VIII.6. Les excès d’un « philopalestinisme » chrétien « ayant les apparences du bien mais reniant ce qui en est la force » (cf. 2 Tm 3, 5)

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C’est volontairement que j’utilise ici le néologisme « philopalestinisme [1] », pour le distinguer de la sympathie envers le peuple palestinien, ou même du préjugé favorable à son égard, l’une et l’autre étant tout à fait légitimes. Le « philopalestinisme » dont je parle est d’une autre nature. Partisan, il participe de l’inclination compassionnelle, très marquée dans le christianisme contemporain, pour les pauvres et les opprimés. Comme toutes les attitudes compassionnelles, il se caractérise par une empathie fervente avec ceux que l’on considère comme des « victimes ». Un tel sentiment serait, somme toute, acceptable, s’il ne se doublait d’une antipathie, au moins aussi ardente, pour le peuple considéré comme responsable, voire coupable, de la « détresse » des Palestiniens : Israël, bien entendu.

Comme tous les « compassionnels », les « philopalestinistes » intériorisent sans discernement le « narratif » de la « victime », mieux (ou, plutôt, pire), ils ne veulent entendre aucune version différente des faits allégués par les Palestiniens, et surtout pas les démentis et les réfutations – même étayés d’arguments et de preuves difficilement contestables – formulés par les instances politiques et militaires compétentes de l’État d’Israël. Il faut avoir fréquenté longtemps ces « apôtres » chrétiens d’un nouveau genre, pour constater qu’aucun argument, fût-il sage, nuancé, ou humble à souhait, n’est en mesure d’atteindre la conscience de ces « militants », murée sous la carapace de leurs certitudes.

Ici, point de dialogue, ni même de discussion. On est en pleine guerre. Les « Territoires » palestiniens sont l’objet de cette nouvelle croisade chrétienne. Israël est l’occupant implacable auquel il faut arracher, au besoin par la force, ce qu’il a conquis indûment par les armes, et qui est censé appartenir à la « Palestine historique », y compris Jérusalem-est (depuis peu, il n’est pas rare que la précision géographique tombe, et que l’on parle de Jérusalem, tout simplement), qui, selon ces gens, doit revenir aux Palestiniens, avec tous les lieux saints (juifs, chrétiens et arabes) qui s’y trouvent.

Ci-après quelques morceaux choisis d’une littérature au mieux inquiétante, au pire délirante et meurtrière.

• Le 14 décembre 2000, paraissait, dans la revue palestinienne Intifada, une caricature représentant la Palestine sous les traits d’une jeune femme crucifiée, le flanc transpercé par une immense flèche dont la pointe affiche l’étoile de David, et l’empennage, le drapeau américain ; au pied de la croix, se tiennent trois juifs bedonnants, affligés d’un nez caricatural, et la mine réjouie sous la pluie de sang, jaillie du corps de la victime. La « prière » blasphématoire suivante illustre ce dessin suggestif [2] :

« Mon Seigneur, le Trahi, Ô mon rayonnant maître, qui fus trahi par le méprisable baiser de trahison [juifs= Judas], descends vers nous des tours du ciel, et demande au Suprême Glorieux d’abaisser son regard sur nous […] Qu’il fasse seulement que notre jeunesse entre maintenant par la Porte de Damas [dans la Vieille Ville de Jérusalem], en chantant leurs psaumes et en parcourant la Via Dolorosa [trajet emprunté par Jésus vers le lieu de son supplice]. Mais ils ne tendront pas l’autre joue [contrairement à l’enseignement de Jésus, cf. Mt 5, 29] ; au contraire, ils arracheront la croix de leur dos [contrairement à Jésus, cf. Lc 26, 23] et jetteront à terre leurs couronnes d’épines [contrairement à Jésus, cf. Mt 27, 29]. Ils lèveront les yeux au ciel qui loue [leur Créateur] pour la gloire du liquide du cœur [de Jésus, cf. Jn 19, 34] qui lave la Via Dolorosa de la poussière des soldats [israéliens] qui marchent seuls vers le Golgotha [lieu de la crucifixion au sommet de la colline du Temple]. Alors s’élèveront de chaque ruelle les voix de la foule des vivants et les colombes et les cloches… Ô Fils de la Vierge, ils ne peuvent triompher de vous deux fois. Va [viens ?] lentement, Toi, dans l’humilité sans lumière, et puissent les anges te défendre. »

• Autres propos, sur le même thème, émis par le prêtre nicaraguayen, Miguel d’Escoto Brockmann, qui, lors de la 63ème session de l’Assemblée Générale de l’ONU, qu’il présidait [3], se scandalisait de ce que

« l’on continue d’insister sur la patience, alors que nos frères et nos sœurs sont crucifiés ».

Et ce « disciple et ministre du Christ » de presser

« les Nations Unies, d’employer le terme “apartheid” pour qualifier les mesures politiques israéliennes dans les territoires palestiniens occupés. » 

• Sous le titre « Bethléem, une prison en territoire occupé », une revue catholique, brosse un tableau apocalyptique de la situation de cette ville, en insistant sur le fait que les « exactions » de l’« occupant » sont la cause de la dépopulation. Extraits [4] :

« Privés d’eau, de terres et de moyens de subsistance, les Palestiniens de Bethléem étouffent derrière les murs qu’Israël persiste à ériger en toute illégalité. Tandis que sur les collines avoisinantes, de nouvelles colonies juives continuent de restreindre leur territoire. Les chrétiens en sont réduits à quitter la cité natale du Christ. Bethléem n’est normalement qu’à 20 minutes de Jérusalem mais il faut franchir plusieurs points de contrôle pour y arriver. Des murs infranchissables enserrent insolemment les quartiers de la ville, au prix de destructions, brisant bien plus que la vue, la vie des personnes, des familles et de la société tout entière… Au centre-ville, la basilique de la Nativité est déserte, tout comme les magasins, restaurants ou hôtels, destinés aux pèlerins. Peu attirant de pénétrer dans un ghetto ! […] Leila Sansour, une chrétienne d’origine palestinienne, rentrée au pays : […] Si cela continue, la chrétienté pourrait disparaître du berceau où elle est née. Non pas pour des questions religieuses – hormis quelques cas isolés –, puisque nous avons vécu pendant des siècles en bonne entente avec les Palestiniens […] Le mur, commencé en 2004, sépare déjà Bethléem de Jérusalem, la ville-sœur, et des villages voisins. Le 9 juillet 2004, l’instance judiciaire des Nations Unies a déclaré la construction illégale et appelé Israël à l’arrêter immédiatement. Mais aujourd’hui encore, les bulldozers continuent impunément de dévaster et d’ériger des barrières de béton à travers les champs d’oliviers palestiniens. Les paysans se voient dépossédés ou privés de l’accès à leurs terres. Sur une colline avoisinante, les salésiens, propriétaires du domaine agricole et viticole de Crémisan, source d’emplois et de revenus pour la population locale, vont voir incessamment une partie de leur propriété passer de l’autre côté du mur et annexée de facto par les autorités israéliennes. Sans autre concertation et en violation de l’avis rendu par la Cour Internationale de Justice, soulignent les religieux. »

Commentaire du maire palestinien de la ville encerclée :

« Les habitants n’ont plus qu’un seul désir : émigrer pour échapper à une mort lente. Sans armée, sans emploi ni avenir, les jeunes n’ont que des pierres pour crier leur désespoir. David contre Goliath […] Une religieuse âgée s’exclame, de guerre lasse : “Avec le mur, qui peut franchir – à temps –, les check-points [points de contrôle] pour venir à l’hôpital, assister aux enterrements ou aux mariages ou tout simplement vendre sa récolte ? Aux points de passage, des femmes enceintes ont dû accoucher, des enfants comme des adultes, dont l’état de santé nécessitait des soins urgents, sont morts parce que les militaires israéliens les ont délibérément fait attendre. Les punitions collectives, l’homme humilié, enfermé, c’en est trop ! En été, sous la canicule, nous sommes privés d’eau car elle est pompée ici pour alimenter les colonies de l’occupant. Nous devons nous contenter de nos citernes sur les toits. Nous sommes des sans-papiers : il faut sans cesse renouveler les documents.[…]” Découragée de voir l’une de leurs sœurs refoulée à un point de contrôle après 30 ans de résidence sur le territoire et embarquée manu militari, la nuit tombée, dans un bus vers un pays voisin, la religieuse a écrit le 6 mars dernier au délégué apostolique de Jérusalem : “Israël, avec sa toute-puissance d’aujourd’hui, mais également avec sa population au passé tragique, perdrait-il toutes ses valeurs relatives au respect et à la dignité de l’homme ? Si cet État ne souhaite plus la présence de religieuses chrétiennes en Terre Sainte, qu’il le fasse publiquement et correctement savoir, mais qu’il cesse immédiatement ces traitements humiliants et non conformes aux droits de la personne.” »

• Le thème des Palestiniens comparés à la Sainte famille sous occupation romaine, est récurrent ad nauseam. Extraits [5] :

Sous un titre sans équivoque [6], « Qu’arriverait-il à la Vierge Marie à Bethléem, aujourd’hui », Johann Hari raconte « la souffrance de femmes enceintes en Cisjordanie, où des bébés meurent sans explication valable ». 

« Dans deux jours, un tiers de l’humanité s’assemblera pour célébrer les douleurs de l’enfantement d’une réfugiée palestinienne à Bethléem, mais deux millénaires plus tard, dans une autre célèbre étable jonchée de décombres et sous blocus, une autre mère se retient de crier. Fadia Jemal est une femme de 27 ans aux dents espacées, arborant un sourire las et faible. “Qu’arriverait-il à la Vierge Marie si elle venait à Bethléem aujourd’hui ? Elle endurerait ce que j’endure”, dit-elle. »

Et l’auteur de l’article de relater, en termes mélodramatiques, le récit du comportement prétendu des soldats israéliens, dont « témoigne » la malheureuse :

« […] la route était bloquée par des soldats israéliens, qui déclarèrent que personne n’avait l’autorisation de passer, et ce jusqu’au matin. “Naturellement, nous lui dîmes que nous ne pouvions pas attendre jusqu’au matin. Je saignais beaucoup sur la banquette arrière. L’un des soldats jeta un coup d’oeil sur le sang et se mit à rire. Il m’arrive encore de me réveiller en sursaut la nuit et d’entendre ce rire. C’était un tel choc pour moi. Je ne pouvais comprendre ça.” »

Bien entendu, à en croire ce récit, l’enfant ne survécut pas. Le « journaliste » poursuit :

« Durant deux jours, sa famille lui cacha que Mahmoud était mort, et les médecins affirmèrent qu’ils auraient “certainement” [souligné dans le texte] pu lui sauver la vie en le mettant dans un incubateur. »

Puis il redonne la parole à la Palestinienne, qui s’engouffre dans la brèche :

 « Parfois, la nuit, je crie et crie […] »

Et le « journaliste » de poursuivre :

« Au cours des années écoulées, elle a été enceinte quatre fois, mais elle avorte sans cesse. “Je ne pouvais plus supporter l’idée de faire un autre enfant. J’étais convaincue que la même chose m’arriverait à nouveau”, explique-t-elle. “Quand je vois les soldats [israéliens], je pense toujours : qu’est-ce que mon bébé a fait à Israël ?” Depuis l’accouchement de Fadia, en 2002, les Nations unies confirment qu’au total, 36 bébés sont morts, parce que leurs mères ont été bloquées à des points de contrôle israéliens durant l’accouchement. Sur tout le territoire de Bethléem, dans toute la Cisjordanie, il y a des femmes dont la grossesse a été perturbée, ou pire, par l’occupation israélienne de leur terre. À Salfit, de l’autre côté de la Cisjordanie, Jamilla Alahad Naim, 29 ans, qui est au cinquième mois de sa grossesse, attend la première visite médicale. “J’ai tout le temps peur”, dit-elle. “J’ai peur pour mon bébé, parce que j’ai eu très peu de suivi médical et que je n’ai pas les moyens de me payer de la bonne nourriture […] Je sais que j’accoucherai chez moi sans aucune aide, comme ç’a été le cas pour Mohammed [son dernier enfant]. J’ai trop peur pour aller à l’hôpital, parce qu’il y a deux points de contrôle entre notre domicile et [l’hôpital], et je sais que si on est retenu par les soldats, la mère ou le bébé peuvent mourir dehors dans le froid. Mais accoucher à la maison peut aussi être dangereux.” Selon Hindia Abu Nabah – une solide infirmière de 31 ans, qui travaille à la clinique Al Zawiya, dans le district de Salfit –, “c’est un ‘cauchemar’ d’être enceinte en Cisjordanie, aujourd’hui. “Récemment, deux de nos patientes enceintes, ici, ont été asphyxiées chez elles par une grenade lacrymogène. Les femmes ne pouvaient pas respirer et ont accouché prématurément. Le temps que nous arrivions, les bébés étaient venus au monde mort-nés.” »

La suite du récit insiste sur le fait qu’entre autres problèmes de santé, « 30% des Palestiniennes enceintes souffrent d’anémie » Le mot revient à trois reprises dans un seul paragraphe. L’infirmière parle même de « désastre sanitaire ».

Le « journaliste » recueille ensuite les confidences du Dr Hamdan Hamdan, directeur des services de la maternité de l’hôpital Hussein, de Bethléem, qui affirme que les femmes palestiniennes

« ont accouché dans des conditions étonnamment similaires à celles qu’a endurées Marie, il y a 2000 ans. Elles ont mis au monde leur bébé sans médecin, sans équipement de stérilisation, sans aide en cas de complications. Elles ont été boycottées et ramenées à l’Âge de la pierre. »

Il relate son voyage, avec l’une des équipes volantes de Merlin – l’une des trois associations de bienfaisance, financées par l’Independent Christian Appeal – dans la région de Salfit 

« balafrée par les implantations israéliennes, dont les égouts déversent leurs eaux usées sur la terre palestinienne, où il dit avoir vu “des femmes et des enfants qui s’assemblaient autour de ces implantations, avec désespoir, pour obtenir de l’aide”. »

L’article poursuit :

« Rahme Jima, 29 ans, est assise, les mains soigneusement croisées autour de son ventre. Elle est au dernier mois de sa grossesse, et c’est la première fois qu’elle pourra consulter un médecin depuis qu’elle est enceinte. “L’hôpital le plus proche est à Naplouse, et nous ne pouvons pas nous payer le transport pour y aller en franchissant les points de contrôle”, dit-elle, révélant qu’elle envisage – en désespoir de cause – d’accoucher chez elle. Même si elle avait l’argent, dit-elle, elle “a trop peur d’être retenue au point de contrôle et d’être forcée d’accoucher là”. Elle aussi se plaint d’avoir “de l’anémie”. »

Et le « journaliste » de décrire la détresse de ces femmes, en ces termes : 

« Tous les problèmes qui affectent ces Marie du XXIe siècle défilent dans la clinique de Merlin. L’une après l’autre, des mères terrorisées se présentent aux spécialistes, ici, et s’en vont en étreignant des sachets d’acide folique, de calcium, de fer et de médicaments. »

Et il achève son article sur cet appel mélodramatique : 

« Penchée à l’entrée de sa clinique nue, [l’infirmière] Hindia abu Nabah s’adresse à moi : “Dites à vos lecteurs que nous avons besoin de leur aide. Il n’y a pas de fœtus du Hamas ou du Fatah. Ils ne méritent pas d’être punis. Je ne pourrais plus supporter de regarder une autre femme anémique dans les yeux et de lui dire que son bébé aura un poids insuffisant, ou une malformation, et que nous n’avons pas d’adjuvants ferreux à lui donner. Je ne peux plus me retrouver dans cette situation. Je ne peux pas.” »

• Parfois, ce sont des ecclésiastiques qui prennent le relais, allant jusqu’à blasphémer non seulement les juifs, mais les Écritures elles-mêmes. Témoin cet extrait d’un article haineux écrit par un jésuite suisse [7] :

« En Israël, le juif “religieux” est orgueilleux et violent ; le juif “non religieux” est arrogant et hautain. Il ne méprise pas seulement le Palestinien, il tient le chrétien pour un minable […] Comble de malheur, c’est la religion qui sert de base à un système aussi vicieux. Lorsque nous, chrétiens, nous prions bravement les psaumes, nous rendons un service “politique” aux plus durs représentants du sionisme triomphant à Jérusalem. Un exemple, tiré du psaume 9 : “mes ennemis retournent en arrière, ils fléchissent, ils périssent devant Ta face”. Magnifique, n’est-ce pas ? Une véritable prophétie sur la Guerre des Six Jours, en juin 1967, brillamment remportée par Israël sur les troupes égyptiennes, sans doute avec la bénédiction du Seigneur. “Tu as maté les païens, fait périr l’impie, effacé leur nom pour toujours et à jamais ; l’ennemi est achevé, ruines sans fin, tu as renversé les villes, et leur souvenir a péri”. Encore une prophétie ! Qui permet à vous, chrétiens de Suisse, d’ignorer qu’Israël en toute impunité a rayé de la carte de la Palestine, depuis 1948, plus de 400 villages arabes. J’ai bien dit : rayé, rasé, brûlé, détruit jusqu’à la racine. Leurs habitants sont devenus des réfugiés errant encore entre la Syrie, le Liban, la Jordanie et les Territoires autonomes, dans l’attente d’un improbable retour sur leurs champs. Tant de misère, toute cette injustice, “par la grâce du Seigneur” ! Il y a des prières devenues imprononçables. Elles m’arrachent la langue, elles ont un goût de sang, elles insultent ma foi, elles sont une offense à Dieu. »

À lire encore ce véritable appel au meurtre des Juifs, dans l’homélie d’un prêtre anglican, adepte de la Théologie (palestinienne) de la Libération [8] :

« Alors que nous approchons de la Semaine Sainte et de Pâques, la souffrance de Jésus-Christ aux mains de puissances politiques et religieuses malfaisantes, il y a deux mille ans, se manifeste à nouveau en Palestine. Le nombre de Palestiniens et d’Israéliens innocents qui ont été victimes de la politique de l’État d’Israël augmente. Ici, en Palestine, Jésus marche encore sur la Via Dolorosa. Jésus est le Palestinien impuissant, humilié à un point de contrôle, la femme tentant d’arriver à l’hôpital pour recevoir des soins, le jeune homme dont la dignité est piétinée, le jeune étudiant incapable d’atteindre l’université pour étudier, le père sans emploi qui doit trouver du pain pour nourrir sa famille ; la liste devient tragiquement plus longue, et Jésus est là, au milieu d’eux, souffrant avec eux. Il est avec eux quand leurs maisons sont bombardées par des chars et des hélicoptères de combat. Il est avec eux dans leurs villes et leurs villages, dans leurs douleurs et leurs chagrins. Dans cette période de Carême, il semble à bon nombre d’entre nous que Jésus est encore sur la croix avec des milliers de Palestiniens crucifiés autour de lui. Il faut seulement des gens dotés de discernement pour voir les centaines de milliers de croix dans tout le pays, les Palestiniens, hommes, femmes et enfants crucifiés. La Palestine est devenue un énorme Golgotha. Le programme crucificatoire [sic] du gouvernement israélien fonctionne quotidiennement. La Palestine est devenue le lieu du crâne. »

Le 16 juillet 2000, à la Maison d’Abraham, sur le Mont des Oliviers, Mgr Michel Sabbah, alors patriarche latin de Jérusalem, prononçait une homélie qui fut retransmise sur la chaîne de télévision française A2 [aujourd’hui France 2], au cours de l’émission « Le Jour du Seigneur ». Il y faisait un parallèle de mauvais goût entre un épisode biblique et « l’occupation militaire israélienne », non sans insister lourdement sur la non-conversion des juifs à Jésus. Extrait [9] :

« Frères et sœurs. Dans la première lecture de la prophétie d’Amos, prophète du huitième siècle avant le Christ, durant le règne de Jéroboam II, le prêtre du sanctuaire de Béthel, prêtre du roi, irrité par la prédication du prophète, le chasse loin de son sanctuaire. Béthel est aujourd’hui le quartier général de l’occupation militaire israélienne […]

Dans la troisième lecture, de l’évangile selon saint Marc (6, 7-12), les disciples sont envoyés par le Seigneur afin de prêcher la pénitence au peuple. Ici aussi, Jésus prévoit le refus, malgré lequel le disciple devra persévérer… Frères et sœurs, l’Église de Jérusalem porte en elle-même, dans son histoire passée et présente, le mystère de la grâce accueillie ou refusée.

Ici, le Christ, il y a 2000 ans, fut refusé. Aujourd’hui accueilli dans tant de pays et par tant de peuples, il reste refusé dans sa terre […]

Les ambitions politiques doivent se soumettre à la voix des prophètes : le prêtre du roi à Béthel chassa le prophète Amos. Le roi et son prêtre disparurent et la voix du prophète n’a cessé, aujourd’hui encore, de nous faire parvenir la voix de Dieu […] »

Voici comment s’exprimait, dans un rapport récent, le secrétaire général sortant du Conseil Œcuménique des Églises (COE), à propos d’Israël [10] :

« L’occupation, associée à l’humiliation de tout un peuple pendant plus de six décennies, n’est pas simplement un crime économique et politique : tout comme l’antisémitisme, c’est un péché contre Dieu ! Pour bien comprendre la gravité de la construction actuelle de colonies israéliennes dans les Territoires palestiniens occupés (TPO), il faut considérer cette situation dans le contexte historique plus large des soulèvements ethniques en Palestine qui ont précédé la création de l’État moderne d’Israël. Les Israéliens appellent cela “la guerre d’indépendance” mais, pour les Palestiniens, cette période sera, à tout jamais, la nakba – la “catastrophe” – dont beaucoup se souviennent comme [d’]une forme de “purification ethnique” au cours de laquelle a eu lieu la plus importante migration forcée de l’histoire moderne… Ce que des dirigeants palestiniens appelaient, en 1948, “le racisme et la ghettoïsation des Palestiniens à Haïfa”, est devenu, en ce début du 21e siècle, en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, un système complet d’apartheid avec son propre système de “bantoustans”. »

On sait la fortune du terme « apartheid », ridiculement mais mortellement appliqué à Israël, parce qu’il a « osé » mettre un mur entre ses citoyens et les terroristes qui menacent leur vie. Ce qu’on sait moins, c’est que, dès 2003, un cardinal – pourtant favorable au rapprochement entre l’Église et le peuple juif – l’avait déjà repris à son compte, dans une déclaration prononcée à Jérusalem, à l’occasion d’une ordination épiscopale [11] :

« Dans tout le pays une barrière de séparation déjà longue de 150 km dessine inexorablement une géographie d’apartheid qui excite plus qu’elle ne maîtrise la violence, lacérant un tissu humain avec de graves conséquences sociales, économiques, éducatives et sanitaires. »

Enfin, il est déplorable que, lors de son départ de Terre Sainte, le 13 mai 2009, le Pape Benoît XVI lui-même ait cédé à ce comparatisme religieux de mauvais goût, dont le moins qu’on puisse en dire est qu’il témoigne d’une ignorance affligeante de la douloureuse cicatrice mémorielle laissée dans la mémoire juive par l’antijudaïsme multiséculaire de l’Église. Qu’on en juge [12] :

« Avec angoisse, j’ai été le témoin de la situation des réfugiés qui, comme la Sainte Famille, ont été obligés de fuir de leurs maisons […] »

Pour percevoir le caractère dévastateur de cette analogie, il faut connaître le contexte de l’événement auquel fait allusion le pape. Il s’agit du bref récit de la fuite de la « Sainte Famille », que relate l’Évangile (Mt 2, 13) :

« […] l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes-y jusqu’à ce que je te le dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »

Message subliminal : Israël est, d’une certaine manière, Hérode redivivus.

Ce n’est sans doute pas ce qu’a voulu dire le pape, mais c’est certainement ce qu’auront compris les Palestiniens, surtout les chrétiens. Et on imagine sans peine la version « palestino-chrétienne » de l’accusation de déicide que tant d’enfants juifs ont entendue dans les écoles, surtout pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce pourrait être quelque chose comme « Vous avez voulu tuer notre peuple, comme Hérode, c’est pour ça que nos parents ont fui, et vous en avez profité pour détruire nos villages et vous emparer de nos maisons ». En fait, la seconde partie de l’exclamation est déjà monnaie courante depuis longtemps. Mais l’assimilation (implicite) de l’armée de Défense d’Israël à Hérode, c’est l’inouï, la sacralisation inespérée de l’exécration palestinienne pour « l’Occupation ». On ne s’étonnera donc pas de l’amertume de certaines réactions, dont la mienne [13].

Des auteurs des propos ci-dessus – préjudiciables à l’État juif et, par voie de conséquence, au peuple juif dans son entier -, j’ose dire, en reprenant les propos de Paul à l’encontre des juifs qui s’opposaient à la première prédication chrétienne (Rm 10, 2) : « Je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle dénué d’intelligence. »

 

VIII.7. Pour un philosionisme chrétien exempt de dérives sectaires : éléments de discernement

 

Pendant du terme « philopalestinisme », traité précédemment, le néologisme « philosionisme » nécessite, lui aussi, un discernement. D’entrée de jeu, une précision : quand je parle de chrétiens ayant un préjugé favorable, voire une profonde estime pour les juifs qui ont fait souche sur une partie de leur ancienne patrie, en Israël, je préfère les appeler « philosionistes » que « pro-sionistes ». En effet, contrairement au second vocable, le premier n’a pas – du moins dans mon esprit – la connotation politique qu’y voient ses détracteurs, mais celle d’une inclination du cœur, comme l’indique le composant grec philo-, qui signifie aimer. De fait, les chrétiens philosionistes aiment Israël, même si ce sentiment s’accompagne souvent, au grand dam des juifs, de l’espoir qu’ils viendront à la foi au Christ, dès à présent, ou aux temps eschatologiques. Et si l’on objecte que les articles auxquels les notes ci-après réfèrent, sont davantage des textes de combat que des réflexions et analyses religieuses et spirituelles de ce phénomène, c’est qu’Israël est dans le feu (cf. Za 13, 9) et que trop de chrétiens ont rejoint la meute des ennemis d’Israël, certains allant jusqu’à appeler au boycott économique, stratégique et même académique de ce pays, qui lutte pour sa survie [14].

Longtemps considéré comme marginal et même traité avec mépris, tant par les Églises instituées que par les théologiens, l’engouement persistant d’un nombre croissant de chrétiens pour Israël fait dorénavant l’objet d’un nombre non négligeable d’analyses – pas toujours très sereines. Ci-après, une présentation des positions en présence, qui s’efforce d’être objective, sans parvenir à cacher sa réprobation du philosionisme chrétien [15] :

Les Sionistes chrétiens conservateurs.

« L’interprétation littérale des textes bibliques, que font des Sionistes chrétiens conservateurs, ainsi que la théologie qui en résulte, les amènent à soutenir fortement les éléments les plus conservateurs de la politique israélienne, ainsi que l’idée d’un Grand Israël. Une bonne part de leur théologie s’enracine dans un passage du Nouveau Testament, Luc 21, 24 ss., où Jésus émet des prédictions apocalyptiques concernant les temps à venir, qui semblent impliquer une restauration d’Israël, à l’époque qui précédera la fin du monde. Pour ces groupes, donc, soutenir l’actuel État d’Israël est crucial pour sa survie et finalement, pour hâter l’avènement de Jésus comme Messie qui sera reconnu par le monde entier. Leur intérêt n’est donc pas tellement une marque de soutien de l’entreprise sioniste en tant que telle, surtout dans ses dimensions séculières, mais plutôt l’expression du désir d’accélérer la venue finale de Jésus, de toutes les manières possibles. D’où cette remarque d’un commentateur : “Que pour la première fois, depuis plus de 2.000 ans, Jérusalem soit maintenant entièrement aux mains des juifs donne à celui qui étudie la Bible un frisson et une foi renouvelée en l’exactitude et la validité de la Bible.”

Les Chrétiens conservateurs antisionistes

Il existe un groupe, plus modeste mais assez en vue, composé de Chrétiens évangéliques qui, se fondant sur leurs interprétations bibliques particulières, ne soutiennent pas les activités de l’État moderne d’Israël et y sont même fréquemment hostiles. L’un de ses plus importants dirigeants, Gary Burge, utilise régulièrement Lévitique 25, 23 pour souligner le fait que la terre n’appartient qu’à Dieu, et qu’Israël n’en est que l’un des locataires. Il interprète de la même manière Hébreux 3-5 et ses nombreuses références à la terre, comme ayant une signification métaphorique plutôt que littérale. C’est ainsi que, de son point de vue, la « terre » est une simple métaphore de la condition de disciple, et il en conclut que les revendications actuelles les mieux fondées la concernant sont celles des Chrétiens, et non celles des Juifs. De même, Don Wagner, un universitaire religieux américain, insiste sur le fait que le terme « peuple » doit, lui aussi, être interprété. Puisque Jésus ne promet jamais la restauration d’un État juif, les chrétiens doivent considérer l’actuel État d’Israël comme une entité purement séculière n’ayant aucune justification biblique. La position prise par ces Chrétiens conservateurs ressemble davantage à celle des Protestants de la tendance libérale majoritaire. Bien qu’incapables de souscrire à la méthode de critique textuelle d’interpréta-tion de la Bible, ils n’en arguent pas moins que les textes tirés des “anthologies de preuves” [par l’Écriture], et utilisés par les Chrétiens sionistes, doivent être interprétés de manière métaphorique et non littérale. Quoique leurs théologies soient généralement plus conformes à celles de leurs collègues conservateurs, leur utilisation des sources scripturaires est méthodologiquement différente et les conduit à des interprétations différentes des textes bibliques.

Les Protestants libéraux.

Les Confessions protestantes libérales, ou appartenant à “la ligne majoritaire” regardent la Bible sous l’angle de la critique textuelle historique. En conséquence, les “anthologies de preuves” [par l’Écriture] ne sont pas utilisées pour servir de base à des positions théologiques et politiques. Même un rapide examen des déclarations annuelles de ces Confessions révèle, au mieux, une neutralité par rapport à la question du droit d’Israël à la terre et, au pire, le soutien des revendications palestiniennes concurrentes. La déclaration de la United Church of Christ [Église Unie du Christ], en 1990, est représentative à cet égard : “Nous ne voyons pas de consensus dans l’Église Unie du Christ, ni au sein de notre panel, concernant la signification de l’État d’Israël au regard de l’Alliance. Nous évaluons l’argument moral contraignant pour la création de l’Israël moderne comme un vecteur pour l’autodétermination et comme un asile pour un peuple-victime ; mais nous reconnaissons également que cet événement a entraîné l’expropriation des Palestiniens de leurs maisons et la négation des droits de l’homme.”

Les Luthériens américains affirmaient, de la même manière : “Il semble qu’il n’y ait aucun consensus parmi les Luthériens en ce qui concerne la relation entre le peuple élu et le territoire où se trouve l’actuel État d’Israël.”

Quant aux Presbytériens, ils prennent une option pro-palestinienne et se distancient des Sionistes chrétiens […] une autre organisation ecclésiale, Episcopal (American) Fellowship of Reconciliation, a publié, en février 2003, une déclaration invitant l’État d’Israël à mettre fin à ses tentatives de construire et de développer les colonies, ce qui constitue un clair rejet de la notion biblique d’un Grand Israël.

Dans tous ces cas de figure, les positions de théologie politique sont le résultat d’une approche de critique textuelle des textes bibliques, considérée comme neutre, ou comme ne soutenant pas une revendication juive de la terre sur base scripturaire. Il est également intéressant de noter qu’au moins deux de ces Églises, les Luthériens et les Anglicans, ont des assemblées religieuses autochtones en Israël/Palestine. Or, toutes deux ont produit des théologiens chrétiens arabes, dont les travaux sont largement connus en Europe et aux États-unis, et qui seront traités de manière assez détaillée plus avant dans cet essai. L’expérience immédiate des assemblées religieuses palestiniennes de ces Confessions, couplée à l’absence d’une théologie biblique qui soutiendrait sans ambiguïté les revendications juives concernant la terre, a produit des politiques de neutralité ou d’opposition envers l’actuel État israélien.

Les Catholiques romains

L’histoire des relations de l’Église catholique avec le mouvement sioniste et, par la suite, avec l’État d’Israël, se caractérise par un changement de politique ainsi que par les préoccupations diplomatiques plus larges du Saint-Siège (par exemple, la situation des minorités catholiques dans les sociétés moyen-orientales). Le document Nostra Aetate, du Concile Vatican II, promulgué en 1965, a représenté un changement important dans l’attitude de Rome envers le Judaïsme comme religion. Cependant, les documents subséquents, qui traitaient avec sympathie des Juifs, du Judaïsme, et de la Shoah, ainsi que la reconnaissance formelle de l’État d’Israël, en 1993, ne se sont pas traduits par une politique défendant l’existence d’Israël sur base des textes bibliques. En fait, le Vatican a pris grand soin d’insister sur le fait que sa politique diplomatique est enracinée dans la realpolitik plutôt que dans le transcendant. Le fait qu’en 2000, le Saint-Siège ait signé avec l’Autorité Palestinienne un accord qui est, en fait, un clone de celui qui a été conclu avec Israël, est une manifestation évidente de cet état de choses […]

Deux déclarations catholiques officielles exposent de manière claire et directe l’attitude de l’église envers l’Israël d’aujourd’hui en tant qu’entité religieuse. Le premier est la “Déclaration sur les relations entre Catholiques et Juifs”, de la Conférence nationale des évêques catholiques (des États-Unis), en 1975, qui affirme ce qui suit :

“Dans le dialogue avec les Chrétiens, les Juifs ont expliqué qu’ils ne se considèrent pas comme une Église, ni comme une faction religieuse, ou une entité confessionnelle, comme c’est le cas des communautés chrétiennes, mais plutôt comme des gens ayant le sentiment de constituer un peuple… qui n’est pas seulement une race, une ethnie, ni une entité religieuse, mais un composé de tout cela, en quelque sorte. C’est pour ces raisons qu’une majorité écrasante de Juifs se sentent liés, d’une manière ou d’une autre, à la terre d’Israël. La plupart des Juifs considèrent ce lien à la terre comme fondamental pour leur judéité. Quelles que soient les difficultés que les Chrétiens peuvent avoir à partager ce point de vue, ils doivent s’efforcer de comprendre ce lien entre la terre et le peuple, que les Juifs ont exprimé dans leurs écrits et leur culte, tout au long de deux millénaires, et qui traduit un désir ardent pour leur patrie, la sainte Sion. Reconnaître n’est pas donner son assentiment à une interprétation religieuse spécifique de ce lien. Pas plus que cette affirmation ne signifie la négation des droits légitimes d’autres entités dans la région, ni l’adoption d’une position politique dans les controverses à propos du Moyen-Orient.”

Le Vatican reprend les thèmes des évêques américains dans ses “Notes sur la Manière Correcte de présenter les Juifs et le Judaïsme dans la Prédication et la Catéchèse de l’Église Catholique” (1985). Citant le document américain, il déclare : “[…] l’existence de l’État d’Israël et ses options politiques doivent être envisagées dans une optique qui n’est pas en elle-même religieuse, mais se réfère aux principes communs du droit international”. Il faut noter ici l’addition de la notion de l’autorité prépondérante du droit international, position diplomatique essentiellement séculière.

Ainsi, la plus grande Confession chrétienne du monde résiste aux interprétations bibliques qui considèrent que la terre appartient à quiconque plutôt qu’à Dieu. Elle le fait pour plusieurs raisons. Bien que sa théologie soit devenue plus irénique envers le Judaïsme, elle n’est pas allée jusqu’à la traduire en un soutien de l’État israélien séculier. L’interprétation biblique catholique, comme celle du courant majoritaire protestant, est fondée sur la méthode de la critique textuelle. En conséquence, l’Écriture n’est pas considérée comme ayant une autorité prépondérante en ce qui concerne les droits juifs ou arabes sur la terre. En outre, les préoccupations de la politique traditionnelle du Saint-Siège à propos de la situation des catholiques autochtones dans les pays arabes, ainsi qu’en matière de libre accès aux lieux saints chrétiens en Israël proprement dit, encouragent l’Église à rester neutre vis-à-vis d’Israël sous l’angle religieux, ou à pencher quelque peu en direction des Palestiniens. En tout état de cause, dans ses déclarations officielles, l’Église catholique a évité de prendre une position quelconque à propos de la signification religieuse de l’État moderne d’Israël, alors qu’elle demeure critique à l’égard de l’occupation de la Rive Occidentale et de Gaza. »


Critiques ecclésiales du philosionisme

Dans une déclaration conjointe du Patriarche et de dignitaires des Églises locales de Jérusalem (août 2006), on peut lire ces propos qui reflètent plus l’aversion viscérale de ces Pasteurs pour le sionisme, qu’une sincère inquiétude pour l’orthodoxie doctrinale de leurs fidèles. Extraits [16] :

« Le Sionisme chrétien est un mouvement théologique et politique qui fait siennes les positions idéologiques les plus extrêmes du sionisme, au point de nuire à une paix juste en Palestine et en Israël. Le programme sioniste chrétien propose une conception du monde dans laquelle l’Évangile s’identifie avec l’idéologie impérialiste, colonialiste et militariste. Dans sa forme la plus extrême, il met l’accent sur des événements eschatologiques qui mènent à la fin de l’histoire plutôt qu’à l’amour et à la justice vivante du Christ. Nous rejetons catégoriquement les doctrines du sionisme chrétien comme constituant un enseignement erroné qui pervertit le message biblique d’amour, de justice et de réconciliation […] Nous rejetons les enseignements du sionisme chrétien qui [fait] progresser l’exclusivisme racial et la guerre perpétuelle plutôt que l’évangile de l’amour, de la rédemption et de la réconciliation universels, enseigné par Jésus-Christ. Plutôt que de condamner le monde funeste d’Armageddon, nous appelons chacun à se libérer des idéologies du militarisme et de l’occupation. Qu’ils aspirent plutôt à la guérison des nations ! […] Nous appelons tous les gens à rejeter le point de vue étroit du sionisme chrétien et d’autres idéologies qui privilégient un peuple aux dépens des autres. Nous nous engageons dans une résistance non violente comme étant le moyen le plus efficace de mettre fin à une occupation illégale, afin de parvenir à une paix juste et durable. Nous avertissons, de toute urgence, que le sionisme chrétien et ses alliances justifient la colonisation, l’apartheid et l’édification d’un empire […] »

Trois responsables d’organisations chrétiennes philosionistes ont réagi à cette charge caricaturale par la profession de foi suivante (extraits) [17] :

« Le sionisme chrétien est une position théologique qui prévoit pour Israël un avenir sur la terre de ses ancêtres. Un chrétien sioniste croit en une interprétation littérale de la Bible et rejette la théologie de la substitution qui a nettement joué un rôle déterminant dans la persécution des Juifs au long des siècles, et a servi de socle à l’Holocauste. Le sionisme chrétien n’est pas hérétique. En fait, des chrétiens de toutes origines traditionnelles ont professé de telles vues durant deux mille ans. Tout simplement, un sioniste chrétien est quelqu’un qui croit que Dieu, par choix souverain, a donné la terre de Canaan au peuple juif en possession éternelle, pour les desseins de Son royaume (Genèse 17, 7-8).

Les sionistes chrétiens croient que, bien qu’il aime tous les peuples de manière égale, Dieu a choisi le peuple juif pour apporter la rédemption à l’humanité. Notre Messie et Roi, Jésus-Christ, est né de parents juifs, dans une société juive, faisant du peuple juif notre “famille royale”, qu’il faut honorer parce que le Roi leur est né.

Les sionistes chrétiens ne fondent pas leur position théologique sur les prophéties de fin des temps, mais sur les promesses de l’alliance infrangible de Dieu, faites à Abraham il y a quelque quatre mille ans. Ils n’ont pas un “désir ardent pour Armageddon”, et ne prétendent pas connaître le déroulement des événements qui y conduiront.

Les sionistes chrétiens reconnaissent qu’Israël a le droit d’exister en paix et en sécurité. D’ailleurs, il y a des passages bibliques qui règlent l’existence nationale d’Israël et ont trait aux questions de justice et de droiture, et à son traitement de l’étranger qui vit chez lui. Les sionistes chrétiens les reconnaissent entièrement et y adhèrent.

Le sionisme chrétien n’est une menace pour personne, mais s’efforce, au contraire, d’être une bénédiction. Les organisations sionistes chrétiennes en Israël ont donné des millions de dollars d’aide et d’assistance à tous les groupes de population du pays, dont les Israéliens et les Arabes palestiniens, les Druzes et d’autres.

Nous prions pour la paix. Mais nous remarquons, avec tristesse, que le gouvernement palestinien actuel est totalement orienté vers la destruction d’Israël et que sa charte la proclame. C’est pourquoi le problème de la région n’est pas aussi simple que l’exprime la Déclaration de Jérusalem.

[…] Nous trouvons ce texte déséquilibré et très partisan. Il ignore totalement les objectifs djihadistes du gouvernement du Hamas et ferme les yeux sur les actes de terrorisme perpétrés par ce régime. Tout est mis sur le compte de “l’occupation et du militarisme”, ce qui signifie qu’Israël est le seul problème. Nous ne le pensons pas ! Ce point de vue unilatéral et inéquitable du conflit n’est, en fait, d’aucun secours pour le processus de paix et contribue à son échec […] » 

Comme on peut le constater, l’antagonisme est radical et sans compromis entre les deux « camps ». D’un côté, des chrétiens qui pratiquent une lecture littéraliste des Écritures, en général, et des prophéties annonçant le rétablissement du peuple juif sur sa terre, en particulier, et sont persuadés que l’histoire touche à sa fin et que le Royaume de Dieu va faire irruption ici-bas. De l’autre, des chrétiens allergiques à une telle lecture des Écritures, considérée par eux comme fondamentaliste et totalement déconnectée de la réalité historique, et qui, scandalisés par le parti pris pro-israélien des philosionistes, et soucieux d’une justice sociale et politique qu’ils jugent bafouée par l’État juif aux dépens des Palestiniens, vont jusqu’à faire cause commune avec les pires ennemis d’Israël.

Quiconque m’aura lu jusqu’ici aura compris que je partage, avec quelques réserves, la vision, dite littéraliste et fondamentaliste, des premiers, et ne puis me solidariser avec le militantisme anti-israélien des seconds. Toutefois, sans pouvoir entrer dans les détails, et si grande que soit l’affection que je porte aux chrétiens philosionistes, je dois prendre mes distances avec deux courants majeurs de l’interprétation – qui se veut “prophétique” – des événements actuels et futurs, telle qu’elle s’exprime dans de nombreux écrits de ces chrétiens philosionistes. Pour la commodité, je nomme le premier “apocalyptique”*, et le second, “actualisant”.

 

Le courant apocalyptique – Armaggedon

Bien qu’il soit massivement présent dans les écrits et les discours philosionistes, je n’en traiterai pas ici, car il me faudrait y consacrer un très long excursus qui n’entre pas dans la perspective de mon ouvrage. Je dirai seulement – brièvement et conscient du caractère sommaire de ce que j’énonce – que je l’estime démesuré et par trop spéculatif – voire, chez certains, ésotérique, eu égard au sens mystérieux et à mon avis caché à la compréhension humaine actuelle, de ces événements. Je fonde mon attitude réservée sur ce passage du Livre de Daniel (Dn 12, 9) :

« […] ces paroles sont closes et scellées jusqu’au temps de la Fin ».


Le courant actualisant – Jérusalem et la fin du temps des nations

Parmi les diverses expressions de la Fin, déjà examinées, il en est une qui ne laisse pas d’intriguer : la fin des temps des nations. Son élucidation apparaît comme d’autant plus urgente, que, depuis quelques décennies des voix s’élèvent, de plus en plus fréquemment, pour affirmer – avec la plus grande bonne foi, semble-t-il – que la Fin du temps des nations est arrivée. Les tenants de cette conception se basent généralement sur le seul texte néo-testamentaire où ils croient lire cette expression (Lc 21, 24), alors que le texte parle de l’accomplissement des temps des nations. À titre indicatif, voici un échantillon très représentatif de ce genre d’interprétation actualisante. À notre connaissance, cette doctrine a été vulgarisée, dans les années 60, par un prêtre canadien, au demeurant fort respectable, fervent, et très apprécié des milieux du Renouveau charismatique, le Révérend Père Régimbal, de l’ordre des Trinitaires. Au terme d’une conférence intitulée « La Fin des temps - La Fin du Monde » [18], il déclarait :

« Mais Jésus avait aussi annoncé que la ville de Jérusalem serait détruite et que, du Temple, il ne resterait plus pierre sur pierre. Et c’est dans ce contexte que Jésus annonce un fait qui a longtemps échappé à la pensée de l’homme, jusqu’à ce que les faits historiques le vérifient. Allons voir, dans St. Luc, ch. 21, à partir du v. 23 : “Il y aura, en effet, grande détresse dans le pays et colère contre ce peuple (il s’agit du peuple d’Israël). Ils seront passés au fil de l’épée, emmenés captifs dans toutes les nations et Jérusalem demeurera foulée aux pieds par les Païens, jusqu’à ce que soient révolus les temps des Païens”. Ce texte était incompréhensible, en fait, tant que les événements de juin 1967 ne viennent les remettre à nos yeux. Nous n’avions pas compris, parce que les événements ne s’étaient pas encore déroulés. Mais, à la lumière de la Guerre des Six Jours, nous voyons clairement que la Terre Sainte, et notamment Jérusalem, ont toujours été foulées aux pieds par les Païens. Depuis Sennacherib, en 701 avant J.C., jusqu’au 6 juin 1967, jamais les Juifs n’avaient été rois et maîtres dans leur pays d’Israël et jamais Jérusalem n’avait été complètement sous la domination des autorités Israélites. C’est pourquoi, ce temps des Nations est une époque, une étape, extrêmement importante dans l’histoire de la Parousie, parce qu’elle ouvre immédiatement ce que la Sainte Écriture appelle les temps qui sont les derniers... De Jésus au temps des Nations, c’est la cinquième phase et, du temps des Nations jusqu’à la Parousie, la sixième et dernière phase de miséricorde. Cependant, après le retour de Jésus sur la terre des hommes, il régnera à Jérusalem et cette phase se terminera, à la fin du septième jour, la fin de la septième période, par l’eschatologie : la destruction finale. »

L’exégèse du R.P. Régimbal est à peu près la suivante : Jérusalem a été détruite en 70 par Titus, et les juifs ont été emmenés en captivité dans toutes les nations. Cette captivité, ou dispersion, durait encore jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, mais a commencé de prendre fin, lors de la création de l’État d’Israël, en 1947. En 1967, a eu lieu l’événement capital et « prophétique » : les Israéliens ont repris la ville et l’ont « réunifiée ». Un mystère vient de s’accomplir, sous nos yeux, et nous ne l’avons pas compris : les « temps des nations » sont terminés, celui du Royaume messianique et de la Parousie est imminent. Donc, les juifs vont bientôt se convertir, puisque la fin ne peut avoir lieu sans cette heureuse étape !

On dira peut-être que, cette conclusion, le Père Régimbal ne l’a pas énoncée dans le passage cité. Mais, dans d’autres écrits, dans d’autres cénacles, cela s’écrit, cela se dit, de nos jours, comme si cette doctrine faisait partie du patrimoine prophétique des Écritures et de la Tradition de l’Église, et avec d’autant plus de conviction et d’assurance que les Pasteurs et docteurs de cette Église se taisent et n’éclairent pas leurs fidèles pour leur éviter d’être « ballottés et emportés à tout vent de la doctrine » (cf. Ep 4, 14).

Tout cela procède d’une ignorance des Écritures (cf. Mt 22, 29), d’une grande naïveté historique, et d’une certaine présomption de connaître, à l’avance, le dessein de Dieu.

En effet, si le Temple a bien été détruit en 70, la ville de Jérusalem et l’ensemble de la terre d’Israël ont continué d’être habités ensuite, durant plus de soixante années. C’est une grossière erreur historique que de croire que tous les juifs ont été déportés en 70. La Terre d’Israël a continué à être peuplée jusqu’en 135. Les juifs en étaient si peu « absents », qu’ils ont fomenté une immense révolte, dont le faux Messie Bar Kochba prit la tête, et qui se termina, en 135, par la ruine totale de Jérusalem et un dépeuplement juif considérable.

On dira que Jésus a tout simplement « télescopé » les deux événements successifs, dans une même perspective. Admettons. Que fera-t-on alors des « signes dans le soleil, la lune et les étoiles », des « puissances des cieux ébranlées » et de la « venue du Fils de l’Homme dans une nuée » (Lc 21,25-27), tous événements concomitants, ou, à tout le moins, consécutifs de la prise de Jérusalem, si l’on en croit le passage-clé annonçant cette « fin des temps des nations », qu’on fera bien de relire in extenso [19].

La réponse des exégètes à la difficulté évoquée plus haut est la suivante : dans la ruine, qu’il sait prochaine, de Jérusalem (40 ans environ après sa mort), Jésus entrevoit la fin du monde [20]. Si c’est bien le cas, il faut être rigoureux dans la typologie : c’est donc qu’une troisième ruine de Jérusalem est à venir, comme l’indiquent clairement Za 14 et Ap 11. D’ailleurs, pour peu qu’on l’examine attentivement, un passage du Livre de Tobie (14, 3-7), indique clairement qu’il y aura une troisième reconstruction de Jérusalem [21] :

Sur le point de mourir, [Tobit] fit venir son fils Tobie, et lui donna ses instructions : Mon fils, emmène tes enfants, cours en Médie, parce que je crois à la parole de Dieu que Nahum a dite sur Ninive. Tout s’accomplira, tout se réalisera, de ce que les prophètes d’Israël, que Dieu a envoyés, ont annoncé contre l’Assyrie et contre Ninive; rien ne sera retranché de leurs paroles. Tout arrivera en son temps. On sera plus à l’abri en Médie qu’en Assyrie et qu’en Babylonie. Parce que je sais et je crois, moi, que tout ce que Dieu a dit s’accomplira, cela sera, et il ne tombera pas un mot des prophéties. Nos frères qui habitent le pays d’Israël seront tous recensés et déportés loin de leur belle patrie. Tout le sol d’Israël sera un désert. Et Samarie et Jérusalem seront un désert. Et la Maison de Dieu sera, pour un temps, désolée et brûlée. Puis de nouveau, Dieu en aura pitié, et il les ramènera au pays d’Israël. Ils rebâtiront sa Maison, moins belle que la première, en attendant que les temps soient révolus. Mais alors, tous revenus de leur captivité, ils rebâtiront Jérusalem dans sa magnificence, et en elle la Maison de Dieu sera rebâtie, comme l’ont annoncé les prophètes d’Israël. Et tous les peuples de la terre entière se convertiront, et ils craindront Dieu en vérité. Tous, ils répudieront leurs faux dieux, qui les ont fait s’égarer dans l’erreur. Et ils béniront le Dieu des siècles dans la justice. Tous les Israélites, épargnés en ces jours-là, se souviendront de Dieu avec sincérité. Ils viendront se rassembler à Jérusalem, et désormais ils habiteront la terre d’Abraham en sécurité, et elle sera leur propriété. Et ceux-là se réjouiront, qui aiment Dieu en vérité. Et ceux-là disparaîtront de la terre, qui accomplissent le péché et l’injustice.

Mais l’erreur la plus manifeste concerne l’expression-clé : « temps des nations », en hébreu : ‘et goyim. Cette expression ne figure qu’une seule fois, dans l’Ancien Testament, en Ez 30, 3, où elle connote le jour du Seigneur :

 […] il est proche le jour de L’Eternel […] ce sera le temps des nations.  

Le terme hébreu ‘et signifie à la fois, temps, période, heure. Il faut donc rattacher ce « temps des nations » à la parole de Jésus, lors de son arrestation, au Jardin de Gethsémani : « Mais c’est votre heure et la puissance des ténèbres. » (Lc 22, 53).

Ainsi compris, le « temps des nations » n’est pas celui de l’occupation de la Ville Sainte par les nations, depuis la chute de Jérusalem, jusqu’à sa « réunification » par l’armée israélienne, en 1967, mais l’assaut final des nations coalisées, à la fin des temps, « contre L’Éternel et contre son Oint » (cf. Ps 2). L’Oint sera alors le Peuple de Dieu purifié, c’est-à-dire le Reste d’Israël, qui inclut les purifiés d’Israël, comme prémices, et ceux qui se rallieront à lui, dans l’adoration du même Dieu et la soumission au même Seigneur, Jésus, le Christ, ce qui implique évidemment le Reste des Chrétiens, mais aussi les hommes et les femmes de toutes les nations – sans distinction de foi ou d’incroyance – qui n’auront pas marché contre le Peuple de Dieu, mais auront pris parti pour le droit et la justice et pour ce peuple innocent, recevant ainsi, avec ce dernier, le baptême du sang qu’est le martyre.

Chez Ézéchiel, déjà cité, l’expression « temps des nations » désigne la brève période eschatologique durant laquelle les impies écraseront, une dernière fois, la force du peuple Saint (cf. Dn 12, 7), avant d’être vaincus par l’Agneau (cf. Ap 17, 14), comme il est écrit :

Ez 30, 2-3 : Fils d’homme, prophétise et dis : Ainsi parle L’Éternel Dieu. Poussez des cris : Ah! Quel jour ! Car le jour est proche, il est proche le Jour de L’Éternel. Ce sera un jour chargé de nuages, ce sera le temps des nations (‘et goyim).

Alors, le peuple juif fidèle à son Dieu et les non-juifs qui auront lié leur destin au sien auront le sort de Jésus, lorsqu’il dit à ceux qui l’arrêtaient comme s’il était un brigand :

Lc 22, 53 : […] c’est votre heure et la puissance des ténèbres.

Les « temps des nations » sont donc la période où Dieu livre son peuple à leur puissance déchaînée. Que des chrétiens puissent se liguer avec les impies qui monteront contre Jérusalem, à la fin des temps, c’est préfiguré dans les Écritures. Judas était bien l’un des Douze choisis par Jésus, pourtant, aux dires du Seigneur lui-même, il est devenu un démon et a livré son Maître par un baiser (cf. Lc 22, 48 ; Jn 6, 70). Le Livre des Proverbes annonce mystérieusement une telle complicité criminelle :

Pr 1, 10-18 : Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : “Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent” [...] Mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal ils ont hâte de répandre le sang [...] C’est pour répandre leur propre sang qu’ils s’embusquent, contre eux-mêmes, ils sont à l’affût !

Quant au Livre des Actes (Ac 4, 25-26), évoquant le Psaume 2, il met les « peuples d’Israël » au nombre des coalisés contre le Messie (cf. Ac 4, 27). Peut-être est-ce là « l’apostasie », dont Paul prophétise qu’elle doit se produire avant la manifestation de l’Antichrist (cf. 2 Th 2, 3).

Ce sont là des perspectives redoutables, et quiconque en traite a besoin de l’assistance de l’Esprit Saint pour ne pas tomber sous le coup de la critique adressée à la croyance évoquée plus haut, en confondant le résultat de ses propres spéculations avec l’obscure réalité de la dispensation du mystère (cf. Ep 3, 9).

Tel devrait être, selon moi, le philosionisme selon le cœur de Dieu [22] : moins enclin à décoder le sens géopolitique des événements douloureux et obscurs de l’époque actuelle, qu’à percevoir la main tutélaire de Dieu dans le reverdissement de l’antique figuier juif [23], qui s’accomplit au travers de l’épaisseur triviale et souvent scandaleuse de l’incarnation du vaste dessein divin de Salut de l’humanité, et de son accouchement douloureux dans l’histoire des hommes [24].

 

VIII.8. Vers un « nouveau regard » théologique et historique sur la relation juifs-chrétiens dans le dessein de Dieu


« Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52).


C’est prendre un risque considérable que de tenter l’aventure, imprévisible mais passionnante, consistant à reconstituer le processus, complexe autant que passionnel, qui a longtemps dressé l’une contre l’autre, souvent avec violence, deux religions, dont la cadette chrétienne a finalement supplanté son aînée juive sans jamais parvenir à la convaincre de partager sa foi.

Aujourd’hui, deux mille ans environ après ce schisme primordial, suivi de longs siècles de mépris et de ressentiment réciproques, voici que christianisme et judaïsme regardent l’un vers l’autre avec un regard nouveau, mais non sans méfiance ni crainte, de part et d’autre, tant est inhibitrice de la compréhension et de la tolérance, la crainte viscérale des autorités religieuses des deux confessions de foi, que des rapprochements intempestifs, davantage guidés par un irénisme naïf ou un relativisme réducteur que par une volonté sincère et désintéressée de dialogue, n’aboutissent à une altération de la foi ou à un syncrétisme débridé, aux conséquences dommageables sur le plan doctrinal.

C’est précisément parce que je suis conscient de ce que le mélange – voulu ! – de perspectives et de méthodes de mon ouvrage est de nature à corroborer cette crainte, en donnant l’impression d’une confusion des genres procédant d’une vision piétiste, anhistorique, voire exaltée de la problématique étudiée, dédaigneuse de toute exigence d’intelligibilité [25], que j’ai tenu, avant de conclure ce travail, à l’équiper de ce chapitre plus technique. J’estime, en effet, qu’il faut renvoyer dos à dos les tenants de toute vision manichéenne des choses, en l’espèce d’une opposition factice entre savoir organisé et connaissance de foi. Comme on le verra ci-après, j’ai toujours milité, au temps où j’étais encore actif dans l’enseignement et la recherche universitaires, pour que l’approfondissement de la connaissance mutuelle entre judaïsme et christianisme, voulu depuis la Déclaration Nostra Aetate, 4, de Vatican II, et préconisé à de multiples reprises par les documents d’application de ce texte séminal, trouve sa traduction dans des études et des recherches qui s’appuient sur les méthodes et les travaux scientifiques.

À ce jour, en effet, l’histoire des relations entre judaïsme et christianisme n’est, à ma connaissance, pas encore constituée en discipline académique sui generis. Il va de soi qu’avec d’autres, j’en souhaite ardemment la création. Et je ferai mienne, à ce propos, la réflexion de Rabbi Norman Solomon, avec lequel je me suis entretenu longuement à l’époque où il enseignait à l’Oxford Centre for Hebrew and Jewish Studies d’Oxford, où j’étais moi-même chercheur invité durant quelques mois [26] :

« Je reviens à ma tentative de mettre en place le contexte élargi du dialogue. Ce faisant, je plante le décor d’une tâche que j’espère finaliser un jour, à savoir tracer le cadre des relations entre chrétiens et juifs en tant que discipline académique spécifique. Car, aujourd’hui encore, la plupart des gens qui s’y consacrent, peut-être même ceux qui font preuve des vues les plus pénétrantes, sont des non-spécialistes. Les uns sont des biblistes ou des spécialistes du Nouveau Testament ; d’autres sont des spécialistes de la théologie systématique, d’autres encore se consacrent à l’étude de l’antisémitisme, de l’Holocauste, de l’État d’Israël, ou à l’étude des religions comparées, tandis que certains sont des membres du clergé ayant des responsabilités pastorales. Bien que les contributions des uns et des autres enrichissent le dialogue, il reste à démontrer que le champ de cette discipline est cohérent et demande des aptitudes spéciales qui lui sont propres. Aucune université importante n’a encore de chaire de Relations judéo-chrétiennes. » [27]

Mais, objectera-t-on peut-être, la tâche est-elle possible ? Les conditions en sont-elles posées ? Et qu’entendez-vous, au juste, par « histoire des relations entre judaïsme et christianisme dans le dessein de Dieu » ? Que mettez-vous, en fait, sous cette dénomination, à la fois ambitieuse et restrictive ?

Ce sont là des questions légitimes et je vais m’efforcer d’y répondre.

• Mon expérience personnelle de la recherche et de l’enseignement, ainsi que mes nombreux échanges avec des collègues de différentes régions du monde, au cours des dernières décennies, m’ont convaincu du caractère indispensable de ce que les américains appellent les area’s studies ; que, pour ma part, je préfère nommer « études transversales ». Je reviendrai plus loin sur les difficultés importantes inhérentes à une telle approche diachronique et pluridisciplinaire. Pour l’instant, je me contenterai de plaider en leur faveur, par simple réalisme.

• En effet, nous ne sommes plus au Moyen Âge, ni à l’époque de la Renaissance. Il est révolu le temps où des érudits à l’ancienne pouvaient maîtriser la totalité du savoir de leur époque. Aujourd’hui, du fait de l’hyper-spécialisation et de ses conséquences pénalisantes – prolifération et atomisation des recherches, morcellement et cloisonnement du savoir, multiplication exponentielle des ouvrages, etc. –, un chercheur n’est même plus en mesure de connaître tous les acquis de sa propre spécialité et encore moins d’en faire la synthèse. Même le travail de groupe ne permet pas toujours de faire le point, ni d’intégrer, de manière satisfaisante, les résultats du savoir. Aussi, se fait sentir le besoin urgent de ce que j’appelle des « généralistes du savoir ». Le rôle indispensable du médecin généraliste est trop connu pour que je m’y attarde, mais il fournit, pour mon propos une métaphore prégnante.

• Sans préjuger de ce que vaudrait ma théorie, si on l’appliquait à d’autres champs du savoir, j’estime, s’agissant du mien, que l’approche généraliste et diachronique des études transversales est la seule capable, dans l’état actuel des choses, de permettre le tri, l’exploitation et l’intégration optimales de l’énorme quantité du savoir complexe relatif aux deux grandes confessions de foi : matériau multiforme et de qualité inégale, mais indispensable à l’élaboration d’une histoire des relations entre judaïsme et christianisme.

• Autre difficulté. Bien qu’elle occupe une place majeure dans les études et les recherches de caractère interreligieux, l’étude des rapports entre le judaïsme et le christianisme ne saurait se limiter à l’aspect confessionnel et doctrinal. En effet, bien que ce soit une évidence, il ne sera pas inutile de rappeler que les juifs ne sont pas tous religieux, pratiquants, ni même croyants. Je n’entrerai pas ici dans les méandres compliqués – à la problématique souvent très passionnelle – de la fameuse question qui divise les juifs eux-mêmes (et eux surtout) que résument les trois fameux mots hébreux : mi hou yehudi : qui est Juif ? Ou, pour le dire de manière plus existentielle : qu’est-ce, au juste, qu’un Juif ? Quelle est donc l’essence impalpable qui fait que les juifs se reconnaissent ou se définissent comme tels ? Est-ce le regard ou la perception des autres qui fait de moi un juif, ou est-ce ma façon de vivre, de réagir, qui me démarque comme tel ? Ou bien, est-ce parce qu’on me sait juif que mes faits et gestes, voire ma façon de penser, font l’objet de perceptions et d’interprétations, souvent inattendues et surprenantes, voire choquantes, de mon point de vue s’entend ? En fonction de quels critères suis-je ainsi perçu ? Et ces derniers peuvent-ils prétendre à l’objectivité, ou sont-ils de l’ordre du préjugé et du stéréotype ? Toutes ces questions se retrouveront, au moins en filigrane, au fil des travaux et il ne sera pas question de les éluder. Quelque quarante années de recherches et plus de cinquante de réflexion personnelle, m’ont enseigné que les retombées sociales de cette étrange altérité – dont, soit dit en passant, les juifs se passeraient volontiers, eu égard à ce que cet encombrant « vedettariat » leur a coûté, au fil des siècles – se manifestent, de manière endémique, quelles que soient les époques, même si les formes d’aliénation, d’ostracisme ou simplement de malaise relationnel qu’engendre cette altérité varient considérablement en nature et en intensité, selon les époques et les contextes religieux, culturels et socio-historiques.

• Il paraît superflu de préciser qu’il y a place, dans de telles recherches, pour des approches de types philosophique, sociologique, psychologique, théologique, exégétique et, bien entendu, historique. On entrevoit ici l’immensité du champ des études interdisciplinaires qu’ouvre une entreprise de ce type, comme aussi sa complexité. C’est dire avec quel soin devront être exposés les prolégomènes de la problématique de ce champ d’investigation, et définie la méthodologie qui sera mise en œuvre pour permettre à ceux et celles qui l’aborderont de se frayer un chemin sur cet immense continent de la recherche multiforme et multidisciplinaire concernant le fait juif et le fait chrétien sous tous ces aspects. Il sera donc indispensable d’en établir une carte intelligible qui, même si elle n’est que sommaire et encore imparfaite, mettra un peu d’ordre dans sa topographie encore sauvage.

• Enfin, bien que ce soit là une entreprise très difficile, il me semble qu’il devrait y avoir place, dans le champ des recherches souhaitées, pour une approche critique de l’information transmise par les médias et relayée massivement par le Web, afin d’aider le non-spécialiste à discerner, dans la relation des faits, ce qui est véritable information de ce qui procède de l’idéologie, du militantisme, voire de la propagande.

C’est peu dire que la recherche, dans les domaines évoqués, n’en est qu’à ses balbutiements. Ceux qui se sont déjà lancés dans cette tâche gigantesque ont résolument posé les premiers fondements, mais nul ne peut dire l’allure qu’aura la construction en cours. Certes, les architectes ont établi des plans. Mais tant la nature fragile du terrain épistémologique, que le caractère incertain des matériaux historiques et les contradictions des diverses expertises les concernant, s’ajoutant à l’inexpérience relative des chercheurs, pourraient bien rendre la tâche difficile. Difficile, mais pas impossible.

Et d’ailleurs, comme l’énonce le dicton populaire, « la marche se prouve en marchant », et il faut bien commencer un jour, faute de ne jamais parvenir nulle part. Tant pis donc si les pionniers font quelques erreurs, et même tant mieux. Elles serviront d’avertissement et de leçon pour ceux qui s’engageront après eux dans la voie qu’ils ont frayée. C’est pourquoi, en mettant leurs pas dans ceux de leurs devanciers, les nouveaux venus dans la recherche feront bien d’avoir toujours à l’esprit, au long d’un parcours qui pourra parfois s’avérer obscur, l’aphorisme suivant, emprunté au magnifique « Traité des Pères » (Avot), dont la sagesse leur redonnera courage dans les moments de doute et de confusion :

« Il ne t’incombe pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre de t’y dérober » (Mishnah Avot, II, 16).


Mesure et démesure de l’étude des relations entre judaïsme et christianisme


Cette constatation en forme de profession de foi ne dispense pas de démarquer les difficultés méthodologiques et les limites de l’entreprise. L’histoire du peuple juif et du christianisme, et surtout celle de leurs croyances et de leurs coutumes, telle qu’elle ressort de l’étude de leurs monuments littéraires respectifs, constituent deux énormes continents du savoir. Le nombre d’ouvrages qui leur a été consacré, au fil des siècles, est réellement astronomique. C’est au point que le spécialiste lui-même est souvent incapable de maîtriser la production scientifique afférente à sa propre discipline. Dans ces conditions, il pourra paraître irréaliste d’espérer mener à bien une étude diachronique, même schématique, des relations complexes et tumultueuses entre juifs et chrétiens au cours des siècles. Et, de fait, l’ampleur et la complexité de la matière auraient de quoi décourager même un chercheur doué et motivé.

Dans un intéressant chapitre intitulé « L’enseignement de la théologie patristique a-t-il sa place parmi les enseignements universitaires ? » [28], Éric Junod, professeur à l’Université de Lausanne, a montré, fort à propos, que d’autres avant nous ont été conscients des difficultés inhérentes aux limites de notre savoir. Et d’évoquer André Mandouze qui, parlant, en 1959, de la « mesure et la démesure de la patristique », se demandait avec angoisse comment l’on pouvait encore oser être patristicien si, pour cela, il fallait «non seulement être philologue et théologien, mais bibliste, sémitisant, historien, juriste, spécialiste d’ascétique et de monachisme» (p. 530). Et Junod de poursuivre sa réflexion, en ces termes (p. 531) :

« […] on ne peut qu’éprouver un immense effroi en songeant à toutes les compétences et connaissances que l’on devrait réunir en entreprenant, par exemple, un travail de synthèse sur la conception du temps chez Origène ou Augustin, alors qu’on est simplement muni d’une licence en lettres classiques. L’angoisse ne sera pas moindre si l’on est diplômé en théologie. Dans les deux cas, on se trouve privé de bagages indispensables. Une réponse sage mais courte consisterait à dire : à chacun de travailler dans le champ de ses compétences. Que les historiens s’en tiennent aux enquêtes historiques, les littéraires aux études de mots et aux éditions critiques, les théologiens à l’interprétation des textes doctrinaux et spirituels. La réponse est courte parce qu’il est souvent impossible ou fâcheux de séparer ces aspects. Le cloisonnement des disciplines est un appauvrissement […] Quiconque ayant acquis une formation littéraire et ayant été chargé d’entreprendre l’édition d’un traité de Tertullien, se trouve ainsi confronté à une tâche démesurée, plus vaste encore que celle qui consiste à éditer un traité philosophique de Cicéron. En faculté des lettres, il aura pu s’initier au latin, à la rhétorique, à la paléographie, à la codicologie, à l’histoire romaine et à la philosophie antique : il sera donc équipé pour aborder Cicéron. Cette formation lui sera également indispensable pour étudier Tertullien. Mais où aura-t-il été introduit à la connaissance de l’Écriture [sainte] et à ses techniques d’interprétation dans les premiers siècles, où aura-t-il appris à discerner une question théologique et à examiner comment elle se traitait à l’époque ? […] »

Il est significatif qu’aux difficultés qu’il vient d’évoquer, non seulement cet auteur n’apporte pas de solution (y en a-t-il, d’ailleurs ?), mais après ce constat qui en découragerait plus d’un, l’idée ne l’effleure pas un instant que cet état de choses puisse remettre en cause sa détermination d’avancer résolument dans le champ de sa discipline. Tout au plus concède-t-il (p. 548) :

« Du reste, nous savons bien que tout chercheur, tout scientifique, est peu ou prou conduit à acquérir par lui-même des méthodes et des connaissances qu’on ne lui a pas apprises […] »

Et Junod de conclure :

« C’est là l’un des attraits de l’activité de recherche. »

J’ai fait miennes ses analyses et sa conclusion, en les appliquant au secteur d’étude et de recherche en matière d’histoire de la relation entre juifs et chrétiens, dont la création et l’expansion m’apparaissent souhaitables.


Difficultés méthodologiques dues à la rareté et à la non-fiabilité des documents


Mais l’ampleur démesurée du champ de la recherche n’est pas le seul obstacle à l’accession de l’étude des relations entre judaïsme et christianisme au rang d’une discipline scientifique digne de ce nom. Il en existe d’autres, qui sont au moins aussi redoutables. Je veux parler en particulier de la rareté des documents et des difficultés considérables d’interprétation que présentent nombre d’entre eux.

La majeure partie des œuvres de l’antiquité, on le sait, a péri, du fait des vicissitudes d’une histoire fertile en destructions guerrières, en saccages barbares, puis en destructions systématiques d’œuvres réputées hétérodoxes, par les autorités chrétiennes devenues impériales, par des moines incultes et fanatiques, ou par des écoles antagonistes. Les historiens modernes ont légitimement jeté le soupçon – même si ce fut parfois de manière hypercritique – sur l’histoire écrite par le vainqueur, ou au service du vainqueur (cas de Flavius Josèphe) [29]. Pour nous limiter à l’étude des relations entre juifs et chrétiens, il est patent que nous ne disposons pratiquement, pour documenter la période des premiers siècles de notre ère, que d’œuvres chrétiennes, ou, au mieux, judéo-chrétiennes, et encore, s’agissant de ces dernières, fort mutilées ou déformées, du fait qu’elles nous sont majoritairement parvenues sous forme de citations, le plus souvent malveillantes, figurant dans les ouvrages de Pères de l’Église ou d’écrivains ecclésiastiques. Ces difficultés peuvent, certes, être partiellement surmontées par des recoupements textuels, mais force est de reconnaître que la part de conjecture, inhérente à ces reconstitutions, n’est pas négligeable.

En outre, de nombreux documents ressortissent à des genres littéraires – exégèse, homilétique, kérygme, apologétique, ascétique, polémique, etc. – qui rendent plus que délicate leur utilisation comme source historique. C’est le cas tout particulièrement des écrits du Nouveau Testament, mais aussi des Apocryphes et des Pseudépigraphes, sans parler des récits légendaires et des apocalypses en tous genres, et des ouvrages des Pères de l’Église, dont il n’est pas toujours facile de mesurer la part qu’ils ont prise dans la formation ou l’inflammation des mentalités d’alors, et le rôle qu’ils ont pu jouer dans l’élaboration de la foi et des croyances des deux religions rivales et dans l’évolution de leurs relations mutuelles.

À ces problèmes objectifs s’en ajoutent d’autres, de nature plus subjective, découlant de la propension des scientifiques qui s’adonnent à l’étude de cette période et des phénomènes religieux y afférant, à élaborer des synthèses prématurées et des théories ambitieuses. Je me limiterai ici à une seule évocation, dans les détails de laquelle je n’entrerai pas : on ne compte plus les théories, aussi naïves qu’ingénieuses, voire aventureuses, auxquelles ont donné lieu la découverte et la publication des manuscrits du Désert de Juda, sans qu’aucune de ces projections mentales ait jamais débouché sur un consensus de la recherche.


Difficultés idéologiques dues à la persistance de la théorie de la « substitution »


Plus subtiles, mais non moins préjudiciables à l’objectivité de la recherche dans le domaine des relations entre judaïsme et christianisme, sont les résistances théologiques ou idéologiques. Elles constituent parfois des résurgences inconscientes d’un « enseignement du mépris » – qui taxait les juifs d’incrédulité volontaire et d’aveuglement coupable, du fait de leur refus de croire à la messianité et à la divinité de Jésus –, ou des reviviscences de la théorie de la « substitution » – qui affirmait, contrairement à l’enseignement de l’Épître aux Romains, que les juifs incrédules avaient été rejetés au bénéfice des chrétiens, lesquels, en raison de leur foi, avaient hérité de l’élection en lieu et place d’un Israël définitivement supplanté.

Souvent inconsciente, mais non moins inexorable, cette non-réception, plus ou moins sourde, de la nouvelle attitude de l’Église envers les juifs, se nourrit de tout. Elle recourt volontiers à l’apologétique, à l’exégèse spirituelle, allégorique, voire fondamentaliste, et à l’hypercritique textuelle [30]. La frilosité théologique de ses tenants les pousse à des mises en garde dramatiques contre l’adultération de la « saine doctrine », et à des appels frénétiques à conserver intact le « dépôt de la foi ». Elle se manifeste particulièrement par une inflation de la christologie, un dénigrement des écrits rabbiniques, voire par une attitude de soupçon – implicite ou explicite – envers les œuvres et la personne des rabbins, anciens autant que contemporains. L’essentiel étant de discréditer, par tous les moyens, toute tentative de rapprochement religieux entre chrétiens et juifs, au motif qu’une telle initiative est, au mieux, prématurée et, au pire, préjudiciable à l’intégrité et à l’orthodoxie de la foi chrétienne.

D’autant plus insidieuse qu’elle s’affiche rarement comme militante, étant donné le climat ecclésial plutôt bénéfique aux relations entre judaïsme et christianisme depuis quelques décennies, cette non-réception sévit sournoisement dans les milieux chrétiens les plus divers, tant parmi les théologiens que dans le clergé et, bien sûr, chez nombre de fidèles. Elle trouve des théoriciens dans les rangs de théologiens, d’exégètes et de spécialistes de l’étude des origines chrétiennes, disciplines qui concernent au premier chef notre secteur d’études. Sans pouvoir évoquer ici tous les cas de figure, je crois utile d’en épingler deux dans ma synthèse qui va suivre.



[1] Sur ce sujet, voir mon éditorial de janvier 2003 : « Ce palestinisme qui fait peur aux Juifs ».

[4] Dimanche Express, n° 16 - 20 avril 2008, p. 3 ; Voir « Incitation à la haine d'Israël dans un hebdomadaire catholique belge ».

[7] A. Longchamp, jésuite, « [D'un religieux blasphémateur :] Israël a fait taire ma prière », article en ligne. Le religieux a récidivé avec un autre article, non moins virulent : « Les Palestiniens et la punition collective ». Deux réactions, l’une catholique : « Un éditorial choquant, réaction de l'abbé Arbez au texte blasphématoire du jésuite Longchamp » ; l’autre, juive : Meïr Waintrater,« La Shoah conjurée, le Juif criminel et le chrétien martyr ».

[8] Naim Ateek, « Message de Pâques de Sabeel » (2001).

[11] Cardinal Etchegaray : « Le mur dessine une géographie d'Apartheid ».

[15] Ce qui suit reprend l’essentiel d’un exposé de Michaël Perko, « Chrétiens, Bible, et époque actuelle, la politique israélo-palestinienne ». Il faut regretter que son évocation des Évangéliques réduise leur doctrine en cette matière à un fondamentalisme biblique, et leur engagement aux côtés d’Israël à la seule dimension politique, et ne dise pas un mot de leur théologie. Il ne semble pas connaître l’ouvrage fondamental de Paul Charles Merkley, Christian Attitudes towards the State of Israel, McGill-Queen’s University, Montreal & KiKingston, London – Ithaca, 2001. Voir aussi Calvin L. Smith, The Jews, Modern Israel and the New Supercessionism. Ressources for Christians, King’s Divinity Press, Lampeter, United Kingdom, 2009 ; et l’article du même (2009), « Une vision chrétienne d’Israël ».

[18] Cassette Siloe 622. Preuve de l’empreinte profonde qu’a laissée l’enseignement de ce religieux, il existe, au Québec, un lieu de ressourcement spirituel intitulé « Centre Jean-Paul Régimbal ».

[20] Voir note de la Bible de Jérusalem (nouvelle édition 1981), sous Mt 24, 1ss, note f.

[21] J’ai mis en italiques les trois passages-clé qui corroborent, me semble-t-il, ma conception.

[22] Cf. 1 S 2, 35 ; 1 S 13, 14 ; Jr 3, 15; Ac 13, 22, etc.

[23] J’ai traité en détail, plus haut (VII.4.2. Royaume ôté aux Juifs, selon l’Évangile : une sanction définitive ?),du symbolisme, aussi mystérieux que prophétique, de la geste du dessèchement du figuier par Jésus.

[24] Les Sages du Talmud ont forgé l’expression hevlei hammashiah, douleurs de l’enfantement du Messie, métaphore bien connue du Nouveau Testament, voir, entre autres, Mt 24, 8 ; Mc 13, 8 ; Rm 8, 22 ; Ap 12, 2.

[25] Conformément à la célèbre formule d’Anselme de Cantorbéry (1033-1109), « fides quaerens intellectum », qu’on interprète généralement comme l’effort de la théologie pour rendre accessibles la révélation et l’expérience chrétiennes à l’intelligence humaine enracinée dans son histoire et sa culture.

[26] Norman Solomon, “The Context of the Jewish Christian Dialogue”, in Christian Jewish Relations 24/1-2, hiver 1991, p. 54.

[27] Les choses ont changé depuis, mais ce n’est pas le lieu d’en traiter (note de mai 2013).

[28] Les Pères de l'Église au xxe siècle. Histoire - Littérature - Théologie, Cerf, 1997, p. 530, qui cite A. Mandouze, « Mesure et démesure de la patristique », dans Studia patristica, III (TU, 78), Berlin, p. 13.

[29] Voir la longue introduction, au titre éloquent, qui constitue un essai en soi, placée, par Pierre Vidal-Naquet, en première partie de l'ouvrage intitulé : Flavius Josèphe, La guerre des Juifs, traduit du grec par Pierre Savinel, précédé par Du bon usage de la trahison, par P. Vidal-Naquet, éditions de Minuit, Paris, 1977.

[30] Pour un exemple frappant de non-réception exégético-théologique, voir A. Vanhoye, « Salut universel par le Christ et validité de l'Ancienne Alliance », dans Nouvelle Revue théologique, 116, Bruxelles 1994, p. 815-835 (voir la version pdf en ligne). J’ai personnellement réagi longuement à cet article, cf. M.R. Macina, « Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? À propos de la formule de Mayence », paru dans Istina XLI/5, novembre-décembre 1996, Paris, p. 347-400. 

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014