Introduction à la Deuxième partie

 

C’est le moment d’agir pour l’Éternel : ils ont mis en pièces ta Torah. (Ps 119, 126).

Fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. (Ez 3, 17).

On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Mt 5, 15-16).

Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour ; et ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. (Mt 10, 27).

 

Il n’est pas facile de parler de soi-même, surtout après avoir levé le voile sur ce qu’il y a de plus intime au monde : les relations entre « le Roi des rois et Seigneur des seigneurs […] Qui habite une lumière inaccessible » [1], et « l’homme semblable à un souffle, dont les jours sont comme l’ombre qui passe » [2]. Pourtant, ce livre serait incomplet et même infidèle à la réalité des faits, si je m’en tenais au seul exposé des grâces du Seigneur.

Celles et ceux qui ont l’expérience des voies divines le savent : le Christ est prodigue de faveurs, mais c’est un Amant exigeant. Il s’attache les âmes et « leur prépare une place dans la maison de Son Père » [3], mais Il les appelle aussi à prendre sur elles une part de l’opprobre et de la souffrance qu’Il endura, lors de Sa vie terrestre. Beaucoup parlent ou écrivent volontiers de leur amour de Dieu et de leur désir de Le servir. Les plus extériorisés déversent même sur leur entourage le trop-plein – parfois intempestif – de leur ferveur. Mais le Christ nous a prévenus : « Ce ne sont pas ceux qui ne font que me dire: “Seigneur ! Seigneur !”, qui entreront dans le Royaume des Cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux » [4]. Cet avertissement m’est toujours présent à l’esprit depuis que je me suis engagé, à mes risques et périls, dans la voie semée d’embûches du témoignage public.

Je dis « semée d’embûches », car je suis conscient qu’en exposant ce que je crois avoir compris des mystères du dessein de Dieu, et en portant, à partir des grâces privées reçues, un témoignage élaboré par mon intelligence faillible [5], je cours moi-même et fais courir à d’autres un grand risque. L’apôtre Paul nous avertit, en effet, que « la connaissance n’est pas l’apanage de tous » [6]. Quant à Jacques, il est plus sévère encore : « Ne soyez pas nombreux, mes frères, à devenir docteurs. Vous le savez, nous n’en recevrons qu’un jugement plus sévère » [7]. En outre, un auteur peut, avec les meilleures intentions du monde, « scandaliser un de ces petits qui croient au Christ » [8]. Il me faut donc dire ici un mot de ce qui m’a poussé à écrire après un si long silence. Non que je n’aie rien publié avant mon premier livre de 2009, mais il s’agissait de monographies et de contributions, techniques ou de vulgarisation, et d’articles d’opinion, parus au fil des décennies, dans divers journaux et revues [9], et non d’un témoignage s’apparentant à une autobiographie spirituelle, comme le présent ouvrage. Outre la pudeur instinctive qui me retenait d’exposer ma vie intérieure, j’ai longtemps considéré que les expériences spirituelles dont j’avais bénéficié et les grâces de connaissance qui en avaient découlé, ressortissaient à ma sphère privée, et je craignais d’encourir, si je les divulguais, la sévère mise en garde de Jésus : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer » [10].

J’ai dit plus haut, que mon long mutisme à cet égard ne procédait pas de l’humilité, mais de la peur du ridicule que risquait de me valoir, je le pressentais, l’exposé des faits peu communs qui me sont advenus. Soit, dira-t-on peut-être, mais un silence d’un demi-siècle, suivi de la rédaction, en trois ans, de cinq ouvrages, dont quatre déjà édités, cela demande explication. Et je reconnais volontiers la légitimité de la question incisive d’un journaliste à qui j’avais confié mes inhibitions littéraires antérieures : « Qu’est-ce qui a fait tomber vos défenses ?» Contrairement à ma dérobade de l’époque, je puis y répondre aujourd’hui en toute sincérité, puisque, de toute façon, j’ai déjà franchi le Rubicon prudentiel qui interdit à mon insignifiance théologique de paraître – même revêtue « d’armes de lumière » [11] – devant le tout-puissant "Sénat" doctrinal catholique [12]. Qu’on m’en croie : je n’écris pas cela par dérision, ou pour faire un effet littéraire, mais parce que telle est, toutes proportions gardées, ma situation au regard de la doctrine ordinaire de l’Église catholique et peut-être même de son magistère.

Voici, en résumé, les deux points majeurs de clivage entre ce que j’ai compris de l’accomplissement final du dessein de Dieu, et ce que tient la théologie chrétienne (et donc, pas seulement catholique).

1. Je crois, en effet, sur le témoignage de plusieurs Pères de l’Église, vénérables et rigoureusement orthodoxes, tels, entre autres, Saint Justin martyr (103-165) et Irénée de Lyon (130-202, env.), que le Règne millénaire du Christ aura lieu sur la terre, lors de la première résurrection [13].

2. Je crois également – à la lumière de la locution surnaturelle dont j’ai bénéficié au printemps 1967 [14], comme sur la base de la contestation haineuse que suscite dans le monde cet événement – que le retour progressif des juifs dans leur antique patrie, depuis la fin du XIXe siècle, correspond au dessein de Dieu sur ce peuple.

Soucieux de tester mes écrits avant de les proposer à un éditeur, j’ai prévenu l’un de mes critiques habituels que le récit des cinq « visitations », que je lui avais soumis en son temps, allait figurer dans un prochain livre. Son verdict a été cinglant et sans appel : « Ayant lu vos trois ouvrages précédents avec le maximum de discernement et d’objectivité dont je suis capable, je crains que vous ne tombiez de Charybde en Scylla », m’a-t-il dit. Et de poursuivre, avec sa cinglante franchise habituelle : « Vos exposés étaient déjà plus qu’hétérodoxes, outre la tonalité exaltée des vaticinations qui les ponctuaient, mais il me paraît évident que cet étalage impudique de vos expériences spirituelles, dont l’origine surnaturelle est tout sauf prouvée, achèvera de vous discréditer. »

Pour sa part, l’un de mes rares amis, que j’avais mis dans la confidence, me donna un avis qui, pour être infiniment plus amical, n’en était pas moins réticent. Il m’avoua qu’il ne voyait aucun avantage à ce dévoilement des faveurs divines, dont, pour autant, il ne doutait nullement. Il craignait, en effet, que cette initiative ne soit considérée comme une justification a posteriori de ce qu’il a coutume d’appeler « ma théologie ».

Je n’avais absolument pas envisagé les choses sous cet angle. Au contraire. Après plus de cinq décennies de silence sur cet aspect surnaturel de mon cheminement intérieur, c’est volontairement que je m’étais gardé d’en faire état [15], précisément pour ne pas donner l’impression que je m’appuyais sur des grâces mystiques privées pour accréditer mes exposés concernant le dessein de Dieu sur les « deux familles » de Son peuple [16]. Ce qui m’oblige à rendre compte de la raison pour laquelle j’ai finalement fait ce à quoi je n’avais pu me résoudre depuis si longtemps.



[1] Cf. 1 Tm 6, 15-16.

[2] Cf. Ps 144, 4.

[3] Cf. Jn 14, 2.

[4] Mt 7, 21.

[5] Je crois utile de préciser que, contrairement à certaines mises en garde, rien n’interdit au bénéficiaire de grâces de chercher à en comprendre la signification et la portée, voire d’en témoigner auprès de ses coreligionnaires. C’est ce qui me semble ressortir, des paroles de l’apôtre Pierre : « Sur ce salut ont porté les investigations et les recherches des prophètes, qui ont prophétisé sur la grâce à vous destinée. Ils ont cherché à découvrir quel temps et quelles circonstances avait en vue l’Esprit du Christ, qui était en eux, quand il attestait à l’avance les souffrances du Christ et les gloires qui les suivraient. Il leur fut révélé que ce n’était pas pour eux-mêmes, mais pour vous, qu’ils administraient ce message, que maintenant vous annoncent ceux qui vous prêchent l’Évangile, dans l’Esprit Saint envoyé du ciel, et sur lequel les anges se penchent avec convoitise » (1 P 1, 10-12). Il va de soi également qu’il appartient aux responsables religieux – qui tirent leur autorité de la délégation du pouvoir de lier et de délier que leur a conféré le Christ (cf. Mt 18, 18 ; Lc 10, 16) – de «tout examiner et de retenir ce qui est bon» (cf. 1 Th 5, 21).

[6] Cf. 1 Co 8, 7.

[7] Jc 3, 1.

[8] Cf. Mt 18, 6.

[10] Mt 7, 6.

[11] Cf. Rm 13, 12.

[12] Allusion métaphorique à la violation, par César, de la loi du Sénat romain, qui interdisait à tout général de franchir, à la tête d’une armée, ce cours d’eau proche de Rome.

[13] Cf. Ap 20, 5. Voir mon excursus en ligne : « Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre ? ». Un théologien spécialisé en eschatologie m’a remontré, par des arguments qui ne m’ont pas semblé convaincants, que cette croyance était condamnée par l’Église. A ce propos, voir M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, Op. cit., « Le Catéchisme de l’Église catholique a-t-il réputé hérétique l’espérance chrétienne vénérable d’un Royaume millénaire du Christ sur la terre ? », p. 212-223 ; voir aussi mon excursus intitulé « Le ‘millénarisme’ d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique ? ».

[15] À l’exception d’un bref résumé de ma première expérience surnaturelle, dans la Conclusion de mon livre Chrétiens et Juifs depuis Vatican II.

[16] Je veux parler de la typologie scripturaire – déjà évoquée plus haut – prophétisée par Ézéchiel et transfigurée par Paul, selon laquelle les « deux bois » (Joseph et Juda) en constituent « un seul » (Ez 37, 19), et « des deux, [le Christ] a fait un » (Ep 2, 14), « l’un et l’autre » ayant, « en un seul Esprit, libre accès auprès du Père » (Ep 2, 18).

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