VII.5. Présomption chrétienne et dessein de Dieu

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Toutefois, comme l’expérience l’a montré, la relecture du dessein de Dieu sur le peuple juif à la lumière des passages de l’Écriture examinés ci-dessus, ne suffit pas à convaincre même les chrétiens les mieux disposés à l’égard de ce peuple. Sans le savoir, ils se comportent comme les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection des corps et tentaient d’embarrasser Jésus en évoquant le cas d’école hyperbolique d’une femme qui aurait eu sept maris successifs, suivi de la question triomphale, insoluble selon eux :

Mt 22, 28 : À la résurrection, duquel des sept sera-t-elle donc la femme ? Car tous l’auront eue.

On connaît la réponse du Christ. :

Mt 22, 30 : À la résurrection… on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel.

Les Sadducéens extrapolaient à partir de leur savoir et parlaient des réalités célestes comme si elles étaient à l’image des réalités humaines.

Telle est, toutes proportions gardées, la situation des chrétiens qui voient dans la perspective d’un rétablissement du peuple juif une impossibilité logique, parce qu’ils jugent des choses de Dieu avec leurs convictions apologétiques (voire géopolitiques !), au lieu de lire humblement les Écritures sans omettre les passages dont ils n’admettent pas la littéralité, et en ayant la présomption de faire passer les desseins de Dieu sous les fourches caudines de leur raison.

Comme les Sadducéens dans le contexte qui était le leur, ils extrapolent à partir de leur situation confessionnelle et parlent des réalités du Royaume comme si elles devaient obéir à leur schéma théologique de l’histoire du salut.


VII.5.1. « Vous faites erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu » (Mt 22,
29)

Que faites-vous, objectent-ils, de la « parabole des vignerons homicides » ?

L’argument vaut qu’on s’y arrête. Ce texte, en effet, constitue apparemment une condamnation sans appel :

Mt 21, 33-41 ; Mc 12, 1-10 ; Lc 20 9-17 : Écoutez une autre parabole. Un homme était propriétaire, et il planta une vigne ; il l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour ; puis il la loua à des vignerons et partit en voyage. Quand approcha le moment des fruits, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour en recevoir les fruits. Mais les vignerons se saisirent de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, en lapidèrent un troisième. Finalement il leur envoya son fils, en se disant : Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons, en voyant le fils, se dirent par-devers eux : Celui-ci est l’héritier : venez, tuons-le, que nous ayons son héritage. Et, le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Lors donc que viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ? Ils lui disent : “Il fera misérablement périr ces misérables, et il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps.”

Circonstance aggravante, pensent ces chrétiens : la parabole est suivie d’une référence explicite à l’Écriture (Ps 118, 22) :

Mt 21, 42 (= Mc, 12 10-11 : Lc 20, 17-18) : Jésus leur dit : “N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs c’est elle qui est devenue pierre de faîte ; c’est là l’oeuvre de L’Éternel et elle est admirable à nos yeux ?”

D’autant que d’autres versets du Nouveau Testament semblent enfoncer le clou, si l’on peut dire :

Ac 4, 11-12 : C’est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue la pierre d’angle. Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés.

1 P 2, 4 : Approchez-vous de lui, la pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu.

1 P 2, 7-8 : À vous donc, qui croyez, l’honneur, mais pour ceux qui ne croient pas, la pierre qu’ont rejetée les constructeurs, celle-là est devenue la tête de l’angle, pierre d’achoppement et roc qui fait tomber, eux qui achoppent sur la parole, ne croyant pas à ce devant quoi ils ont pourtant été mis.


VII.5.2. « Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu » (Rm 11, 33)

Pourtant – nous allons le voir –, une autre explication est possible. Commençons par citer intégralement le Psaume 118, où figure cette prophétie apparemment fatale aux juifs :

Rendez grâce à L’Éternel, car il est bon, car éternel est son amour ! Qu’elle le dise, la Maison d’Israël : éternel est son amour ! Qu’elle le dise, la Maison d’Aaron : éternel est son amour! Qu’ils le disent, ceux qui craignent L’Éternel : éternel est son amour ! De mon angoisse j’ai crié vers L’Éternel, il m’exauça, me mit au large. L’Éternel est pour moi : plus de crainte, que me fait l’homme, à moi ? L’Éternel est pour moi mon aide entre tous, j’ai toisé mes ennemis. Mieux vaut s’abriter en L’Éternel que se fier en l’homme ; mieux vaut s’abriter en L’Éternel que se fier aux puissants. Les Païens m’ont tous entouré, au nom de L’Éternel je les sabre ; ils m’ont entouré, enserré, au nom de L’Éternel je les sabre ; ils m’ont entouré comme des guêpes, ils ont flambé comme feu de ronces, au nom de L’Éternel je les sabre. On m’a poussé, poussé pour m’abattre mais L’Éternel me vint en aide ; ma force et mon chant, c’est L’Éternel, il fut pour moi le salut. Clameurs de joie et de salut sous les tentes des justes ; la droite de L’Éternel a fait prouesse, la droite de L’Éternel a le dessus, la droite de L’Éternel a fait prouesse ! Non, je ne mourrai pas, je vivrai et publierai les oeuvres de L’Éternel. Il m’a châtié et châtié, L’Éternel, à la mort, il ne m’a pas livré. Ouvrez-moi les portes de justice, j’entrerai, je rendrai grâce à L’Éternel ! C’est ici la porte de L’Éternel, les justes entreront. Je te rends grâce, car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut. La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle. C’est là l’oeuvre de L’Éternel, ce fut merveille à nos yeux. C’est le jour que fit L’Éternel, pour nous allégresse et joie. De grâce, Éternel, donne le salut ! De grâce, Éternel, donne la victoire! Béni soit, au nom de L’Éternel, celui qui vient ! Nous vous bénissons de la Maison de L’Éternel. L’Éternel est Dieu, il nous illumine. Serrez vos cortèges, rameaux en main, jusqu’aux cornes de l’autel. C’est toi mon Dieu, je te rends grâce, mon Dieu, je t’exalte ; je te rends grâce car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut. Rendez grâce à L’Éternel car il est bon, car éternel est son amour !

Une remarque préalable s’impose. Il est clair que ce Psaume est un cantique de joie et d’action de grâces du Peuple de Dieu pour le salut dont il a bénéficié. « On m’a poussé pour m’abattre, mais L’Éternel me vint en aide », dit le texte (v. 13). Par conséquent, les vv. 22-23, seuls retenus par les Synoptiques, ne sont pas, malgré les apparences, une invective, mais s’inscrivent dans un contexte de stupeur joyeuse :« C’est là l’oeuvre de L’Éternel, ce fut merveille à nos yeux ! » (v. 23). Mieux, cet événement mystérieux (la « pierre rejetée » devenue « tête de l’angle ») introduit le « jour de L’Éternel » que le Peuple de Dieu qualifie ainsi : « pour nous allégresse et joie » (v. 24).

Pour mieux entrer dans ce mystère, rappelons ici deux textes vétérotestamentaires consonants avec ce passage :

Is 28, 14-22 : C’est pourquoi, écoutez la parole de L’Éternel, hommes insolents, gouverneurs de ce peuple qui est à Jérusalem. Vous avez dit : “Nous avons conclu une alliance avec la mort, avec le shéol, nous avons fait un pacte. Quant au fléau menaçant, il passera sans nous atteindre, car nous avons fait du mensonge notre refuge, et dans la fausseté nous nous sommes cachés”. C’est pourquoi ainsi parle L’Éternel Dieu : Voici que je vais poser en Sion une pierre, une pierre de granit, pierre angulaire, précieuse, pierre de fondation bien assise : celui qui s’y fie ne sera pas ébranlé. Et je prendrai le droit comme mesure et la justice comme niveau. Mais la grêle balaiera le refuge de mensonge et les eaux inonderont la cachette ; votre alliance avec la mort sera rompue, votre pacte avec le shéol ne tiendra pas. Quant au fléau destructeur, lorsqu’il passera, vous serez piétinés par lui. Chaque fois qu’il passera, il vous saisira, car chaque matin il passera, et le jour et la nuit, et il n’y aurait que terreur à en comprendre la révélation. Car la couche sera trop courte pour s’y étendre, et la couverture trop étroite pour s’en envelopper. Oui, comme au Mont de Peraçim, L’Éternel se lèvera, comme au Val de Gabaôn, il frémira, pour opérer son oeuvre, son oeuvre étrange, pour accomplir sa tâche, sa tâche mystérieuse. Et maintenant, cessez de vous moquer, de peur que ne se resserrent vos liens, car je l’ai entendu : c’est irrévocablement décidé par le Seigneur L’Éternel Sabaot, contre tout le pays.

Za 4, 6b-10a : Voici la parole de L’Éternel concernant Zorobabel : ce n’est pas par la puissance, ni par la force, mais par mon Esprit - dit L’Éternel Sabaot. Qu’es-tu, grande montagne ? Devant Zorobabel, deviens une plaine. Il fera sortir la pierre de faîte au milieu des acclamations : « Bravo ! Bravo pour elle ! » La parole de L’Éternel me fut adressée en ces termes : les mains de Zorobabel ont fondé ce temple : ses mains l’achèveront. Et vous saurez que L’Éternel Sabaot m’a envoyé vers vous. Car qui donc méprisait ce jour d’événements minimes ? On se réjouira en voyant le fil à plomb en la main de Zorobabel.

L’implication eschatologique de ces passages ne fait pas de doute. Il reste qu’ils sont très difficiles à comprendre, surtout celui du prophète Zacharie. C’est sur lui que nous nous arrêterons un instant. La pierre dont parle le prophète est celle que Dieu place devant Josué, le grand prêtre des exilés revenus pour reconstruire le Temple et repeupler la Terre d’Israël. L’oracle précise :

Za 3, 9a : sur cette unique pierre, il y a sept yeux. Voici que je vais graver moi-même son motif, oracle de L’Éternel Sabaot.

D’emblée, remarquons que les « sept yeux » de cette pierre sont évoqués dans le Nouveau Testament. En effet, on lit dans le Livre de l’Apocalypse :

Ap 5, 6 : Alors, je vis, debout entre le trône aux quatre Vivants et les Vieillards, un Agneau, comme égorgé, portant sept cornes et sept yeux, qui sont les sept Esprits de Dieu en mission par toute la terre.

Il y a donc équivalence entre la « pierre », de la prophétie de Zacharie, et l’« Agneau, comme égorgé », figure du Christ, dans le passage de l’Apocalypse, cité ci-dessus. Reste à tenter d’éclaircir quelque peu ce symbolisme mystérieux. De fait, plusieurs termes de la prophétie de Zacharie sont très obscurs pour nous. Et tout d’abord, qu’est donc cette fameuse « pierre de faîte » de Za 4, 7 ? Précisons, tout d’abord, que c’est une traduction approximative d’une expression hébraïque difficile : « even haroshah », littéralement, pierre de tête. haroshah est une forme adjective unique du mot rosh, qui signifie « tête », « chef » ; telle quelle, l’expression est équivalente à rosh pinah, qui signifie littéralement « tête d’angle », c’est-à-dire « pierre de fondation ». Dans l’oracle de Zacharie, Zorobabel, le « rejeton royal » des exilés, qui est l’Oint royal (et qui – rappelons-le – n’est que second derrière « l’Oint sacerdotal », Josué, dont le nom Yeshuah, est aussi celui de Jésus), découvre, dévoile, met au jour la pierre de fondation et la présente au peuple qui l’acclame.

Ce symbolisme s’éclaire si nous comprenons que cette geste prophétique appelle un accomplissement apocatastatique eschatologique. Zacharie, d’ailleurs, le dit clairement lui-même, en ces termes :

Za 3, 8ss : Écoute donc, Josué, grand prêtre, toi et tes compagnons qui siègent devant toi – car ce sont des hommes de présage – voici que je vais introduire mon serviteur germe [1] et j’écarterai l’iniquité de ce pays en un seul jour.

C’est précisément ce qu’exprime le verset déjà cité :

Ps 118, 24 : Voici le jour que fit L’Éternel, pour nous, allégresse et joie.

Historiquement, Josué et Zorobabel sont les deux Oints, à savoir : le « grand prêtre (kohen harosh) et le rejeton royal », avec, dans la main de Zorobabel, la pierre d’angle (even haroshah). Mais ils ne sont que l’antitype, le présage de l’Oint eschatologique, le Christ, qui cumule en lui les deux fonctions éminentes de grand prêtre et de roi de son Peuple [2]

Il semble donc qu’au temps voulu par Dieu, le peuple juif reconnaîtra cette « pierre » d’angle ce « rocher de son salut », si profondément incrusté, « scellé dans ses trésors » (cf. Dt 32, 34), et que prendra tout son sens le verset 26, du même Psaume 118, que Jésus lui-même avait cité en ces termes :

Lc 13, 34-35 (et parallèle Mt 23, 37ss.) : Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes... et vous n’avez pas voulu. Voici que votre maison va vous être laissée. Oui, je vous le dis : Vous ne me verrez plus jusqu’à ce qu’arrive le jour ou vous direz : béni soit celui qui vient au nom de L’Éternel.

C’est donc qu’ils le verront, le reconnaîtront et l’introniseront eux-mêmes comme leur roi (cf. Mt 21, 9). C’est pourquoi il est écrit dans ce même psaume :

Ps 118, 17-18 : Non, je ne mourrai pas, je vivrai et publierai les oeuvres de L’Éternel ; il m’a châtié et châtié, L’Éternel, à la mort, il ne m’a pas livré.

De fait, Dieu a sans cesse éprouvé son Peuple au cours des siècles. Il l’a humilié sans mesure. Il a même semblé l’avoir « rejeté ». Osée avait d’ailleurs prophétisé sa mise à l’écart :

Os 3, 4-5 : Car, pendant de longs jours, les enfants d’Israël resteront sans roi et sans chef, sans sacrifice et sans stèle, sans éphod et sans teraphim. Ensuite, les enfants d’Israël reviendront ; ils chercheront L’Éternel, leur Dieu, et David, leur roi ; ils accourront en tremblant vers L’Éternel et vers ses biens, dans la suite des jours.

Mais il avait aussi annoncé son retour en grâce :

Os 6, 1 ; Venez, retournons vers L’Éternel, il a déchiré, il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons en sa présence.

Or, Jésus est réputé avoir dit :

Jn 2, 19 : Détruisez ce sanctuaire et, en trois jours, je le relèverai.

Et, si nous n’avons pas encore entrevu le mystère, Pierre nous y aide, lorsqu’il écrit, en citant le psaume 90, 4 :

2 P 3, 8 : Mais voici un point, très chers, que vous ne devez pas ignorer : c’est que devant L’Éternel, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour.

Que celui qui a des oreilles pour entendre comprenne !

Précisons, pour qu’on « entende » mieux, que Jésus est resté dans le sein de la terre non pas trois jours et trois nuits, comme le dit l’expression stéréotypée, mais du vendredi à 15 heures jusqu’aux premières heures du matin du dimanche, ce qui fait bien trois jours : vendredi, samedi et dimanche, mais dont un seul fut complet (le samedi), soit 24 heures, donc un jour, tandis qu’il ne fut au tombeau que 9 heures, le vendredi, et environ 6 heures, le dimanche, soit, en rigueur de termes, environ 40 heures, donc près de deux jours. En conséquence, si nous admettons l’équivalence – un jour = mille ans – des textes inspirés, le « troisième jour », d’Os 6, 2, équivaudrait au début du troisième millénaire de notre ère [3].

Bien sûr, il ne s’agit là que de spéculations pieuses et incertaines de par leur nature même. Elles ne doivent pas faire perdre de vue le mystère essentiel contenu dans ces prophéties : le rétablissement d’Israël sur sa terre. Cet événement, qui n’est que le premier acte humain de la geste divine eschatologique, s’inscrit dans les prodromes de la Fin des temps et marque le début de l’apocatastase. Il est l’aboutissement du long mûrissement d’une réalité, cachée et insaisissable sans l’aide de la foi et de l’Esprit : celle du nouveau Temple de Dieu en cours d’édification dans le Christ, encore appelé Royaume, ou Église [4].

Pour mémoire, immédiatement après la déclaration stupéfiante de Jésus : « détruisez ce sanctuaire et, en trois jours, je le relèverai » (Jn 2, 19), l’évangéliste fait cette remarque éclairante : « Mais lui parlait du sanctuaire de son corps » (v. 21), ce que confirme un des témoins à charge contre Jésus devant le Sanhédrin :

Mc 14, 58 : Nous l’avons entendu dire : Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme et, en trois jours, j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.

Or Paul dévoile, de façon fulgurante, la réalité que recèle ce mystère, lorsqu’il écrit :

2 Co 5,1 : Nous savons, en effet, que, si cette tente – notre maison terrestre – vient à être détruite, nous avons un édifice qui est l’oeuvre de Dieu, une maison éternelle qui n’est pas faite de main d’homme, dans les cieux [...]

Et, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur l’identité entre Peuple de Dieu et Corps du Christ, il précise :

1 Co 15, 44-49 : On est semé corps psychique (=animé, doté de souffle), on ressuscite corps spirituel. C’est ainsi qu’il est écrit : le premier homme, Adam, a été fait âme vivante : le dernier Adam, Esprit vivifiant. Mais ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord, c’est le psychique, puis le spirituel. Le premier homme, issu du sol, est terrestre, le second, lui, vient du ciel. Tel a été le terrestre, tels seront aussi les terrestres ; tel le céleste, tels seront aussi les célestes. Et, de même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste.

Que ce corps constitue l’assemblée des croyants, généralement appelée Église, nous est affirmé sans ambages par le même Paul :

Col 1, 15ss : Il est l’image du Dieu invisible, Premier-Né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, seigneuries, principautés, puissances ; tout a été créé par Lui et pour Lui. Il est avant toutes choses et tout subsiste en Lui, et il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église.

Et les disciples du Christ en sont les membres, par le baptême qui les a greffés sur lui :

Col 2, 6ss : Le Christ tel que vous l’avez reçu, Jésus, le Seigneur, c’est en Lui qu’il vous faut marcher, enracinés et édifiés en Lui [...] Car, en Lui, habite corporellement toute la plénitude de la divinité et vous vous trouvez, en Lui, associés à sa plénitude [...] C’est en Lui que vous avez été circoncis d’une circoncision qui n’est pas faite de main d’homme, par l’entier dépouillement de votre corps charnel, telle est la circoncision du Christ : ensevelis avec Lui lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec Lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts.

Mais voici une autre précision qui amalgame les thèmes « maison-corps » ; elle est due à l’auteur de l’Épître aux Hébreux :

Hb 3, 1-6 : En conséquence, frères saints, vous qui avez en partage une vocation céleste, considérez l’apôtre et grand prêtre de notre profession de foi, Jésus ; il est fidèle à celui qui l’a institué, comme Moïse le fut aussi dans toute sa maison. Car il a été jugé digne d’une gloire supérieure à celle de Moïse, dans la mesure même où la dignité du constructeur d’une maison est plus grande que celle de la maison elle-même. Toute maison, en effet, est construite par quelqu’un, et celui qui a tout construit, c’est Dieu. Moïse, à la vérité, a été fidèle dans toute sa maison en qualité de serviteur pour témoigner de ce qui devait être dit ; tandis que le Christ, lui, l’a été en qualité de fils, à la tête de sa maison. Et sa maison, c’est nous, pourvu que nous gardions l’assurance et la joyeuse fierté de l’espérance.

Enfin, c'est l’apothéose. Après avoir dévoilé le mystère de l’unité mystique des deux peuples devenus « en lui, tous les deux, un homme nouveau » (Ep 2, 15) et « réconciliés avec Dieu, tous deux en un seul corps, par la croix » (v. 16), après nous avoir assurés que Juifs et Chrétiens ont « tous deux, en un seul Esprit, accès auprès du Père » (v. 18), Paul dévoile la totalité du mystère :

Ep 2, 19-22 : Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers, ni des hôtes ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. Car la construction que vous êtes a pour fondations les apôtres et les prophètes et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même. En Lui, toute la construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ; en Lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit.

Ainsi, la boucle est bouclée : la fameuse pierre d’angle de Ps 118, 22 est bien celle du Corps du Christ, qui est l’Église, assemblée des croyants, et cette construction, qui inclut les deux peuples, « grandit en un Temple saint dans le Seigneur » ; ce temple dont Jésus annonçait qu’il le rebâtirait en trois jours, et qui est son Corps.

 

VII.5.3 « Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! » (Rm 11, 33)

Le Psaume 118, cité intégralement plus haut, est, à l’évidence, un cantique de joie et d’action de grâces du Peuple de Dieu pour le salut dont il a bénéficié. « On m’a poussé pour m’abattre, mais L’Éternel me vint en aide », dit le texte (v. 13). C’est pourquoi j’ai affirmé, plus haut (VII.5.2), que les vv. 22-23, seuls retenus par les Synoptiques, ne constituent pas, malgré les apparences, un reproche, mais s’inscrivent dans un contexte de stupeur joyeuse.

Mais ce psaume réserve d’autres surprises. Tout d’abord, la fameuse phrase, apparemment fatale au peuple juif : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle », est précédée par celle-ci :

Ps 118, 21 : Je te rends grâce, car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut.

Et elle est suivie par une affirmation qui n’a pas sa place dans un contexte de reproche et de condamnation :

Ps 118, 24 : C’est le jour que fit L’Éternel, pour nous allégresse et joie.

Et soudain, voici une autre phrase étonnante :

Ps 118, 26 : Béni soit, au nom de L’Eternel, celui qui vient !

Il est significatif que le Nouveau Testament l’ait citée à six reprises. Elle figure quatre fois dans un récit événementiel – celui de « l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem » :

Mt 21, 9 : Les foules qui marchaient devant lui et celles qui suivaient criaient : “Hosanna au fils de David !” […]

Mc 11, 9 : Et ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : “Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! Hosanna au plus haut des cieux”.

Lc 19, 38 : Ils disaient : “Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux !”

Jn 12, 13 : ils prirent les rameaux des palmiers et sortirent à sa rencontre et ils criaient : “Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur et le roi d’Israël !”

Elle figure deux autres fois dans une perspective prophétique d’avenir :

Mt 23, 39 : Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez : “Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !”

Lc 13, 35 : Voici que votre maison va vous être laissée. Oui, je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce qu’arrive [le jour] où vous direz : “Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !”

On ne saurait trop insister sur le caractère étrange de ce recours insistant de l’Évangile au verset 26 du Psaume 118. Pour ce qui est de l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, nous ignorons si c’est par enthousiasme que cette citation a jailli des lèvres de la foule venue à la rencontre de Jésus, ou s’il s’est agi d’une véritable confession publique de la messianité du « prophète de Galilée ». En effet, l’Évangile se contente de nous relater l’événement sans le commenter, et surtout, l’épisode tourne court, à la manière d’un acte manqué. Qu’on en juge par la fin du récit de Marc :

Mc 11, 11 : Il entra à Jérusalem dans le Temple et, après avoir tout regardé alentour, comme il était déjà tard, il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze.

Quant à la condition que met Jésus à sa manifestation (future) à Israël, elle est tout aussi étrange. D’ailleurs, à en croire l’Évangile de Jean et dans un autre contexte, les juifs s’en étonnent :

Jn 7, 33-36 (= Jn 8, 21-22) : Jésus dit alors : “Pour un peu de temps encore je suis avec vous, et je m’en vais vers celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez, et ne me trouverez pas ; et là où je suis, vous ne pouvez pas venir”. Les Juifs se dirent entre eux : “Où va-t-il aller, que nous ne le trouverons pas ? Va-t-il rejoindre ceux qui sont dispersés chez les Grecs et enseigner les Grecs ? Que signifie cette parole qu’il a dite : Vous me chercherez et ne me trouverez pas ; et où je suis, vous ne pouvez pas venir ?”

Ce qui est sûr, c’est qu’en se référant à deux passages du même Psaume 118, les premiers prédicateurs (juifs !) qui avaient cru à la messianité et à la résurrection de Jésus, y avaient vu non seulement une préfiguration de l’entrée symbolique à Jérusalem du Jésus historique, mais une annonce prophétique de son entrée glorieuse, à venir, lors de l’instauration en gloire du Royaume de Dieu sur la terre.

C’est le lieu d’évoquer cet extrait de la littérature rabbinique, qui semble inspiré :

TB Sanhedrin, 98a : « Rabbi Yehoshua, fils de Lévi, évoque deux textes scripturaires qui semblent se contredire : Et voici que, sur les nuées du ciel, est arrivé comme un fils d’homme (cf. Dn 7, 13). Il est humble et monté sur un âne (cf. Za 9, 9). Le Talmud donne la solution : “S’ils le méritent il viendra sur les nuées du ciel, s’ils ne le méritent pas : [il viendra] humble et monté sur un âne.” »

N’est-ce pas exactement ce qui s’est produit, lors de la curieuse entrée à Jérusalem du prophète galiléen, juché sur un âne ? Il ne semble pas que furent nombreux ceux qui comprirent l’allusion à la prophétie messianique de Zacharie et qui s’associèrent aux acclamations du petit groupe des disciples pour crier : « Hosanna au fils de David ! » (Cf. Mt 21, 9).

Par la citation explicite qu’il a faite d’un passage des Écritures (ici, le Psaume 118), Jésus s’en est « approprié » la portée messianique en l’appliquant à sa mission et à son témoignage personnels uniques – ce qui est la « récapitulation » (cf. Ep 1, 10). En en prophétisant l’accomplissement plénier, il en a « signifié » la portée eschatologique – ce qui est l’apocatastase. C’est en Jésus, Messie d’Israël et des nations que se récapitulent, en germe et en vue de leur réalisation par apocatastase, au temps connu de Dieu seul, les prophéties de la fin des temps et de l’irruption du Royaume de Dieu :

Za 6, 12 : Ainsi parle L’Éternel Sabaot. Voici un homme dont le nom est Germe. Là où il est, quelque chose va germer.

Et pour couronner le tout, voici le texte intégral d’un Psaume, considéré par la Tradition chrétienne comme entièrement messianique et comme dévoilant par avance le sort du Christ. Y figurent, en effet, les passages suivants, explicitement cités par le Nouveau Testament comme prophétisant ce qui est arrivé à Jésus : Ps 69, 5 = Jn 15, 25 : « Ils m’ont haï sans raison » ; Ps 69, 10 = Jn 2, 17 : « Le zèle de ta maison me dévore » ; Ps 69, 22 = Jn 19, 29 : « Dans ma soif, ils m’ont fait boire du vinaigre » [5], et pourtant, il est indubitable que celui qui émet ces plaintes n’est pas le Saint de Dieu ; en témoigne le verset 6 du même psaume : « Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées » :

Ps 69, 2-34 : Sauve-moi, ô Dieu, car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme. J’enfonce dans la bourbe du gouffre, et rien qui tienne ; je suis entré dans l’abîme des eaux et le flot me submerge. Je m’épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux sont consumés d’attendre mon Dieu. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans raison ; ils pullulent ceux qui veulent me détruire, qui me harcèlent injustement [pour que] je restitue ce que je n’ai pas volé ! Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées. Qu’ils ne rougissent pas de moi, ceux qui t’espèrent, Éternel Sabaot ! Qu’ils n’aient pas honte de moi, ceux qui te cherchent, Dieu d’Israël ! Car c’est à cause de toi que j’ai essuyé l’insulte, que la honte m’a couvert le visage, que je suis devenu différent pour mes frères, un étranger pour les fils de ma mère ; car le zèle de ta maison me dévore, l’insulte de tes insulteurs tombe sur moi. Si je verse des larmes en jeûnant, je subis leur l’opprobre ; si je me revêts d’un sac pour vêtement, je suis l’objet de leurs sarcasmes, la fable des gens assis à la porte et la chanson des buveurs d’alcool. Et moi, je te prie, Seigneur, au temps favorable, en ton grand amour, Dieu, réponds-moi en la vérité de ton salut. Tire-moi du bourbier, que je ne m’enfonce, que j’échappe à mes adversaires et à l’abîme des eaux ! Que le flux des eaux ne me submerge, que le gouffre ne m’avale, que la bouche de la fosse ne me happe ! Réponds-moi, Éternel, car ton amour est bonté ; en ta grande tendresse tourne-toi vers moi ; à ton serviteur ne cache point ta face, car je suis opprimé, vite, exauce-moi ; approche de mon âme, sauve-la, à cause de mes ennemis, rachète-moi. Toi, tu connais mon insulte, ma honte et mon affront. Tous mes oppresseurs sont devant toi. L’insulte m’a brisé le coeur, et je suis à bout. J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé. Ils ont mis du fiel dans ma nourriture, dans ma soif ils m’ont donné à boire du vinaigre. Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard ; que leurs yeux s’enténèbrent en sorte qu’ils ne voient plus, et fais-leur toujours plier le dos. Déverse sur eux ton courroux, que le feu de ta colère les atteigne ; que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitant. Ils s’acharnent sur celui que tu frappes, ils rajoutent aux blessures de ta victime. Charge-les, tort sur tort, qu’ils n’aient pas accès à ta justice ; qu’ils soient effacés du livre de vie, et ne soient pas inscrits avec les justes. Et moi, affligé et souffrant, ton salut, ô Dieu, m’élèvera ! Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je le magnifierai par l’action de grâces ; cela plaît à L’Éternel plus qu’un jeune taureau, ayant cornes et sabots. Les humbles verront, ceux qui cherchent Dieu se réjouiront, et votre coeur vivra. Car L’Éternel a entendu les pauvres, il n’a pas méprisé ses captifs. Les cieux et la terre l’acclameront, les mers et tout ce qui y foisonne. Car Dieu sauvera Sion, il rebâtira les villes de Juda, ils y habiteront, et en hériteront ; la descendance de ses serviteurs en héritera et ceux qui aiment son nom y demeureront.

Les partisans du sens exclusivement christologique des prophéties et des situations de l’Ancien Testament, ne sont pas troublés par l’inclusion de l’aveu des péchés du psalmiste dans le contexte de ce psaume. A leurs yeux, tout se passe comme si l’Écriture était une espèce de « placenta prophétique » dont tout ce qui n’est pas intégré dans le Christ ou dans l’Église est finalement rejeté, comme l’arrière-faix lors d’un accouchement. C’est qu’ils ne connaissent pas les modalités de l’incarnation du dessein de Dieu dans l’histoire des hommes, en général, et dans celle du peuple juif, en particulier. J’y reviendrai.

Ce chapitre s’est ouvert sur la méditation douloureuse du « rejet » apparent du peuple juif et ses conséquences. Il s’achève sur la certitude que l’histoire des deux peuples, séparés mais indissociables, relue comme Dieu l’a vue par avance, de toute éternité – et dont il a, en quelque sorte, génétiquement gravé le « programme » (= le dessein divin) dans les Écritures, avec « les bonnes actions que Dieu a préparées d’avance pour que nous les accomplissions » (cf. Ep 2, 10), est parvenue à un stade décisif.

Il incombe désormais à tout croyant « enseigné par Dieu » (Cf. Jn 6, 45 = Is 54, 13), de chercher et de scruter, à l’instar des prophètes (1 P 1, 10ss), les modalités de la réalisation mystérieuse du dessein divin sur les deux Peuples – les chrétiens, qui ont cru en Jésus, et les juifs qui n’ont pas été convaincus – dont le Christ n’a fait qu’un (cf. Ez 37, 15-28 et Ep 2, 11-22).

 

VII.6. Bilan d’un survol


Au terme de cette quête de sens théologique du vis-à-vis bimillénaire du christianisme et du judaïsme et de la mutation radicale qui l’a affecté en moins d’un demi-siècle, il convient d’en faire un bilan provisoire.

Ce n’est pas chose facile, non seulement en raison de la complexité de la tâche, mais du fait qu’il s’agit d’un processus récent et encore en gestation, et que l’observateur n’a pas suffisamment de recul historique pour saisir le phénomène dans sa complexité et ses implications.

Toutefois, un certain nombre d’observations factuelles peuvent être formulées.

• Tout d’abord, il faut prendre en compte la remarque de M. Simon, dans son ouvrage classique, Verus Israel [6] :

« Pour la communauté primitive, l’Église ne se distingue d’Israël que de façon toute provisoire. Lorsque son message aura été accepté par tous les Juifs, à l’intention desquels elle le proclame d’abord, les deux groupements n’en feront plus qu’un : de même que Jésus est le Messie prédit par les Écritures, de même, l’Église sera Israël, rénové en vue de son retour glorieux. »

Cette constatation est corroborée par de rares vestiges littéraires primitifs qui ont survécu, dont on a cité, plus haut, quelques extraits [7] : celui de l’anonyme des Homélies Pseudo-Clémentines ; celui de Justin Martyr, dans le Dialogue avec Tryphon ; et celui de l’évêque nestorien, Isho’dad de Merw.

• Malheureusement, les belles espérances judéo-chrétiennes du premier siècle de notre ère se sont rapidement dissipées, tandis que s’installait peu à peu un état de belligérance confessionnelle, d’abord larvée, puis ouverte, entre les croyants au Christ, issus tant du judaïsme que de la gentilité, et les juifs restés attachés à la Loi et à la Tradition. Pourtant, c’est des uns et des autres que Paul parlait quand, dans un éclair d’inspiration prophétique, il affirmait que, « des deux », Jésus avait « fait un » (Ep 2, 14). Quoi qu’il en soit, au fil des siècles, cette fracture – qu’un auteur catholique a définie comme le « prototype des schismes » [8] – n’a fait que se creuser, au point qu’il ne fut plus jamais question, par la suite, de deux communautés, mais de deux religions, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Les chrétiens se sont tellement habitués à cette situation, que rares sont ceux qui réalisent les implications du fait que la révélation chrétienne s’est « incarnée » dans le peuple juif, et que son message originel proclamait essentiellement l’avènement de la royauté de Dieu sur la terre, dont des milliers de juifs du début du 1er siècle croyaient que Jésus était à la fois le héraut et le Messie annoncé par les prophètes.

• Pourtant – force est d’en convenir – ni l’attitude positive nouvelle des chrétiens à l’égard du judaïsme, ni le « nouveau regard » que, suite au Concile Vatican II, l’Église a préconisé de porter sur les juifs, n’ont apporté le moindre changement à cette situation de fait. Si particulier que fût, de l’aveu même des Pères conciliaires, le « lien qui unit spirituellement » chrétiens et juifs (Nostra Aetate, § 4), personne, en chrétienté, ne remettait en cause la saisie des juifs et des chrétiens comme étant les fidèles de deux religions. Plus radical encore, c’est au cours des assises de ce Concile que fut recyclée, en d’autres termes, la formule patristique du « Verus Israel » (véritable Israël), quand l’Église fut définie comme « nouveau peuple de Dieu » (Lumen Gentium II, 9 et Nostra Aetate, § 4), et « nouvel Israël » (Lumen Gentium, II, 9, et Ad Gentes, 5) [9].

• J’ai dit, plus haut, que l’espérance originelle n’avait pas sombré pour autant, mais qu’elle avait rejailli, de manière inopinée, avec une vigueur inégalée et enrichie d’un approfondissement, totalement inattendu, du mystère, à la faveur d’une formule, dont nul ne connaît la genèse, mais qui figure bel et bien dans un des textes fondamentaux de l’enseignement de l’Église sur les relations entre les chrétiens et les juifs : « Le peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance » [10]. Qu’il suffise, à ce stade, de considérer que l’Église a prophétisé sans le savoir, et que tel est le sens réel des expressions « nouveau peuple de Dieu », et « nouvel Israël », par lesquelles elle se définissait dans deux Constitutions conciliaires, sans imaginer un seul instant qu’elles seraient subsumées, vingt ans plus tard, dans la formule « unitaire » inspirée : « peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance ».

• Nous avons donc la situation paradoxale suivante : D’une part, un christianisme qui continue de se considérer comme « unique voie de salut », par fidélité à ses Écritures, et en particulier aux passages scripturaires suivants :

1 Tm 2, 5 : Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même.

He 8, 6 : […] Le Christ a obtenu un ministère d’autant plus élevé que meilleure est l’alliance dont il est le médiateur, et fondée sur de meilleures promesses.

He 9, 15 : Voilà pourquoi il est médiateur d’une nouvelle alliance, afin que, sa mort ayant eu lieu pour racheter les transgressions de la première alliance, ceux qui sont appelés reçoivent l’héritage éternel promis.

Et d’autre part, un judaïsme qui persévère dans sa foi au Dieu qui l’a choisi, et dont il sait qu’il ne l’a pas rejeté, sur la foi de multiples textes de l’Écriture, dont ceux-ci :

1 S 12, 22 (= Ps 94, 14) : Car L’Éternel ne répudiera pas son peuple, pour l’honneur de son grand nom, car L’Éternel a daigné faire de vous son peuple.

Is 41, 9 : Et toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j’ai choisi, race d’Abraham, mon ami, toi que j’ai saisi aux extrémités de la terre, que j’ai appelé des contrées lointaines, je t’ai dit : “Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté.”

Is 54, 6-10 : Oui, comme une femme délaissée et accablée, L’Éternel t’a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu. Un court instant je t’avais délaissée, ému d’une immense pitié, je vais t’unir à moi. Débordant de fureur, un instant, je t’avais caché ma face. Dans un amour éternel, j’ai eu pitié de toi, dit L’Éternel, ton rédempteur. Ce sera pour moi comme au temps de Noé, quand j’ai juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus sur la terre. Je jure de même de ne plus m’irriter contre toi, de ne plus te menacer. Car les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, l’alliance de ma paix ne trébuchera pas, dit L’Éternel qui a pitié de toi.

Is 59, 21 : Et moi, voici mon alliance avec eux, dit L’Éternel : mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche ne s’éloigneront pas de ta bouche, ni de la bouche de ta descendance, ni de la bouche de la descendance de ta descendance, dit L’Éternel, dès maintenant et à jamais.

Is 60, 1-20 ; Is 61, 1-11 : Debout ! Resplendis, car voici ta lumière, et sur toi se lève la gloire de L’Éternel. Tandis que les ténèbres s’étendent sur la terre et l’obscurité sur les peuples, sur toi se lève L’Éternel, et sa gloire sur toi paraît. Les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta clarté. Lève les yeux aux alentours et regarde : tous sont rassemblés, ils viennent à toi. Tes fils viennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors, tu verras et seras radieuse, ton coeur tressaillira et se dilatera, car les richesses de la mer afflueront vers toi, et les trésors des nations viendront chez toi […] Car dans ma colère je t’avais frappée, mais dans ma bienveillance j’ai eu pitié de toi. Tes portes seront toujours ouvertes, ni le jour ni la nuit on ne les fermera, pour qu’on apporte chez toi les richesses des nations et qu’on introduise leurs rois. Car la nation et le royaume qui ne te servent pas périront, et les nations seront exterminées. […] Au lieu que tu sois délaissée et haïe, sans personne qui passe, je ferai de toi un objet d’éternelle fierté, une source de joie, d’âge en âge. […] Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne disparaîtra plus, car L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, et les jours de ton deuil seront accomplis […]. Moi, L’Éternel, en temps voulu j’agirai vite. [Is 61, 1ss.] L’Esprit de L’Éternel est sur moi, car L’Éternel m’a donné l’onction ; il m’a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les coeurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de L’Éternel et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés, pour prendre soin des affligés de Sion, pour leur donner un diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu ; […] ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées. Des étrangers viendront paître vos troupeaux, des immigrants seront vos laboureurs et vos vignerons. Mais vous, vous serez appelés prêtres de L’Éternel, on vous nommera ministres de notre Dieu. Vous vous nourrirez des richesses des nations, vous leur succéderez dans leur gloire. Au lieu de votre honte, vous aurez double part, au lieu de l’humiliation, les cris de joie seront leur part ; aussi recevront-ils double héritage dans leur pays et auront-ils une joie éternelle. Car moi, L’Éternel, qui aime le droit, qui hais le vol et l’injustice, je leur donnerai fidèlement leur récompense et je conclurai avec eux une alliance éternelle. Leur race sera célèbre parmi les nations, et leur descendance au milieu des peuples ; tous ceux qui les verront les reconnaîtront comme une race que L’Éternel a bénie. […] Car de même que la terre fait éclore ses germes et qu’un jardin fait germer sa semence, ainsi L’Éternel fait germer la justice et la louange devant toutes les nations.

• Il serait trop long, et sans adéquation directe avec mon propos ici, d’exposer comment les Pères de l’Église, les Écrivains ecclésiastiques, ainsi qu’une nuée de commentateurs chrétiens, anciens et modernes, ont tenté, souvent au prix d’acrobaties exégétiques confinant au ridicule, d’annexer, au profit de l’Église et des chrétiens, les prophéties extraordinaires dont je n’ai donné ci-dessus qu’un très faible échantillon, alors qu’il est bien évident qu’elles concernent le peuple juif parvenu à son stade messianique, à la fin des temps. On pensera sans doute que de telles tentatives apologétiques n’ont plus cours aujourd’hui, surtout depuis le « nouveau regard » dont il est amplement question dans le présent travail. Pourtant, on a vu, plus haut, qu’un pape aussi éclairé en matière de dialogue avec le peuple juif, que l’était le défunt Jean-Paul II, s’est lui-même lancé dans une tentative analogue, visant, cette fois, à affaiblir l’espérance messianique juive, sur la base des Écritures chrétiennes elles-mêmes [11]. Cet exemple doit servir d’avertissement aux chrétiens. D’autant qu’ils ont été dûment mis en garde tant par Jésus que par Paul :

Lc 11, 52 (= Mt 23, 13) : Malheur à vous, les docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés !

Rm 11, 20-21 : Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage […]

Nous verrons, dans la Quatrième et dernière Partie de ce travail, que ces résurgences d’une attitude presque bimillénaire de triomphalisme chrétien, un peu trop vite considérée comme révolue depuis Vatican II, ne sont pas accidentelles, et n’ont rien d’un épiphénomène. À mon sens, elles révèlent un dysfonctionnement théologique en quelque sorte structurel, qui se traduit par la certitude que le christianisme est l’unique voie de salut.

C’est pourquoi, à de trop rares exceptions près, les chrétiens continuent d’attendre tranquillement « l’heure de Dieu », où, pensent-ils, les juifs, si longtemps incrédules, verront enfin tomber les écailles qui aveuglent leur regard spirituel et comprendront que leur attachement inébranlable, si respectable qu’il soit, à des conceptions religieuses et à des traditions, « abolies » par la venue du Fils de Dieu lui-même, ne leur est d’aucun secours pour être sauvés.

Ces chrétiens sont dans la ligne de l’interprétation littérale des propos de l’auteur de l’Épître aux Hébreux (He 8, 8.13), qui voit, dans la nouvelle foi chrétienne, l’accomplissement de l’annonce, par Jérémie (31, 31), d’une « alliance nouvelle ». Incapables d’entrer dans le mystère de ce passage difficile, et de l’interpréter, selon l’analogie de la foi, par d’autres textes scripturaires qui en neutralisent le ton, apparemment polémique, et en réorientent la portée, trop souvent considérée comme ruineuse pour la foi juive, ces chrétiens déduisent du passage de la dite Épître (« en parlant d’une alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première, or ce qui devient ancien et qui vieillit est près de disparaître »), que l’espérance messianique juive est vaine.

Au risque d’abuser des citations scripturaires auxquelles je recours fréquemment pour inviter mes contradicteurs à ne pas trop vite tirer des conclusions, mais à tenir compte de notre inconnaissance du dessein final de Dieu, je leur applique les passages suivants :

Mt 22, 29 : Vous êtes dans l’erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu.

Rm 10, 2 : Je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle mal éclairé.

Rm 14, 4 : Toi, qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? Qu’il reste debout ou qu’il tombe, cela ne concerne que son maître ; d’ailleurs il restera debout, car le Seigneur a la force de le soutenir.

Rm 11, 30-35 : En effet, de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent vous avez obtenu miséricorde du fait de leur désobéissance,eux de même au temps présent ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent au temps présent miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour [de manière à] faire à tous miséricorde. Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ?


[2] Ce qui n'exclut pas la possibilité de l'existence, à cette époque future, d'un « Prince » de Juda, réplique de Zorobabel, qui sera le vicaire du Messie de Dieu et dirigera son peuple « par le nom du Berger de la Pierre d'Israël » (cf. Gn 49, 24). Et cf. Za 4, 7. 10.

[3] Précisons que ce ne sont là que des approximations. Il ne servirait à rien de calculer ou d'extrapoler en cherchant des équivalences minutieuses. C'est précisément parce qu'il est impossible de connaître le « jour et l'heure » de ces événements, que les textes sont ambigus. Par contre, nous avons le devoir d'observer « les signes des temps » pour comprendre que « le temps est proche!... »

[4] Au sens de la communauté du Christ.

[5] Outre les parallèles suivants qui, selon le Nouveau Testament, visent les Juifs incrédules : « Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard, que leurs yeux s'enténèbrent pour ne plus voir, et fais-leur toujours plier leur dos » (Ps 69, 23-24 = Rm 11, 9-10) ; et Judas, le traître : « Que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitants » (Ps 69, 26 = Ac 1, 20).

[6] Marcel Simon, Verus Israel. Étude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’empire romain (135-425), Paris, 1983, p. 95-96.

[7] Voir, ci-dessus, VI.3.

[8] L’expression est de Claude Tresmontant. Elle a été reprise par le Cardinal Roger Etchegaray, dans son intervention au Synode des Évêques, à Rome, le 6 novembre 1983.

[9] Ni l’une ni l’autre de ces expressions n’appartiennent au vocabulaire scripturaire. Elles ont suscité maintes réactions négatives chez certains Pères conciliaires, d’abord, et depuis, chez nombre de théologiens. Ce fut le cas, notamment, au lendemain du Concile, de D. J. O’Connor qui, dans la revue Irish Theological Quarterly, n° 33, 1966, p. 161-164, posait la question : « L’église est-elle le Nouvel Israël ? » Comme ses collègues, ce théologien estime, en effet, qu’une telle formule n’est qu’une résurgence de la célèbre formule patristique « Verus Israel » (le véritable Israël), et qu’à ce titre, elle appartient au vocabulaire de la « substitution ».

[10] Notes pour une présentation correcte des Juifs et du Judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique (mai 1985), II, 10. « En outre, en soulignant la dimension eschatologique du Christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu'il considère l'avenir, le peuple de Dieu de l'ancienne et de la nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie – même si c'est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui [...] On peut dire ainsi que Juifs et Chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham (cf. Genèse 12 :1-3; Hébreux 6 :13-18). »

[11] Voir plus haut, VII.4.4.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014