Cinquième et dernière visitation: «Regarde-toi et tu comprendras»

 

Ce n’était pas par hasard que j’avais choisi d’effectuer cette grande retraite dans le sanctuaire marial de La Salette. Depuis longtemps, j’avais été frappé par le ton sévère de l’avertissement que la Vierge était venue donner, en ce lieu, aux hommes, en général, et aux chrétiens, en particulier. Le caractère pénitentiel très marqué de cette manifestation mariale s’harmonisait pleinement avec le sentiment, qui s’imposait de plus en plus à ma conscience, qu’était fortement exagéré – pour ne pas dire erroné – l’optimisme presque agressif qui s’affichait alors un peu partout, dans maintes communautés chrétiennes, et qui voyait, dans la révolution estudiantine de mai 68, un événement auquel l’Esprit Saint n’était certainement pas étranger. J’estimais, pour ma part, qu’une telle “canonisation” d’un mouvement presque essentiellement basé sur la contestation et une dure remise en cause des autres, accompagnées de violences verbales, matérielles et même physiques, inadmissibles, sans le moindre appel à une réelle réforme personnelle, risquait de favoriser les tendances, déjà si fortes en chrétienté, à un « refroidissement de la charité » [1] et à l’ « affadissement du sel » de la foi [2]. Même si j’admettais volontiers que tout n’était pas négatif dans les retombées de ce raz-de-marée contestataire, j’estimais néanmoins que nous, chrétiens, n’avions pas tellement de raisons de “pavoiser”.

Plus j’avançais dans ma retraite et m’enfonçais dans la prière et dans la méditation du mystère de notre foi et du Salut en Jésus-Christ, plus m’assaillaient des considérations pessimistes sur l’état de tiédeur d’une grande partie de la chrétienté, même si ne manquaient pas, çà et là, des signes d’un véritable renouveau spirituel. Inexplicablement, je me sentais poussé à demander pardon, non seulement pour mes propres fautes – qui ne sont pas minimes –, mais également pour celles du Peuple de Dieu, dont j’étais moi-même un membre pécheur et souffrant, et du destin collectif duquel je me sentais mystérieusement responsable, voire comptable. Il me semblait que l’essentiel de ma réparation personnelle pour ma médiocrité, et surtout pour les scandales dont j’avais pu être la cause, devait consister en une activité de prière incessante et de sacrifices pour cette Église qui m’avait engendré à la vie éternelle, et pour le Peuple qui la constituait et dont, si pécheur et médiocre qu’il fût, je ne pouvais imaginer qu’il pût encourir la colère de Dieu au point d’être frappé d’une sentence de rejet analogue à celle qui avait sanctionné l’incrédulité du Peuple juif, en son temps.

Je dois mieux m’expliquer sur ce point, afin de n’être pas mal compris. Je n’avais pas encore, à cette époque, formulé explicitement mes intuitions concernant le destin ultime du peuple juif et son rétablissement – dont j’avais reçu, me semblait-il, la révélation personnelle, comme je l’ai relaté plus haut. Avec le recul du temps, il m’est toujours apparu comme surprenant que, dans l’état d’esprit où j’étais à La Salette, et compte tenu de la compréhension surnaturelle du mystère de ce peuple, dont j’avais été gratifié antérieurement, ne me soit pas monté au cœur le parallèle – qui s’est imposé à moi, depuis, avec une force de conviction irrésistible – entre le «trébuchement» des Juifs de jadis, concernant la messianité de Jésus [3], et sa mise en garde [4], reprise par Paul en d’autres termes [5], contre une mystérieuse faute à venir, une sorte de péché contre l’Esprit, que risquent de commettre maints disciples et ministres du Christ – et non des moindres –, au temps que Dieu seul connaît et qu’il convient, me semble-t-il, d’identifier avec ce que l’Écriture nomme, en hébreu, ’aharit hayyamim (mot à mot : l’après des jours), expression généralement traduite par «Fin des temps», à savoir, la période dite eschatologique, où, les temps de l’histoire étant accomplis, commenceront les “Temps messianiques”, au cours desquels Dieu Lui-même « prendra en main Son immense puissance pour établir Son Règne » [6]. Cependant, à tort ou à raison, je pressentais déjà, au cours de cette retraite, que la chrétienté avait des comptes à rendre à ce Jésus, des mérites duquel elle se prévalait tant, sans porter les fruits correspondants au sacrifice inouï de son Maître et son Dieu.

Cette mise au point effectuée, je reviens à la description de l’état intérieur qui fut le mien lors de la brève, mais intense immersion spirituelle, au cours de laquelle je bénéficiai de la dernière des faveurs surnaturelles qui ont si profondément marqué ma vie intérieure et jusqu’au cours de mon existence.

Je passais alors la majeure partie de mes journées de retraite à prier et, comme je l’ai dit plus haut, à intercéder pour “mon” peuple. Assez étrangement, je ne pouvais m’empêcher d’évoquer ce dernier autrement qu’à la forme possessive personnelle. La chose pourra sembler outrecuidante de la part d’un pécheur tel que moi. Et c’est ce que je me disais, de temps à autre, mais rien ne pouvait empêcher ces supplications de me monter au cœur et de trouver le chemin de mes lèvres, comme pour illustrer la vérité de cette étonnante parole scripturaire :

[…] l’Esprit vient au secours de notre faiblesse; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut; mais l’Esprit Lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit et que Son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu [7].

Je souffrais beaucoup intérieurement, mais jamais, cependant, au point de perdre la paix. J’étais tout à fait conscient d’être dans un état bien différent de celui qui avait été le mien, lors de la réception des grâces surnaturelles antérieures. Je ne m’en étonnais ni ne m’en inquiétais d’ailleurs pas outre mesure. J’acceptais la chose simplement, sans poser de questions à Dieu qui m’avait supporté et mené jusqu’ici par des voies si insolites que je pouvais m’attendre à tout de sa part. Un seul souci m’obsédait, si je puis employer ce terme ambivalent pour parler de la préoccupation latente, qui a toujours été la mienne, depuis la «visitation» divine initiale – du moins dans les périodes où je suis quelque peu fidèle aux motions de l’Esprit –, à savoir : ne rien faire qui fût contraire à la volonté de Dieu et à l’enseignement de Son Église. Ce souci, généralement paisible, se faisait de plus en plus lancinant, à mesure que j’avançais dans mon temps de retraite. Craignant une tentation subtile de l’Ennemi, je suppliai Dieu de m’en délivrer. Mais ce Seigneur de miséricorde daigna me faire comprendre que la chose venait de Lui. J’eus la conviction intime que cette agitation de mon âme ne me nuirait en rien, et qu’il me fallait supporter en paix ce feu intérieur, parce que c’est ainsi qu’il plaisait à Dieu de me conduire, dans un but que Lui seul connaît.

J’arrivais presque au terme de l’avant-dernière semaine de mon jeûne de quarante jours, lorsque je me trouvai mal. Faute de moyens financiers, j’avais obtenu d’être logé dans l’un des dortoirs qui, aux beaux jours, hébergent, pour un prix modique, les jeunes et les pèlerins pauvres. À cette époque de l’année, ces locaux étaient vides et, de ce fait, non chauffés. En ce mois d’octobre, la température franchissait souvent le seuil du gel et, la nuit surtout, je souffrais tellement du froid que j’avais du mal à dormir. Sans doute fut-ce là – avec l’affaiblissement de mon organisme, consécutif à la sous-nutrition prolongée que je m’imposais, du fait de mon jeûne – la cause de la brève, mais brutale défaillance physique qui me terrassa. Voici comment la chose se produisit.

Ce soir-là, dans mon dortoir, j’étais à genoux, à même le sol, tenaillé par une souffrance spirituelle si aiguë, que je n’aurais pu la supporter, me semble-t-il, sans une grâce particulière. Mon âme était dans la plus profonde déréliction. Il me semblait que Dieu s’était entièrement retiré de moi, pour laisser la place aux ténèbres les plus épaisses. Tout n’était qu’obscurité désespérante et silence de plomb. Je ne pouvais qu’articuler mentalement des actes de foi, auxquels mon cœur s’obstinait à rester étranger. Je puis bien dire que, n’était l’infime lueur de foi que contemplait encore la fine pointe de mon esprit, je me serais cru totalement rejeté par Dieu. C’est alors que jaillit, du fond de mes entrailles, une déchirante supplication. Je la sentis déferler comme une vague de fond, portant sur sa crête, tel un frêle et dérisoire esquif, l’interrogation qui ne me quittait pas, depuis ma première expérience de la douceur divine. Il me sembla qu’elle s’élançait jusqu’au ciel et qu’elle s’y engouffrait, dans un grand cri. Et ce cri disait à peu près ceci : Je t’en supplie, Seigneur, daigne me faire savoir enfin, de la manière qu’il Te plaira, ce que Tu veux de moi !

En proférant cette invocation intérieure ardente – la plus fervente, me semble-t-il, de toutes celles que j’aie jamais émises devant Dieu, à l’exception, peut-être, de celle concernant le rejet éventuel du peuple juif, relatée plus haut –, je sentais mon âme s’abîmer dans l’humilité. Je prenais soudain une conscience si aiguë tant de ma misère personnelle, que de l’immense amour de mon Créateur pour toutes Ses créatures, que j’aurais voulu mourir, en cet instant, pour être toujours avec Celui Que mon âme aimait plus que tout au monde. Puis, j’eus un sursaut de conscience et je demandai pardon à Dieu de mon audace. Désireux de corriger l’inconvenance de ma supplique, je protestai intérieurement, devant mon Seigneur, que je ne Lui demandais pas le renouvellement des faveurs surnaturelles de jadis – dont ma vie subséquente avait amplement montré que je les avais gâchées –, mais seulement d’instiller en moi une conviction profonde, ou une compréhension analogique de ce que Lui voulait que je fasse pour correspondre aux grands désirs d’intercession en faveur de “mon” Peuple, que, me semblait-il, Il m’avait Lui-même inspirés.

Soudain, un immense recueillement m’envahit. Sur le coup, je crus que j’allais être enlevé dans un ravissement identique à celui de la première “visitation” dont je fus gratifié, ou entrer dans une des extases qui me furent accordées, par la suite. Mais il n’en fut rien. En effet, non seulement ma souffrance intérieure ne disparut ni ne diminua pas, mais elle s’aggrava, au contraire, d’une telle douleur d’entrailles, que je me sentis défaillir et crus réellement que j’allais mourir. Je fis alors mentalement le sacrifice de ma vie, pour le salut de “mon” Peuple, et spécialement pour celui de ma femme et de mes enfants. Juste avant de perdre conscience, je perçus en moi la réponse que je n’attendais plus, et à laquelle, à vrai dire, j’avais déjà renoncé, par désir d’identification avec mon Seigneur au Jardin des Oliviers, abandonné de tous et même, en apparence, de Son Père lui-même. Cette réponse, à laquelle je ne compris rien alors et dont je suis loin, aujourd’hui, à de nombreuses années de distance, de saisir tout le mystère qu’elle recèle, tenait en ces quelques mots sibyllins :

Regarde-toi et tu comprendras.

 

Que de souffrances, d’incompréhensions et de contradictions m’a values, depuis, cet oracle obscur. Pourtant, je n’ai jamais douté de son authenticité. Son incompréhensibilité même constituait ma meilleure défense face aux objections rationnelles des rares guides spirituels, dont la bonté ou la piété m’avaient mis en confiance, et auxquels, de loin en loin et au hasard des rencontres, j’avais fait part de ce lourd secret, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à correspondre à la volonté de Dieu qui – je n’en doutais pas – y était signifiée. Je me souviens particulièrement de ce qui m’arriva avec l’un d’entre eux, dont j’eus beaucoup à souffrir. C’était un religieux d’âge moyen, véritable figure de proue du Renouveau charismatique, au sein duquel il avait la réputation d’être gratifié d’un charisme exceptionnel de discernement. Dieu permit qu’en ce qui me concerne, ce prêtre s’avérât aussi ignorant de Son action sur moi, que le fut, en son temps, par une permission toute spéciale de Dieu, le prophète Élisée lui-même, de la mort du fils de la Shunamite [8]. En effet, quinze ans après l’événement que, sur sa demande, je lui relatai en détail – après n’y avoir fait d’abord qu’une brève allusion –, ce religieux m’affirma avec force, et sans même prendre garde à la contradiction inhérente à son raisonnement, que je m’étais certainement “inventé”, consciemment ou non, cette locution, et que, de toute façon, il n’y avait pas lieu de se préoccuper de sa signification, qui était sans importance pour ma vie de chrétien. Je ne pus m’empêcher de lui faire remarquer malicieusement qu’il était bien étrange que j’aie pu me dire à moi-même une phrase à laquelle, après tant d’années de vains efforts, je ne comprenais toujours rien. Je me souviens encore aujourd’hui, avec tristesse, de la dureté subite de son regard et de l’agressivité de sa réaction. Il en ressortait, en substance, que j’appartenais sans doute à cette espèce de pseudo-mystiques, toujours en quête d’un prêtre qui confirme leurs billevesées, et que je manquais singulièrement d’humilité en me croyant favorisé de hautes révélations. Force m’était de constater que, si expérimenté et vertueux que fût cet homme, il était viscéralement incapable d’admettre, un seul instant, qu’un pécheur et un raté socio-conjugal tel que moi ait pu être gratifié de faveurs surnaturelles, dont – de son propre aveu – lui-même n’avait jamais bénéficié, après tant d’années de vie religieuse fidèle. Avec la grâce de Dieu, je dominai bien vite ma première réaction scandalisée, en reconnaissant honnêtement que, si j’avais été dans sa condition et à sa place, j’eusse peut-être éprouvé le même scepticisme radical et le même agacement face à l’incompatibilité apparente entre l’immensité des faveurs décrites, et le fiasco humain, moral et spirituel du misérable narrateur qui s’en prétendait le bénéficiaire.

Pour en revenir à la phrase incompréhensible qui s’était imprimée en moi en cette mémorable occasion, j’étais tellement inconscient d’un sens, flatteur pour moi, de ces mots sibyllins, que, sitôt rétabli de ma syncope, j’avais interprété cette locution de la seule manière qui me parût alors convenir à ma vie de péché. Je me persuadai que Dieu avait tout simplement voulu me détourner de me prendre pour un réformateur de Son peuple, et m’invitait plutôt à me regarder moi-même, c’est-à-dire à m’occuper plutôt de mon état personnel peu brillant, et de celui de mes frères et sœurs chrétiens qui se trouvaient dans une situation identique ou analogue, même s’ils continuaient d’aimer Dieu et leur prochain et d’obéir aux commandements de l’Église. Conformément à mon habitude et à mon tempérament, j’entrepris immédiatement de traduire en règle de vie concrète ce que je croyais avoir compris du sens de ce message divin. Considérant que j’étais un quasi-divorcé et que, de ce fait, je ne pourrais jamais exercer, dans l’Église, aucun service ou ministère officiel au service de la communauté chrétienne – état auquel j’avais jadis passionnément aspiré –, je rédigeai, en quelques jours, une espèce de “directoire” spirituel destiné à des séparés et divorcés désireux de se consacrer à Dieu dans l’accomplissement des tâches les plus humbles et les moins prisées, au service de l’Église et de la communauté chrétienne, tout en « demeurant dans l’état où les a trouvés l’appel de Dieu » à la repentance [9]. Mais, une fois de plus, la Providence avait d’autres projets sur moi, comme l’illustra la suite des événements.

A l’époque où j’achevais ma retraite douloureuse à La Salette, un religieux catholique américain accomplissait, lui aussi, un pèlerinage en ce lieu béni. Frappé par mon recueillement – ainsi qu’il me le confia ensuite –, il prit l’initiative de m’adresser la parole, au bar de l’hôtellerie, où j’étais venu réchauffer mon corps gelé, en absorbant un bol de bouillon. Avec le grand amour des âmes qui le caractérisait, il eut la charité et l’humilité de s’intéresser à la mienne. À mon grand étonnement, après avoir entendu ma confession générale et au terme de longues heures de confidences étalées sur deux jours, il me proposa de me faire venir dans sa congrégation, aux États-Unis, pour y accomplir un cycle complet d’études théologiques. Il m’affirma que je n’aurais pas à me préoccuper de ma subsistance ni de la pension alimentaire, qui seraient prises en charge par l’Institut dont il était l’un des principaux responsables. Toutes mesures seraient également prises pour me permettre de revenir en France, au moins deux fois par an, en vue de rencontrer mes enfants. Bref, j’étais en plein rêve.

Je ne cache pas que je fus d’autant plus tenté de voir là le doigt de Dieu, que je m’étais souvent entendu dire que je ferais mieux d’étudier la théologie, plutôt que de me fier à mes prétendues “visions” et “lumières” intérieures. Toutefois, j’estimais qu’il me fallait une confirmation que telle était bien la volonté divine. Pour connaître cette dernière, je n’avais nul besoin d’un ange, ni d’une révélation particulière : il me suffisait de m’en remettre au Père jésuite auquel je m’étais lié par obéissance et de la direction spirituelle duquel je n’avais eu qu’à me louer jusque-là. Je fis part de mes réflexions à l’excellent religieux américain, qui convint que j’avais tout à fait raison et que ces bonnes dispositions étaient précisément la preuve que je ne cherchais pas ma volonté, mais celle de Dieu. Il me donna son adresse temporaire chez des amis grenoblois, en précisant que je devais lui transmettre ma réponse de principe, par téléphone ou par écrit, avant son retour aux États-Unis, qui devait avoir lieu quelques jours plus tard. Il me communiqua également son adresse américaine et nous nous quittâmes en nous saluant avec effusion, dans le Seigneur. À ce jour, je n’ai pas souvenance d’avoir connu une âme avec laquelle je me sois senti dans une telle harmonie et jubilation spirituelles et qui comprît aussi profondément l’agir mystérieux de Dieu dans le secret des cœurs. C’était un grand spirituel, mais presque rien n’en transparaissait au dehors, tant était grande son humilité.

J’avais donc toutes les raisons d’être en paix avec moi-même et avec Dieu, en me laissant bercer par le roulis du train qui me ramenait, en ce froid matin d’automne, vers la ville où habitait mon jésuite. Je laissais mes pensées vagabonder. Je me remémorais, avec émotion, notre dernier entretien, avant mon départ pour La Salette. Comme il se doit, j’étais venu lui faire mes adieux. À cette occasion, il m’avait annoncé une bonne, très bonne nouvelle. Conformément au projet dont il m’avait exposé les grandes lignes, au lendemain de l’échec de sa tentative de sauvetage de mon couple, il s’était rendu dans la ville de Lille, une semaine ou deux plus tard, pour exposer mon cas à l’un de ses anciens étudiants, devenu, depuis, curé d’une paroisse locale. Compte tenu de ma situation particulière et du désir ardent que j’avais de servir Dieu et l’Église, dans la pratique des conseils évangéliques, il avait été envisagé de me confier l’exécution et la supervision des multiples tâches techniques et administratives, qui absorbent tellement l’énergie et le temps des clercs, aux dépens du ministère sacerdotal qui est leur apanage exclusif. Cette disposition, avait-on estimé, outre qu’elle fournirait une heureuse solution à mon problème, soulagerait, du même coup, le clergé local d’une grande partie de ses contingences matérielles. Des explications qui suivirent, il ressortait que seuls restaient à peaufiner quelques détails canoniques et pratiques, qu’un échange de correspondance suffirait à régler. J’appris aussi que, sous réserve de l’accord de l’évêché – réputé ne poser aucun problème –, je n’aurais pas à me soucier du paiement de ma pension alimentaire : elle serait acquittée par la paroisse, en guise de salaire pour le travail fourni. Je ne devrais pas non plus m’inquiéter de ma subsistance matérielle, ni de mon entretien, car la communauté paroissiale y pourvoirait. J’aurais, en effet, gîte et couvert à la cure, comme n’importe quel membre de l’équipe sacerdotale. Le guide de mon âme estimait que tout serait prêt pour le grand saut, à mon retour de La Salette.

Émerveillé et ému aux larmes, je l’avais remercié avec effusion. Puis, je m’étais confessé et lui avais demandé sa bénédiction. C’est alors qu’il avait prononcé des paroles tout à fait inhabituelles de sa part, et ce dans des circonstances et d’une manière que la suite des événements devait me faire apparaître, a posteriori, comme réellement prophétiques. Aujourd’hui encore, je peux me remémorer la scène, fort émouvante, au demeurant, et j’oserais même dire “surnaturelle”. Le bon religieux venait d’achever de me donner sa bénédiction et retirait sa main de ma tête. J’étais encore à genoux à ses pieds, tandis qu’il restait silencieux, calé dans son fauteuil. En levant les yeux, je croisai son regard et fus étonné du voile qui l’embuait soudain, comme d’ailleurs de la pâleur de son visage – chose surprenante chez un homme à la complexion plutôt sanguine. À soixante-deux ans, ce religieux, solide comme un chêne, pratique, voire un brin rationaliste, et qui reconnaissait lui-même, avec bonne humeur, n’avoir rien d’un mystique (il m’avait avoué n’avoir jamais expérimenté la moindre faveur surnaturelle et n’éprouver généralement qu’une foi rude jusqu’à la sécheresse), n’était pas précisément du genre sentimental ou émotif. Il se méfiait comme instinctivement de tout ce qui sortait de l’ordinaire et des manifestations excessives ou sentimentales de religiosité et de piété.

C’était plutôt un meneur d’âmes réaliste et énergique. Ce qui, au demeurant, ne l’empêchait nullement d’être capable de délicatesses inattendues. C’est précisément de l’une de celles-ci que je bénéficiai, ce jour-là. Ayant saisi ma main avec sa rude affection habituelle, l’excellent prêtre prononça, d’un ton ému et recueilli, que je lui entendais pour la première fois, des paroles qui se gravèrent pour toujours dans ma mémoire : «Mon fils, je crois que Dieu a sur vous un dessein particulier!»

À la lumière de ce qui précède, on aura sans doute compris qu’en arrivant à bon port, lors de mon retour de La Salette, je n’eus rien de plus pressé, après avoir déposé mes affaires dans ma chambre et fait un brin de toilette, que de courir chez le guide de mon âme pour lui relater les derniers événements et solliciter son discernement à leur propos. Au demeurant, j’étais en paix. Quel que pût être, en effet, le jugement de celui auquel je m’étais lié par l’obéissance, sur la voie qui devrait, dorénavant être la mienne, je serais toujours sûr de ne pas faire ma volonté, mais celle de Dieu, manifestée par les circonstances et contrôlée par le discernement de celui auquel j’avais remis la direction de mon âme.

Que le Seigneur, par la bouche de mon conseiller spirituel actuel, m’envoie étudier la théologie aux États-Unis, ou rendre d’humbles services matériels dans une paroisse française, j’étais, de toute façon, assuré de pouvoir enfin mener la vie de consécration à Dieu et de service de l’Église et de la communauté chrétienne, à laquelle j’aspirais depuis ma plus tendre enfance!.

Mais Dieu, dont « les pensées ne sont pas nos pensées, ni les voies, nos voies » [10], en avait décidé autrement. Au-delà de la dépouille de celui qui avait été le guide de mon âme et dont le Père portier, qui m’accueillait, venait de m’annoncer la mort brutale – survenue quelques semaines auparavant –, il n’y avait plus de route pour moi…


Passés les premiers instants de douleur et de stupeur, je me ressaisis en songeant que le Seigneur m’indiquait ainsi clairement qu’il me voulait en Amérique. En hâte, je revins à ma chambre et fouillai fébrilement mes affaires. Or – chose réellement incroyable –, je ne pus trouver trace non seulement de la feuille volante sur laquelle j’avais noté l’adresse du prêtre américain, à Grenoble, mais encore de mon agenda personnel où figuraient – outre les adresses du peu d’amis et de relations sur lesquels je pouvais encore compter –, les coordonnées de l’Institut américain du religieux qui m’avait offert d’y étudier la théologie, et qui avait si bien perçu l’agir de Dieu dans mon âme. Pour comble de malheur, je ne parvenais même pas à me remémorer ni l’intitulé de cette congrégation, ni la ville où elle était située aux États-Unis.

Ma dernière tentative désespérée pour renouer le lien ténu qui me reliait encore à la “Terre Promise” de cette vocation inespérée que Dieu s’était contenté de me faire entrevoir, à l’instar de Moïse, du haut de la montagne [11], avant de me condamner inexplicablement à n’y jamais entrer, se solda, elle aussi, par un échec navrant. Il me fallait à tout prix identifier le curé lillois dont m’avait parlé mon défunt confesseur. Pour cela, j’avais besoin de l’aide du supérieur de la communauté jésuite. Force me fut de confier à ce dernier la singulière décision de mon guide spirituel. Par pudeur, je gardai le le silence sur les faveurs divines. De toute façon – je pus bientôt m’en rendre compte – de telles confidences n’eussent fait qu’aggraver mon cas, aux yeux de ce religieux. En effet, il ne crut pas un mot de ce que je lui relatai et refusa obstinément de rechercher, dans la correspondance du défunt, les lettres échangées avec le prêtre lillois, qui eussent péremptoirement prouvé ma bonne foi. Pour justifier son obstruction, le supérieur argua qu’il était tout à fait impossible qu’un de ses religieux – dont il se targuait de connaître, mieux que quiconque, la rigoureuse orthodoxie – ait pu encourager un chrétien séparé de son épouse à se consacrer à Dieu, plutôt qu’à reprendre la vie conjugale. Comme je protestais que c’était précisément ce qui avait été envisagé, mais que, les tentatives en ce sens ayant échoué, mon confesseur avait cru bon de prendre cette initiative, je me heurtai au scepticisme obstiné de ce religieux. Inconscient de la cruauté de son attitude et ne mesurant sans doute pas les graves dégâts et le scandale qu’elle allait causer tant à mon âme qu’à mon psychisme humain – rudement mis à l’épreuve, en cette circonstance –, cet homme intraitable m’enjoignit sèchement de cesser de me mentir à moi-même et de m’illusionner, et de retourner à mon foyer légitime ; puis il me congédia, avec une dureté dont le souvenir, aujourd’hui encore, me serre le cœur. Dieu veuille lui pardonner : il ne savait visiblement pas ce qu’il faisait.

Quant à mon projet de “règle de vie” pour les chrétiens séparés de leur conjoint et désireux de mener une vie de consécration à Dieu, il disparut définitivement dans le tiroir du bureau d’un confrère de mon défunt guide spirituel, auquel je l’avais imprudemment confié. Il me fallut un certain temps pour comprendre que le jeune religieux, vers lequel, en désespoir de cause, m’avait dirigé son supérieur – trop heureux de se débarrasser ainsi de moi –, et qui avait semblé tellement bien me comprendre, avait davantage de goût pour la psychologie que pour l’écoute des âmes et le discernement des esprits. Quand je lui réclamai mon manuscrit, dont je n’avais pas copie, il affirma l’avoir complètement égaré. Au vrai, même cela m’était égal désormais. J’étais en enfer, et le désespoir venait de s’engouffrer en moi avec une telle violence, que je n’eus pas la force de résister au découragement, car ma foi est faible.



[1] Cf. Mt 24, 12.

[2] Cf. Mt 5, 13, etc.

[3] Cf. Rm 11, 15.

[4] Cf. Mt 12, 39-46; cf. Za 11, 15 ss.

[5] Cf. Rm 11; cf. Dt 32, 27 ss et Rm 11, 32

[6] Cf. Ap 11, 17.

[7] Rm 8, 26-27.

[8] Cf. 2 R 4, 27.

[9] Cf. 1 Co 7, 20.24.

[10] Is 55, 8.

[11] Cf. Dt 32, 49.52.

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