thérèse d’Avila à ce sujet : « [Quand l’âme est] introduite dans cette demeure par une vision intellectuelle, on lui montre, par une sorte de représentation de la vérité, la Très Sainte Trinité, toutes les trois personnes, dans un embrasement qui s’empare d’abord de son esprit à la manière d’une nuée d’immense clarté ; et de ces personnes distinctes, par une intuition admirable de l’âme, elle comprend l’immense vérité ; toutes les trois personnes sont une substance, un pouvoir, une science, et un seul Dieu. Ce que nous croyons par un acte de foi, l’âme, donc, le saisit ici, on peut le dire, de ses yeux, sans qu’il s’agisse toutefois des yeux du corps, ni des yeux de l’âme, car ce n’est pas une vision imaginaire [que l’on peut se représenter avec l’imagination]. Ici, toutes les trois personnes divines se communiquent à elle, elles lui parlent, elles lui font comprendre ces paroles du Seigneur que rapporte l’Evangile ; qu’il viendrait, Lui et le Père, et le Saint-Esprit, demeurer avec l’âme qui observe ses commandements (Jean 14, 23). » (Le Château intérieur, Septièmes demeures, chapitre I, 6, in Œuvres complètes, trad. Frcse Marcelle Auclair, Desclée de Brouwer, Paris 1967, p. 1017-1018).

[9] Cf. Lc 1, 45.

[10] Cf. 2 Co 4, 7.

[11] Cf. Mt 10, 27.

[12] Pour des raisons que Lui seul connaît, le Seigneur m’a fait expérimenter, à l’époque, chacun de ces états, à l’exception du dernier, et ce durant plusieurs mois, pour autant que ma mémoire soit fidèle. Je n’en ai plus jamais bénéficié depuis.

[13] Thérèse d’Avila, Le Château intérieur, Quatrièmes demeures, chapitre III, 1. 2., in Œuvres complètes, trad. Française : Marcelle Auclair, Desclée de Brouwer, Paris 1967, p. 917.

[14] Père Jean Abiven, o.c.d., Thérèse d’Avila, qui es-tu ?, Editions du Carmel, 1999 – Chapitre V. Maîtresse d’oraison, p. 155.

[15] Id. Ibid., p. 156.

[16] Thérèse d’Avila, Œuvres complètes, Le Château intérieur, Sixièmes Demeures, ch. V, p. 977.

[17] Tanquerey, Adolphe (1854-1932), Précis de théologie ascétique et mystique, 4e édition, Paris, 1924. Ce livre, épuisé, a été mis en ligne dans son intégralité par Edition Catholique du Net pour Internautes, 2003 (http://eti.martin.free.fr/la-mystique/la-mystique- contemplative.htm). Le passage cité ici figure dans la Seconde Partie de l’ouvrage de Tanquerey: Les trois voies. Livre III : De la voie unitive. Chapitre II : De la contemplation infuse, ART. II. Les différentes phases de la contemplation. II. Oraison d’union pleine. II Effets de l’oraison d’union. § iii. L’union extatique (fiançailles spirituelles), I. L’union extatique suave. 2° Les trois phases de l’union extatique, 1458.

[18] Id., Ibid., II. La nuit de l’esprit § IV : L’union transformante ou mariage spirituel, I. Nature de l’union transformante, 1469, 1470.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 17/05/2014