Épilogue des Cinq visitations

 

Plus de cinquante-six ans se sont écoulée depuis la première manifestation surnaturelle dont je fus l’indigne bénéficiaire, et plus d’une quarantaine depuis la locution sibylline qui constitua le dernier message divin à moi adressé – si tant est que je n’aie pas été victime de mon orgueil ou d’illusions dues à mes péchés. Depuis, j’ai eu le temps de me remarier et d’avoir un autre enfant. J’ai aussi séjourné plus de dix ans en Israël, où j’ai pris, par effraction, l’identité juive, dans des circonstances qu’il n’y a pas lieu de relater ici. Pour mon malheur, ma deuxième expérience conjugale s’est soldée, elle aussi, par un échec, lorsque mon épouse a demandé le divorce après douze ans de vie commune. Revenu d’Israël, au début des années 1980, après des études universitaires juives poussées, j’ai épousé, en troisièmes noces, une chrétienne d’ascendance juive, avec laquelle je vis depuis près de trente ans. Durant ces décennies, j’ai entrepris maintes choses, suivi bien des fausses pistes, rusant sans cesse avec un appel divin dérangeant et inquiétant – pour les autres comme pour moi-même –, dont j’ai tout fait pour me persuader que je l’avais imaginé, sans jamais réussir à m’en convaincre complètement. Conforté dans ma lâcheté par de “bons conseilleurs” religieux, j’ai cru agir avec sagesse et humilité en taisant les avertissements solennels que Dieu voulait peut-être que je porte à la connaissance de Son Peuple.

Peureusement réfugié derrière des mises en garde bien pensantes – qui, au fond, m’arrangeaient bien –, j’ai vite troqué l’austère et dangereuse vocation d’avertisseur, pour l’imparfaite, mais moins compromettante quête intellectuelle incessante de l’universitaire. Rapidement, la passion de la recherche scientifique l’a emporté en moi sur l’humble méditation de la Parole divine, tandis qu’un zèle immodéré pour l’étude philologico-historique de l’Écriture et celle de l’histoire de l’Église et de la Tradition, se substituait insidieusement à l’ardeur que je mettais, jadis, à conformer ma vie à ces enseignements. Progressivement, la voix qui criait autrefois en mon âme, au point de la mettre en déroute, s’est faite plus lointaine. Pourtant, elle ne m’a jamais quitté, cette nostalgie de « l’affection de ma jeunesse, de l’amour de mes fiançailles » [1]. Elle me revient encore, de loin en loin, comme la crispation d’une blessure ancienne, incapable de cicatriser. Au fil des années, m’effleure parfois le fol espoir que même si moi j’ai enfreint l’Alliance que Dieu a conclue avec la créature infime et pécheresse que je suis, Lui n’a peut-être pas renoncé à l’appel qu’Il m’a jadis adressé et qui, aux dires de Paul, est « irrévocable » [2].

Pour terminer, je reviens un instant sur les incertitudes qui subsistent en moi concernant l’appel de Dieu – réel ou supposé – dont je serais l’objet, et sur ce que je crois avoir compris de l’avertissement solennel et de l’appel urgent à la pénitence, que le Seigneur adresse à toute la communauté chrétienne, et que je n’avais jamais osé formuler publiquement de manière explicite, jusqu’à ce que je me décide enfin à le faire, dans mon premier livre paru en 2009.

Pénible, au début, cette discipline du silence – que je m’étais volontairement imposée, tant par crainte d’abuser les autres, après m’être fourvoyé moi-même, que par pusillanimité naturelle –, avait fini par me devenir d’autant plus facile, que ma vie religieuse et morale était le plus souvent médiocre. Non que je fusse sans remords d’avoir choisi cette attitude. Au contraire, à mesure que j’avançais en âge et progressais dans la méditation de ce qui m’était advenu, je me défendais de plus en plus mal contre un reproche intérieur, ténu mais obstiné, qui affleurait en mon âme, par intermittence, subitement et sans crier gare : celui d’avoir tu ce que Dieu – si c’était bien Lui – ne m’avait certainement pas révélé pour que je l’enfouisse à tout jamais, fût-ce par humilité, mais plutôt – mais ceci nécessite un discernement – pour le faire passer à tout Son peuple [3].

Pourtant, même alors, mes craintes d’être infidèle à un éventuel appel divin ne faisaient pas le poids, lorsque ma raison et ma vanité jetaient dans l’autre plateau de la balance de mes débats de conscience, la perspective du ridicule que j’encourrais immanquablement si moi, le pécheur public prétendument visionnaire, j’avais un jour l’impudence de proclamer, à la face de toute l’Église, un appel urgent et solennel à la conversion, sous peine de sanctions divines imminentes.

C’est ainsi que je cheminai longtemps, péniblement et misérablement, m’efforçant d’oublier la teneur même de ces révélations, sur l’origine et la finalité desquelles je n’osais trancher moi-même, et contre lesquelles certains hommes d’Église m’avaient mis en garde.

Mais Dieu a daigné compatir à ma misère. Lui qui m’avait jadis mis la main sur l’épaule et dont l’inaltérable patience avait consenti à se plier aux méandres, aux atermoiements et aux errements du mauvais serviteur que je suis, ce Seigneur de miséricorde a aussi condescendu – conformément à ce que les Pères nomment Son “économie” –, à s’adapter aux chemins de traverse que j’empruntais sans cesse, dans mon entêtement à suivre mes idées à moi et les conseils changeants des hommes, plutôt que les inspirations divines. En Père aimant et sage Pédagogue, Il m’a « laissé errer loin de ses voies » [4]. Il m’a laissé faire, lorsque je m’écartais de la lumière aveuglante du « chemin de Damas » [5] des visions explicites et m’éreintais inutilement sur la voie, large et tumultueuse, de l’étude systématique. De fait, c’est sur cette dernière que j’avais fini par prendre presque exclusivement appui, pour tenter de vérifier le sens, voire le bien-fondé des révélations dont j’avais été le bénéficiaire. Mais Lui, loin de me laisser me perdre « en des lieux sans issue » [6], m’y a, au contraire, rejoint et même précédé. En effet, lorsque ce Seigneur de miséricorde me vit enfin brisé intérieurement, il se fit Lui-même mon Maître, pour me faire parvenir à une compréhension, aussi complète qu’Il l’estimait nécessaire, de l’accomplissement final de Son Dessein, dont Lui seul connaît les temps et les modalités.

Jusqu’à ce jour, j’ignore si je dois publier la teneur intégrale de ce que je crois avoir compris de ce mystère. J’ignore également qui en sera le héraut. À l’inverse des manifestations surnaturelles relatées dans cet écrit – et qui furent accompagnées de communications infuses de connaissances que j’eusse été bien incapable de me procurer par moi-même –, il s’agit, en l’occurrence, d’une interprétation humaine de réalités prophétiques inscrites dans les Saintes Écritures, méditées à la lumière de ce que Dieu, je crois, m’a donné d’en comprendre. Aussi, il va de soi que je n’ai pas la prétention d’attendre de mes auditeurs éventuels qu’ils accordent à cette annonce le même crédit qu’à la Parole de Dieu et à l’enseignement de l’Église.

Par contre, ce que je crois pouvoir désormais proclamer sans crainte – et là, ma conscience non seulement ne me reproche rien, mais elle me ferait plutôt grief de me taire – est ceci :

Chrétiens, vous que Dieu s’est acquis, pour la louange de sa gloire,

sans rejeter le peuple qu’Il a discerné d’avance [7] ;

vous savez, par le ministère d’Ezéchiel, que vous formez, l’un et l’autre, un seul bois,

et par le ministère de Paul, que des deux, le Seigneur a fait un [8].

Déjà, Il a rétabli son peuple et, au temps connu de Lui seul,

Il enverra Élie le Prophète, avant que vienne la Colère [9],

ramener le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères [10] ;

combattre l’Antichrist et annoncer le « Royaume qui vient » [11],

jusqu’à ce que vienne Celui à Qui il est et en Qui espèrent les nations [12],

quand Dieu restituera la royauté à Son peuple [13]

et que se réalisera tout ce qu’Il a dit par la bouche de

Ses prophètes [14].

« Car Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité,

pour leur faire à tous miséricorde. » [15]

 

Que ceux qui liront ces pages prient pour le salut de l’âme de celui qui les a rédigées. Amen !



[1] Cf. Jr 2, 2.

[2] Cf. Rm 11, 1.2.

[3] Allusion à la parole de Marie aux deux voyants de La Salette, Maximin et Mélanie (19 septembre 1846).

[4] Cf. Is 63, 17.

[5] Cf. Ac 9, 3, ss.

[6] Cf. Lm 1, 3.

[7] Cf. Ep 1, 14 ; Rm 11, 2.

[8] Cf. Ez 37, 17 ; Ep 2, 14.

[9] Mt 3, 7 = Lc 3, 7.

[10] Ml 3, 24 = Si 48, 10.

[11] Cf. Mc 11, 10.

[12] Cf. Gn 49, 10.

[13] Cf. Ac 1, 6.

[14] Cf. Ac 3, 21.

[15] Rm 11, 32.

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