VII. 4. Deux non possumus chrétiens : Dieu a «endurci» les Juifs et leur a «ôté le Royaume»

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L’Église ne demanderait pas mieux que d’adhérer au scénario optimiste d’une réunion des chrétiens et des juifs, dans la ligne de la doctrine paulinienne du non-rejet de ce peuple (Rm 11, 1.2.11), objectent les chrétiens les mieux disposés à l’égard des juifs, mais ce n’est pas la perspective qui ressort de l’Évangile. Et d’évoquer la terrible parabole dite des « vignerons homicides » (Mt 21, 33-43), qui s’achève sur ce qui semble bien sceller négativement le destin des juifs :

Mt 21, 43 : Aussi, je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits.

Et le fait est que ce passage scripturaire semble ôter tout espoir au peuple juif. Le peuple qui en portera les fruits, n’est-ce pas le « nouveau peuple de Dieu », le « nouvel Israël », dont parlait le Concile, c’est-à-dire, l’Église et ses fidèles ? Certes, mais le dessein de Dieu s’arrête-t-il à cette seule perspective ? On peut en douter en lisant d’autres passages, moins gratifiants, voire inquiétants, tel, entre autres, ce verset du Livre de Jérémie :

Jr 12, 2 : Tu les as plantés, ils ont poussé des racines, ils réussissent, ils portent du fruit. Tu es près de leur bouche, mais loin de leurs reins. »

Il faut aussi prendre au sérieux la mise en garde de Paul :

Rm 11, 19-22 : Tu diras : On a coupé des branches, pour que moi je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et le retranchement [opéré par] Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté de Dieu, pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi.

Michée pressentait cela, qui faisait dire à Israël :

Mi 7, 8 : Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie : si je suis tombée, je me relèverai ; si je demeure dans les ténèbres, L’Éternel est ma lumière.

D’ailleurs, Dieu n’avait pas hésité à rejeter du sacerdoce la maison d’Éli, malgré sa promesse formelle :

I S 2, 30 : […] j’avais bien dit que ta maison et la maison de ton père marcheraient en ma présence pour toujours, mais maintenant – oracle de L’Éternel – je m’en garderai ! Car j’honore ceux qui m’honorent et ceux qui me méprisent seront déshonorés.

Osée élargit la perspective et prédit aux prêtres qui négligent d’enseigner au peuple les voies de Dieu (la Torah), qu’ils seront exclus de la prêtrise :

Os 4, 6 : Mon peuple périt faute de connaissance. Puisque toi, tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai de mon sacerdoce ; puisque tu as oublié l’enseignement de ton Dieu, à mon tour, j’oublierai tes fils.

Jésus n’était pas plus tendre avec les « théologiens » de son temps, qu’il apostrophait en ces termes (déjà cités) :

Lc 11, 52 (= Mt 23, 13) : Malheur à vous, les docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés !

C’est à la lumière de ces analogies scripturaires qu’il faut entrer dans le mystère, conformément à ce que dit Paul :

2 Tm 3, 16-17 : […] les saintes Lettres sont à même de procurer la sagesse qui conduit au salut par la foi dans le Christ Jésus. Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice, afin que l’homme de Dieu soit apte, équipé pour toute bonne oeuvre.

Rm 15, 4 : En effet, ce qui a été écrit dans le passé l’a été pour notre instruction, afin que par la constance et par la consolation des Écritures, nous ayons l’espérance.

1 Co 10, 11 : Ces choses leur advenaient à titre de signe [type], et ont été écrites pour notre avertissement, nous qui sommes parvenus à la fin des temps.

Voyons, à cette lumière, ce qu’il en est des deux « non possumus » chrétiens, qui sont le thème de ce chapitre.

 

VII.4.1. Ignorance incoercible, selon le Livre des Actes, endurcissement, selon Paul

a) Ignorance incoercible

Dans le Livre des Actes, Luc met dans la bouche de Pierre ces paroles, importantes pour notre objet :

Ac 3, 13-18 : Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors qu’il était décidé à le relâcher. Mais vous, vous avez renié le Saint et le juste ; vous avez réclamé la grâce d’un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l’a ressuscité des morts : nous en sommes témoins […] Cependant, frères, je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé d’avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait […]

En d’autres termes, Pierre affirme non seulement que « c’est par ignorance » (du dessein de Dieu) que les juifs et leurs chefs ont livré Jésus à la mort, mais que cet acte est l’accomplissement des annonces des prophètes. On a ici un écho de l’explication surprenante de sa mort, donnée à ses apôtres par Jésus lui-même, après sa résurrection : « Ne fallait-il pas que le Christ endure cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26). Autrement dit, il était nécessaire que tout cela arrive, et ceux qui ont été la cause immédiate de ces événements n’ont fait qu’accomplir, à leur insu, le dessein même de Dieu.

Le Premier Testament exprime une conception identique, même si c’est en des circonstances et des termes différents, et dans un contexte de mystère :

2 Ch 10, 15 : « Le roi n’écouta donc pas le peuple : c’était une intervention (incitation) de Dieu pour accomplir la parole que L’Éternel avait dite à Jéroboam, fils de Nebat, par le ministère d’Ahiyya de Silo […] »

b) Endurcissement

C’est sans référence à la condamnation à mort de Jésus, que Paul recourt à une notion qui a, malheureusement, dans notre langue, une connotation presque exclusivement négative. En témoignent ces versets :

Rm 11, 7 : Que conclure ? Ce que recherche Israël, il ne l’a pas obtenu ; mais ceux-là l’ont obtenu qui ont été élus [litt. mais l’élection l’a obtenu]. Les autres, ils ont été endurcis.

Rm 11, 25 : Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : une partie d’Israël s’est endurcie [ou : un endurcissement partiel est advenu à Israël] jusqu’à ce que soit entrée la totalité [litt. : plénitude] des païens [nations].

2 Co 3, 14 : Mais leur entendement s’est endurci [en fait, “obscurci”]. Jusqu’à ce jour, en effet, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est point retiré ; car c’est le Christ qui le fait disparaître.

Pourtant si négative que soit cette notion d’endurcissement, elle n’a pas la charge théologique irréversible que la chrétienté y a mise ultérieurement, comme s’il s’agissait d’une condamnation, non seulement méritée par les juifs, mais inéluctable, puisque prédite par l’Écriture elle-même. Tout d’abord, il convient de noter que tant la Vulgate latine que la Peshitto syriaque rendent la notion d’endurcissement par « aveuglement », qui connote davantage l’erreur que la volonté perverse. En outre, comme plus haut, à propos de la notion d’ignorance incoercible, le Premier Testament nous invite à la situer dans la sphère du mystère, comme illustré par la résistance acharnée qu’opposèrent les ennemis d’Israël à sa prise de possession de la terre de Canaan, et celle d’Israël, plus tard, qui résiste à Dieu lui-même :

Jos 11, 20 : Car cela [venait] de L’Éternel pour endurcir leur cœur, afin qu’ils combattent Israël, afin qu’ils soient anathèmes et qu’il n’y ait pas pour eux de rémission, mais qu’ils soient extirpés, comme L’Éternel l’avait ordonné à Moïse.

Is 63, 17 : Pourquoi, Éternel, nous égares-tu [en dehors] de tes voies, [pourquoi] endurcis-tu nos coeurs à ta crainte ? Reviens, à cause de tes serviteurs, les tribus de ton héritage.

Les biblistes et les exégètes ne manqueront pas d’objecter que, dans ces passages comme en 2 Ch 10, 15, cité plus haut, l’attribution à Dieu d’actions humaines est une manière de s’exprimer de l’Écriture, un récit anthropomorphiste. Mais en recourant à la théodicée (justification de l’agir de Dieu), cette explication n’aide pas les fidèles à entrer dans la dynamique du dessein de Dieu et de ses voies, dont il dit lui-même par Isaïe :

Is 55, 8 Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de L’Éternel

D’ailleurs, plusieurs passages du Nouveau Testament sont de nature à relativiser le caractère – qui semble catastrophique et irréversible –, de cet endurcissement de cœur, que les chrétiens, croyant avoir pour eux le témoignage de l’Écriture, reprochent si sévèrement aux seuls juifs :

Mc 16, 14 : Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement de coeur à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité.

Mc 6, 52 : […] ils n’avaient pas compris le miracle des pains, mais leur esprit était endurci [Vulgate : aveuglé].

Mc 8, 16-17 : Et eux de se dire qu’ils n’avaient pas de pains. Le sachant, il leur dit : “Pourquoi vous dire que vous n’avez pas de pains ? Vous ne comprenez ni ne saisissez pas encore ? Avez-vous l’esprit endurci [Vulgate : aveuglé] ?”

Faut-il insister sur le fait patent que c’est à ses apôtres que Jésus fait ce reproche ? Il va de soi que, dans ces versets, l’endurcissement (ou l’aveuglement) que déplore Jésus, ne valent pas à ses disciples la sanction historique que, selon des multitudes de prélats et de fidèles chrétiens au fil des siècles, les juifs se sont « méritée » en raison de leur incrédulité. Il est difficile d’échapper à la conclusion qu’avec les fidèles dont ils ont la charge, ces pasteurs considèrent, jusqu’à aujourd’hui, les affirmations de Paul, citées plus haut, comme signifiant la mise à l’écart dont le peuple juif sera l’objet tant que ses membres ne se convertiront pas à la foi au Christ, c’est-à-dire, implicitement, tant qu’ils ne deviendront pas chrétiens. En tout état de cause, c’est ce qu’enseignait, en termes implacables, trois ans après le Concile, un de leurs théologiens, déjà cité, dont les ouvrages de référence figurent encore en bonne place dans les bibliothèques de théologie et les séminaires [1] :

« Tant qu’Israël n’aura pas reconnu son Messie, et repris, grâce à lui, sa vraie place dans le plan du salut, au sein de l’Église, il demeurera inquiet et inquiétera le monde. »


VII.4.2. Royaume ôté aux juifs, selon l’Évangile : une sanction définitive ?

Selon l’Évangile de Matthieu, Jésus aurait déclaré aux juifs :

Mt 21, 43 : Le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui en produira les fruits.

Si l’on s’en tient à cette affirmation abrupte, toute perspective de réinsertion du peuple juif dans le dessein de Dieu en ce monde semble exclue, à moins qu’individuellement ou collectivement, ses membres ne se convertissent à la foi chrétienne. Mais il ne faut pas se baser sur un seul verset de l’Écriture pour méditer sur le destin de ce peuple. L’incrédulité des juifs – voire leur aveuglement (cf. Jn 12, 40) –, concernant la Révélation du Christ constitue, de l’aveu même de l’apôtre Paul, un véritable « mystère » (cf. Rm 11, 17.25). D’autres passages scripturaires aideront à mieux scruter ce mystère.

On connaît le souci de Paul pour son peuple. Plus que quiconque avant et après lui, il s’est interrogé sur la vocation de son peuple. Il a certainement bénéficié d’une révélation particulière la concernant. On lui doit les développements théologiques les plus fulgurants sur la pérennité de l’élection juive. Et nul doute qu’une méditation assidue des exposés de l’Apôtre sur tout ce qui touche au peuple de l’Alliance soit, aujourd’hui plus que jamais, indispensable à quiconque veut, à son tour, entrer dans ce mystère. Il convient donc de lire attentivement ce passage paulinien :

Rm 11, 25-27 : Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : un endurcissement(ou aveuglement) [2] partiel est advenu à Israël jusqu’à ce qu’entre la totalité des païens, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et mon alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés.

Ce passage contient deux précisions capitales, qui sont de nature à écarter d’emblée aussi bien toute théologie antijudaïque que tout sentiment de supériorité chrétienne par rapport au peuple juif. Tout d’abord, il révèle que l’endurcissement-aveuglement d’Israël aura un terme, même si la formulation – sur laquelle on s’attardera ci-après – est difficile et constitue toujours un sujet de controverse entre les spécialistes. Ensuite, il affirme sans ambages que c’est Dieu Lui-même qui justifiera Israël en lui enlevant ses péchés (Cf. Ps 130, 8). Examinons d’abord l’expression obscure de « totalité des nations » (grec : plèrôma tôn ethnôn). Le terme plèrôma, que la théologie a transcrit sous la forme « plérôme », est familier aux chrétiens cultivés. Mais en comprennent-ils le sens ? Philologiquement, il connote l’état d’une personne ou d’un phénomène parvenus à leur maturité. Est ‘plérôme’ ce qui a accompli ses virtualités, ou atteint ses capacités optimales. C’est aussi l’état d’un ensemble parvenu à sa complétude quantitative ou qualitative et auquel, par définition, rien ne manque. Il semble donc que, par ce « plérôme des nations » qui doit « entrer », Paul désigne la totalité des non-juifs appelés à entrer, par la médiation du Christ, dans l’Alliance qui unit Dieu à Son peuple, comme en témoigne cette exclamation de l’apôtre Pierre :

1 P 2, 9 : Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple spécifique (hébreu : segulah), pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

Toutefois, nous ignorons tout du moment où « l’entrée des nations » sera parvenue à son « plérôme », ou plénitude, limite assignée par Dieu à l’incrédulité d’Israël (cf. Rm 11, 25). Nous ne savons pas davantage quand se produiront les douleurs de l’enfantement des temps messianiques, explicitement décrites dans le chapitre 24 de l’évangile de Matthieu, déjà évoqué. Jésus lui-même déclare d’ailleurs, à ce propos :

Mt 24, 36 : Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père, seul.

Il reste à examiner la seconde affirmation de Paul concernant le mystère de la réhabilitation du peuple juif :

Rm 11, 27 : […] mon alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés.

La traduction adoptée ici ne fait pas, tant s’en faut, l’unanimité des spécialistes. Elle semble toutefois préférable à celle qui lit : « Et voici quelle sera mon alliance avec eux, lorsque j’enlèverai leurs péchés ». Selon certains spécialistes, la syntaxe de l’original grec autorise les deux traductions, et il en découle qu’on ne peut reprocher à tel bibliste de choisir celle qui lui semble la plus adéquate. Toutefois, en matière d’interprétation scripturaire, aucun choix n’est uniquement philologique, il est souvent influencé par ce qu’il est convenu d’appeler la « théologie sous-jacente ». Le présent écrit ne fait pas exception à la règle, en cette matière. J’ai donc choisi la traduction proposée ci-dessus parce qu’elle semble mieux rendre compte du propos global de Paul concernant le futur retour en grâce du peuple juif.

Il faut savoir que ce passage (Rm 11 26-27) est un assemblage de citations tronquées des chapitres 27 et 59 du Livre d’Isaïe, dont la portée exacte n’est pas des plus claires. Mais quiconque se reportera au contexte percevra vite leur caractère eschatologique et décèlera que s’y fait jour une initiative divine gratuite en faveur d’Israël. On peut donc considérer comme acquis les points suivants :

• L’incrédulité d’Israël à l’égard de la messianité de Jésus, si longue que soit sa durée, prendra fin sur initiative divine.

• Le peuple juif devra également sa justification à l’initiative prévenante de Dieu, puisque, en effet, le Seigneur lui-même enlèvera les péchés d’Israël.

À ce stade, une précision s’impose. Le « péché » d’Israël, dont parle le texte biblique cité par Paul, n’est pas celui de son incrédulité face à la prédication chrétienne. À la lumière d’autres passages scripturaires, il semble qu’il s’agisse plutôt d’une impureté rituelle inhérente à sa condition d’endeuillé de Sion (dans le judaïsme, un mort rend impurs le lieu du décès et ceux qui touchent le défunt). Israël est comme exclu de la présence de Dieu durant son exil dans les nations. C’est pourquoi Dieu, en « enlevant son péché », réintègre le peuple juif dans sa familiarité et dans sa gloire.

On comprend maintenant qu’en parlant de l’enlèvement par Dieu des « péchés » et des « impiétés » de Jacob (cf. Rm 11, 26 et 27), Paul faisait implicitement allusion, non seulement aux fautes (réelles) d’Israël, mais à son état d’impureté rituelle (« saleté »), consécutif à son deuil, comme l’attestent plusieurs passages scripturaires à forte connotation eschatologique :

Is 4, 4-5 : Lorsque L’Éternel aura lavé la saleté des filles de Sion et purifié Jérusalem du sang, au souffle du jugement et de l’incendie, L’Éternel créera partout sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent une nuée, le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit […]

Is 57, 18 : J’ai vu sa conduite, mais je le guérirai, je le conduirai, je le consolerai, lui et ses endeuillés.

Is 60, 20 : Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne disparaîtra plus, car L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, et les jours de ton deuilseront accomplis.

Is 61, 2b.3 : [L’Esprit de L’Éternel est sur moi, car il m’a chargé de] consoler les endeuillés de Sion, de leur donner un diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu […].

Za 3, 1-4 : Il me fit voir Josué, le grand prêtre, qui se tenait devant l’ange de L’Éternel, tandis que le Satan était debout à sa droite pour l’accuser. L’ange de L’Éternel dit au Satan : “Que L’Éternel te réprime, Satan ; que L’Éternel te réprime, lui qui a fait choix de Jérusalem. Celui-ci n’est-il pas un tison tiré du feu ?” Or, Josué était vêtu d’habits souillés lorsqu’il se tenait devant l’ange. Prenant la parole, celui-ci parla en ces termes à ceux qui se tenaient devant lui : “Enlevez-lui ses habits souillés et revêtez-le d’habits somptueux”, et il lui dit : “Vois, j’ai enlevé de dessus toi ton iniquité.”

À la lumière des analyses qui précèdent, on comprend que l’incrédulité de la majeure partie d’Israël ne fut pas un refus volontaire, mais une tragique erreur. D’ailleurs, saint Paul lui-même parle de faux pas, ou plus littéralement de « trébuchement ». Il affirme même que ce faux pas a procuré le salut aux nations et a fait la richesse du monde (Rm 11, 11-12). La tradition rabbinique semble entériner la conséquence de cette situation, tout en faisant état d’un retour en grâce d’Israël [3]. Mais alors, pourquoi la sanction divine fut-elle si lourde ? – C’est qu’avec ses proches, nous dit l’Écriture, Dieu est impitoyable.

Pour entrer dans le mystère de cette problématique, il faut se remémorer ce qui arriva à Nadab et Abihu, les fils d’Aaron, qui, selon le texte biblique, furent consumés par un feu céleste à la suite d’une infraction rituelle. Voici le commentaire que Moïse fit de l’événement devant Aaron :

Lv 10, 3 : C’est là ce que L’Éternel avait déclaré par ces mots : “En mes proches je montre ma sainteté, et devant tout le peuple, je montre ma gloire.”

Cette déclaration attribuée à Dieu ne figure que dans ce passage du Lévitique, on n’en trouve nulle trace ailleurs dans le texte biblique disponible aujourd’hui. Ce fait accroît le mystère de sa signification réelle et renforce notre conviction que la proximité divine, si elle est source de gloire, exige, en contrepartie, l’impeccabilité absolue de ceux qui sont en contact étroit avec l’Immaculé. Un Psaume ne dit-il pas, à propos du peuple de Dieu :

Ps 148, 14 : Il rehausse la vigueur de son peuple, fierté pour tous ses amis, pour les enfants d’Israël, le peuple de ses proches.

Cette perception du caractère extraordinaire de l’exigence de Dieu envers son peuple semble corroborée par la geste du figuier desséché, que relate le Nouveau Testament. Jésus a faim : il s’approche d’un figuier qui s’avère être sans figues. Il maudit alors ce dernier, en disant : « que jamais plus personne ne mange de tes fruits ». Et l’arbre se dessécha. Or, nous dit l’évangéliste, « ce n’était pas la saison des figues » (cf. Mc 11, 12.13). On peut donc s’interroger sur cette attitude de Jésus, qui apparaît dès lors comme injustifiée.

Un autre passage scripturaire atteste qu’il n’en est rien, tout en nous faisant pénétrer plus avant dans le mystère du destin d’Israël. Le prophète Osée met dans la bouche de Dieu cette louange de la première génération du désert :

Os 9, 10 : Comme des raisins dans le désert, je trouvai Israël, comme une figue précoce en la prime saison, je vis vos pères.

L’Israël trouvé fidèle dans l’aridité de la steppe est comparé à des primeurs, ce qui lui vaut cette distinction divine.

En Michée, au contraire, Dieu se plaint de son peuple, en ces termes :

Mi 7, 1 : Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, plus une figue précoce que je désire !

C’est la même comparaison et pratiquement dans les mêmes termes. Ne peut-on en conclure que le dessèchement du figuier par Jésus n’était ni un tour de magie, ni l’acte de mauvaise humeur d’un thaumaturge affamé, mais, au contraire, une geste symbolique, riche d’une charge prophétique et eschatologique ? Le figuier desséché figurait l’Israël incrédule. En effet, le Christ s’est présenté aux juifs, avant le temps de son intronisation messianique en gloire. Messie caché, Jésus, l’envoyé du Père, attendait de son peuple qu’il produisît immédiatement des fruits précoces de foi avant le triomphe de l’été messianique. Déçu dans son attente, il l’a frappé de stérilité.

Mais cette exigence et cette sévérité extrêmes ont leur contrepartie en l’espèce d’une rétribution inouïe : le reverdissement du figuier, symbole de l’avènement des temps messianiques, destinés en priorité à Israël (cf. « le Juif d’abord » de Rm 1, 16, et 2, 9). Témoin encore ce texte, qui clôt, précisément – et ce n’est pas un hasard ! – le discours eschatologique de Jésus :

Mt 24, 32-33 : Que le figuier vous serve de comparaison. Dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche. Ainsi vous, lorsque vous verrez cela, comprenez qu’Il est proche, aux portes.

Est-ce folie de voir, dans la reconstitution étonnante d’Israël, après la plus grande hécatombe de son histoire, la réalisation apocatastatique des prophéties concernant le peuple juif ? La ramure du vénérable figuier d’Israël (Jacob) a reverdi ; ses feuilles (les Israélites d’aujourd’hui) ont poussé. Plus d’un tiers des juifs du monde sont replantés sur la terre de leurs ancêtres, qu’ils font revivre, aidés par leurs frères du monde entier qui hésitent encore à les rejoindre. C’est le lieu de citer ce passage du Psaume 71, qui illustre bien aussi le thème du reverdissement d’Israël :

Ps 71, 17-21 : Ô Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles. Or, vieilli, chargé d’années, ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir… Toi qui m’as fait tant voir de maux et de détresses, tu reviendras me faire vivre. Tu reviendras me tirer des abîmes de la terre, tu nourriras mon grand âge, tu viendras me consoler.

Les concordances scripturaires attestant de la réhabilitation finale du peuple juif ne manquent pas. On lira, ci après, quelques exemples, parmi de nombreux autres, d’un thème qui court en filigrane à travers toutes les Écritures, Nouveau Testament inclus. Et ce n’est certainement pas un hasard non plus si Dieu dit, en Ézéchiel :

Ez 17, 24 : C’est moi, L’Éternel, qui abaisse l’arbre élevé et qui élève l’arbre abaissé qui fais sécher l’arbre vert et fleurir l’arbre sec. Moi, L’Éternel, j’ai dit et je fais.

À présent, devient plus clair le sens de la parabole inquiétante de Jésus, à propos de la vigne improductive que le Père voulait couper, et que Jésus défend :

Lc 13, 6-8 : Il (Dieu) dit alors au vigneron (Jésus) : Voilà trois ans (durée du ministère de Jésus) que je viens chercher des fruits sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le : pourquoi donc use-t-il la terre pour rien ? L’autre lui répondit : Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir… Sinon tu le couperas. »

Écho, sans doute de la prophétie d’Isaïe :

Is 27, 6 : À l’avenir, Jacob s’enracinera, Israël bourgeonnera et fleurira, la face du monde se couvrira de récolte. »

À l’expression, « cette année encore », de Luc, correspond « l’année de grâce », d’Isaïe, que Jésus reprend en ces termes :

Lc 4, 18-19 (= Is 61, 1. 2a) : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur […]

Et cette « année de grâce », c’est le temps du salut en Jésus-Christ, inauguré par sa venue dans la chair, et qui s’achèvera lors de sa Parousie. En témoigne la suite du texte d’Isaïe, que ne cite pas Jésus – car elle ne concerne pas sa première mission sur la terre, mais sa venue future comme Juge, et aura son accomplissement apocatastatique dans l’avenir :

Is 61, 1. 2b (= Ap 19, 11 ; Ap 20, 4.12, etc.) : […] et un jour de vengeance pour notre Dieu.

Mais voici le plus extraordinaire. Paul affirme – on l’a vu plus haut – que Dieu lui-même enlèvera la souillure d’Israël, et que c’est même en cela que consistera son alliance (renouvelée) avec son peuple. L’Apôtre fonde son affirmation abrupte sur deux passages d’Isaïe, qu’il lie ensemble sans souci du contexte, à la manière rabbinique. L’un d’eux est tiré du chapitre 27 d’Isaïe, déjà cité partiellement :

Is 27, 2-9a : Ce jour-là, la vigne magnifique, chantez-la ! Moi, L’Éternel, j’en suis le gardien, de temps en temps je l’irrigue ; pour qu’on ne lui fasse pas de mal, nuit et jour je la garde […] À l’avenir Jacob s’enracinera, Israël bourgeonnera et fleurira, la face du monde se couvrira de récolte […] En la chassant, en la répudiant, tu as exercé un jugement, il l’a chassée de son souffle violent, tel le vent d’orient. Et mon alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés.

L’étonnante concordance de ce passage d’Isaïe, évoqué par Paul, avec les autres citations scripturaires examinées ci-dessus, rendra plus crédible, espérons-le, l’intuition développée dans ce chapitre, et dont je vais poursuivre l’examen.

Paul avait certainement en mémoire tous ces contextes lorsqu’il méditait sur l’avenir de son peuple. Le figuier, l’olivier et la vigne sont, dans l’Écriture, des symboles typologiques prégnants du destin d’Israël. Cette vigne improductive, que Dieu Lui-même garde et entretient, est le pendant du figuier stérile. En temps voulu, semble nous dire l’Écriture, il lui fera porter des fruits extraordinaires et renouvellera son alliance avec la Répudiée.

En témoignent encore ces textes d’Isaïe et de Jérémie, qu’il vaut la peine de citer :

Is 54, 1-10 : Crie de joie, stérile, toi qui n’as pas enfanté, pousse des cris de joie, des clameurs, toi qui n’as pas mis au monde, car plus nombreux sont les fils de la délaissée que les fils de l’épouse, dit L’Éternel. Élargis l’espace de ta tente, déploie sans lésiner les toiles qui t’abritent, allonge tes cordages, renforce tes piquets, car à droite et à gauche tu vas éclater, ta race va déposséder des nations et repeupler les villes abandonnées. N’aie pas peur, tu n’éprouveras plus de honte, ne sois pas confondue, tu n’auras plus à rougir car tu vas oublier la honte de ta jeunesse, tu ne te souviendras plus de l’infamie de ton veuvage. Ton créateur est ton Époux, L’Éternel Sabaot est son nom, le Saint d’Israël est ton rédempteur […] Oui, comme une femme délaissée et accablée, L’Éternel t’a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu. Un court instant je t’avais délaissée, ému d’une immense pitié je vais t’unir à moi. Débordant de fureur, un instant, je t’avais caché ma face. Dans un amour éternel, j’ai eu pitié de toi, dit L’Éternel, ton rédempteur. Ce sera pour moi comme au temps de Noé, quand j’ai juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus sur la terre. Je jure de même de ne plus m’irriter contre toi, de ne plus te menacer. Car les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas, dit L’Éternel qui te console.

Is 50, 1-2 : Ainsi parle L’Éternel : Où est la lettre de divorce de votre mère par laquelle je l’ai répudiée ? Ou encore : Auquel de mes créanciers vous ai-je vendus ? Oui, c’est pour vos fautes que vous avez été vendus, c’est pour vos crimes que j’ai répudié votre mère. Pourquoi suis-je venu sans qu’il y ait personne ? Pourquoi ai-je appelé sans que nul ne réponde ? […]

Is 60, 14-16 : Ils s’approcheront de toi, humblement, les fils de tes oppresseurs, ils se prosterneront à tes pieds, tous ceux qui te méprisaient, et ils t’appelleront : “Ville de L’Éternel”, “Sion du Saint d’Israël”. Au lieu que tu sois délaissée et haïe, sans personne qui passe, je ferai de toi un objet d’éternelle fierté, une source de joie, d’âge en âge. Tu suceras le lait des nations, tu suceras les richesses des rois. Et tu sauras que c’est moi, L’Éternel, qui te sauve, que ton rédempteur, c’est le Puissant de Jacob.

Is 62, 2-5 : Alors, les nations verront ta justice, et tous les rois ta gloire. Alors on t’appellera d’un nom nouveau que la bouche de L’Éternel désignera. Tu seras une couronne de splendeur dans la main de L’Éternel, un turban royal dans la main de ton Dieu. On ne te dira plus : “Délaissée” et de ta terre on ne dira plus : “Désolation”. Mais on t’appellera : “Je la désire” et ta terre : “Épousée”. Car L’Éternel trouvera en toi son plaisir, et ta terre sera épousée. Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Et c’est la joie de l’époux au sujet de l’épouse que ton Dieu éprouvera à ton sujet.

Jr 30, 15-22 : Pourquoi crier à cause de ta blessure ? Incurable est ton mal ! C’est pour ta faute si grande, pour tes péchés si nombreux, que je t’ai ainsi traitée ! Mais tous ceux qui te dévoraient seront dévorés, tous tes adversaires, absolument tous, iront en captivité, ceux qui te dépouillaient seront dépouillés, et tous ceux qui te pillaient seront livrés au pillage. Car je vais te porter remède, guérir tes plaies – oracle de L’Éternel – toi qu’on appelait “la Répudiée”, “Sion dont nul ne prend soin”. Ainsi parle L’Éternel : Voici que je vais rétablir les tentes de Jacob, je prendrai en pitié ses habitations ; la ville sera rebâtie sur son site, la maison forte restaurée à sa vraie place. Il en sortira l’action de grâces et les cris de joie. Je les multiplierai : ils ne diminueront plus. Je les glorifierai : ils ne seront plus abaissés. Ses fils seront comme jadis, son assemblée devant moi sera stable, je châtierai tous ses oppresseurs. Son chef sera issu de lui, son souverain sortira de ses rangs. Je lui donnerai audience et il s’approchera de moi ; qui donc, en effet, aurait l’audace de s’approcher de moi ? Oracle de L’Éternel. Vous serez mon peuple et moi, je serai votre Dieu.

Si l’on admet la concordance des situations de l’Ancien Testament et du Nouveau, toutes ces images scripturaires (stérilité, répudiation, veuvage etc.) sont autant d’annonces prophétiques du rétablissement d’Israël, qu’il faut porter à l’attention des chrétiens qui auraient trop vite oublié que Dieu n’a jamais rompu son Alliance avec son peuple et qu’au temps connu de lui seul, Israël refleurira et portera le fruit que le Seigneur a prévu pour lui. En témoignent les textes suivants :

Jb 14, 7-9 : L’arbre conserve un espoir, une fois coupé, il se renouvelle [hébreu : yahlif, racine HLF] encore et ses rejetons continuent de pousser. Même avec des racines qui ont vieilli en terre et une souche qui périt dans le sol, dès qu’il flaire l’eau, il bourgeonne et se fait une ramure comme un jeune plant.

Jb 14, 12-15 : L’homme une fois couché ne se relèvera pas, les cieux s’useront avant qu’il ne s’éveille, ou ne soit réveillé de son sommeil. Oh ! Si tu m’abritais dans le shéol si tu m’y cachais, tant que dure ta colère, si tu me fixais un délai, pour te souvenir ensuite de moi […], tous les jours de mon service j’attendrais, jusqu’à ce que vienne ma rénovation [halifah, racine HLF]. Tu appellerais et je te répondrais : tu voudrais revoir l’œuvre de tes mains.

Ps 1, 1-6 : Heureux l’homme qui ne suit pas le conseil des impies, ni dans la voie des égarés ne s’arrête, ni dans une assemblée de moqueurs ne s’assied, mais se plaît dans la Loi de L’Éternel, mais médite sa Loi jour et nuit ! Il est comme un arbre planté auprès des cours d’eau, il portera du fruit en son temps et jamais son feuillage ne sèche ; tout ce qu’il fait réussit. Rien de tel pour les impies rien de tel ! Mais ils sont comme la bale qu’emporte le vent. Ainsi, les impies ne tiendront pas au Jugement, ni les égarés, à l’assemblée des justes. Car L’Éternel connaît la voie des justes, mais la voie des impies se perd.

Os 14, 5-10 : Je les guérirai de leur infidélité, je les aimerai de bon cœur, puisque ma colère s’est détournée de lui. Je serai comme la rosée pour Israël, il fleurira comme le lis, il enfoncera ses racines comme le chêne du Liban, ses rejetons s’étendront, il aura la splendeur de l’olivieret le parfum du Liban. Ils reviendront s’asseoir à mon ombre, ils feront revivre le froment, ils feront fleurir la vigne qui aura la renommée du vin du Liban. Éphraïm qu’a-t-il encore à faire avec les idoles ? Moi, je l’exauce et le regarde. Je suis comme un cyprès verdoyant, c’est de moi que vient ton fruit. Qui est sage pour comprendre ces choses, intelligent pour les connaître ?

Jr 17, 7-8 : Béni soit l’homme qui met sa confiance dans L’Éternel et dont L’Éternel est l’espérance. Il ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant : il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert dans une année de sécheresse, il est sans inquiétude et ne cesse pas de porter du fruit.

Nous allons voir que l’histoire tragique et glorieuse du peuple juif, au cours de ce siècle, et particulièrement durant ces soixante dernières années, témoigne de l’accomplissement inéluctable des prophéties scripturaires annonçant son retour en grâce, sur l’initiative gratuite de Dieu, comme il est écrit :

Za 1, 17 : Fais encore cette proclamation : Ainsi parle L’Éternel Sabaot : mes villes abonderont encore de biens. L’Éternel consolera encore Sion. Il fera encore choix de Jérusalem.

On l’a vu plus haut : à en croire Jésus, le royaume des cieux a été ôté aux juifs pour être donné à un peuple qui en portera les fruits (cf. Mt 21, 43). Israël aurait donc perdu sa vocation messianique, qui serait désormais dévolue à la chrétienté. Telle fut, durant près de deux mille ans, l’opinion qui a prévalu dans l’Église, et c’est encore, hélas, ce que croient beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui. Force est d’admettre, toutefois, que plusieurs textes néotestamentaires, outre celui de Matthieu, semblent fonder cette théorie de la « destitution » du peuple juif et de son « remplacement » par la chrétienté. Voici les deux plus radicaux :

Rm 11, 7-10 : Ce que recherche Israël, il ne l’a pas atteint, mais ceux-là l’ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis, selon le mot de l’Écriture : Dieu leur a donné un esprit de torpeur : ils n’ont pas d’yeux pour voir, d’oreilles pour entendre jusqu’à ce jour. David dit aussi : Que leur table soit un piège, un lacet, une cause de chute, et leur serve de salaire! Que leurs yeux s’enténèbrent pour ne point voir et fais-leur sans arrêt courber le dos !

1 Th 2, 15-16 : Ces gens-là [les juifs] ont mis à mort le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne cherchent pas à plaire à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi en tout temps le comble à leur péché, et elle est venue sur eux, la colère, pour en finir.

Quiconque pratique, assidûment et humblement, la lecture des Écritures aura remarqué que l’auteur de ces phrases terribles n’est autre que Paul, ou l’un de ses disciples. Or, on sait que c’est ce même Apôtre qui a émis les phrases les plus consolantes et les plus prophétiquement bénéfiques pour le peuple juif, dont le célèbre :

Rm 11, 1-2 : Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Jamais de la vie ! […] Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a discerné par avance.

Peut-être, alors, la méditation de l’Apôtre s’enracinait-elle dans cet oracle de Zacharie, déjà cité :

Za 1, 17 : L’Éternel consolera encore Sion, il fera encore choix de Jérusalem.

 

VII.4.3. En rejetant Jésus, les juifs ont accompli le dessein de Dieu

Pour sonder ce mystère il nous faut examiner à nouveau le passage capital du discours de Pierre, déjà évoqué plus haut :

Ac 3, 17-21 : Frères, je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a accompli de la sorte ce qu’il avait annoncé par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait. Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps du repos. Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné : Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu’aux temps de la réalisation intégrale [grec : apokatastasis [4]] de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours.

Ce texte nous livre plusieurs enseignements que peu de chrétiens connaissent, ou dont ils tirent rarement les conséquences, comme semblent y faire allusion les passages scripturaires suivants :

Dt 32, 29 : S’ils étaient sages, certes, ils sauraient discerner ce qui leur adviendra et les signes de ce temps-ci.

Lc 12, 56 : Hypocrites, vous savez discerner le visage de la terre et du ciel ; et ce temps-ci alors, comment ne le discernez-vous pas ?

• Premier enseignement : les juifs ont rejeté Jésus en toute bonne foi. On l’a vu, Pierre exonère même les chefs du peuple de toute culpabilité ou responsabilité conscientes, en disant :

Ac 3, 17-18 : Je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé d’avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait.

• Deuxième enseignement : la mort du Christ était incluse dans le dessein salvifique de Dieu, puisqu’elle faisait l’objet de prophéties explicites, comme en témoigne encore l’apôtre Pierre :

Ac 13, 27.28 : En effet, les habitants de Jérusalem et leurs chefs ont accompli sans le savoir les paroles des prophètes qu’on lit chaque sabbat. Sans trouver en lui aucun motif de mort, ils l’ont condamné et ont demandé à Pilate de le faire périr. 

Ce qui devrait rendre les chrétiens attentifs à certains passages prophétiques des Écritures, qui n’ont pas encore été accomplis et pourraient les concerner :

Dt 32, 35 : À moi la vengeance et la rétribution, pour le temps où leur pied trébuchera [cf. Rm 11, 11]. Car il est proche, le jour de leur ruine ; leur destin se précipite !

• Troisième enseignement : il faut faire pénitence et se convertir pour tirer tout le bénéfice voulu par Dieu de l’événement inouï de la mort et de la résurrection du Christ. À ce propos, on remarquera que, dans son grand discours relaté par Luc, au chapitre 3 des Actes, Pierre n’a pas enjoint aux juifs de demander pardon à Dieu pour la condamnation à mort de Jésus. L’appel au repentir et à la conversion, prêché dans ce passage, est le même que celui qui parcourt tout le Nouveau Testament, depuis la prédication de Jean le Baptiste en passant par celle de Jésus, suivie de celle des apôtres. D’ailleurs, le pardon annoncé ne concerne pas un péché spécifique – qui serait, en l’occurrence, comme le croient beaucoup de chrétiens, la crucifixion du Christ –, mais « vos péchés », au pluriel.

Ac 3, 19-20 : Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous est destiné, Jésus.

• Quatrième enseignement : Dieu a prévu un « temps du repos », (en grec « anapsuxis », littéralement : « reprise de souffle »). Ce terme, peu fréquent dans l’Écriture (une fois à la forme nominale, et 5 fois à la forme verbale), signifie « reprendre haleine », « se reposer ». La Septante l’utilise à deux reprises pour traduire le verbe hébreu nafash, qui connote le repos du Sabbat. Quant à Aquila – auteur juif d’une traduction grecque très littérale de la Bible hébraïque –, il utilise le verbe anapsuchein, dans le passage suivant :

Ex 31, 17 : En six jours L’Éternel a fait les cieux et la terre, mais le septième jour il a chômé (hébreu : shavat) et repris haleine (hébreu : wayinnafash).

Et il n’est peut-être pas fortuit que les chapitres 3 et 4 de l’Épître aux Hébreux comparent au repos sabbatique de Dieu, après sa création, celui du septième jour, dans lequel le croyant est appelé à entrer, et qui constitue l’antitype de l’époque messianique :

He 4, 3-9 : Nous entrons en effet, nous les croyants, dans un repos, selon qu’il a dit : Aussi ai-je juré dans ma colère : Non, ils n’entreront pas dans mon repos. Les oeuvres de Dieu certes étaient achevées dès la fondation du monde, puisqu’il a dit quelque part au sujet du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de toutes ses œuvres […] C’est donc qu’un repos, celui du septième jour, est réservé au peuple de Dieu.

• Cinquième enseignement : le Christ qui doit venir, celui-là même que les juifs n’ont pas accepté, leur est destiné. Le verbe grec procheirizomai, au passif, connote le fait d’être élu, appointé, destiné à une tâche ou à une mission. À en croire ce texte, donc, le Christ est destiné aux juifs, ce que corrobore ce verset de l’Évangile de Matthieu, avec une connotation d’exclusivité :

Mt 15, 24 : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.

Les chrétiens fidèles sont également bénéficiaires de cette mission du Christ, mais en second lieu seulement. Cette préséance, tant dans le châtiment que dans la gloire, est soulignée par Paul en ces termes :

Rm 1, 16 ; 2, 9-10 : Car je ne rougis pas de l’Évangile : il est une force de Dieu pour le salut de tout homme qui croit, du Juif d’abord, puis du Grec […] Tribulation et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal, pour le Juif d’abord, puis pour le Grec ; gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien, au Juif d’abord, puis au Grec.

• Sixième et dernier enseignement du discours de Pierre : le Christ n’apparaîtra pas, sa Parousie n’aura pas lieu, tant que ne sera pas accomplie l’annonce contenue dans le verset suivant :

Ac 3, 21 : [ce Christ] que le ciel doit garder jusqu’aux temps de la réalisation intégrale de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours.

On peut contester cette traduction. Pourtant, celles qui figurent dans les bibles en langues modernes sont encore moins satisfaisantes. Ignorant que le substantif, apokatastasis, et le verbe correspondant, apokathistanai, ont, dans ce contexte, un autre sens que celui de « rétablissement » et de « rétablir », la plupart des traducteurs ont introduit dans ce discours tenu par Pierre – un juif sans instruction, et qui ignorait certainement le grec – le vocabulaire de la savante théorie cosmologique de l’apocatastase, relative à l’avènement de la « Grande Année », censée ponctuer le retour des astres à leur position initiale, après une révolution complète. Selon cette théorie, survenait alors un embrasement (ekpurôsis) des éléments du cosmos, immédiatement suivi d’une reconstitution de toutes choses (apokatastasis pantôn) et d’une reprise du cycle, et ainsi de suite jusqu’à la prochaine révolution. 

À l’évidence, ce n’est pas cette apocatastase-là qui constituait l’arrière-plan scripturaire et spirituel du passage du discours de Pierre, examiné ici. Reste à tenter de discerner le sens et les modalités de cette « apocatastase de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes », en ayant présents à l’esprit les différents sens de ce terme – action de réaliser, manifester, restituer, restaurer, acquitter, honorer (une dette, un engagement, une promesse), réparer (un tort, une injustice, une perte), etc. À en croire ce texte, elle constitue le préalable à la Parousie du Christ, c’est-à-dire, selon la conception exposée ici, à l’instauration des temps messianiques sur la terre.

On s’efforcera donc d’entrer dans ce mystère, non par goût malsain pour la spéculation, mais afin d’éveiller chez celles et ceux qui cherchent Dieu l’attention aux signes des temps, de telle sorte « que ce Jour ne nous surprenne pas, comme un voleur » (cf. Mt 16, 3 ; 1 Th 5, 4).

Si l’on comprend bien le sens d’Ac 3, 21, ce texte annonce qu’un temps viendra où s’accomplira tout ce qu’ont prédit les prophètes. C’est sans doute à cette époque que font allusion ces passages évangéliques :

Mt 5, 17 : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.

Jn 16, 12-13 : J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière, car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir.

Il est étonnant de constater quelle opposition suscite cette perspective, pourtant dûment scripturaire, chez beaucoup de fidèles chrétiens, et plus encore chez les théologiens. C’est généralement au nom d’une conception étroite de la christologie que la perspective d’une réalisation finale de toutes les prophéties est considérée comme suspecte en chrétienté, quand elle n’est pas carrément considérée comme hétérodoxe. Comme signalé plus haut, pour les détracteurs d’un accomplissement eschatologique de toutes les Écritures jusqu’au plus petit point sur l’i, ainsi que le garantissait Jésus lui-même (cf. Mt 5, 18), tout se passe comme si les prophéties, dans leur totalité, ne concernaient que le Christ et n’avaient d’autre rôle que d’annoncer sa venue, sa prédication, sa mort ignominieuse et sa résurrection.

Or, nous allons le voir, quoi qu’en disent certains théologiens et exégètes, Jésus ne saurait être l’accomplissement de prophéties qu’il présente lui-même comme devant s’accomplir dans l’avenir. Les illustrations néotestamentaires de cette affirmation sont trop nombreuses pour qu’il soit possible de les évoquer toutes ici. En voici quelques-unes.

Pour prédire les tribulations de la fin des temps, l’évangile selon Matthieu évoque les prophéties eschatologiques contenues dans le livre de Daniel (cf. Dn 9, 27 ; 11, 31 ; 12, 11) :

Mt 24, 15 : Lors donc que vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, installée dans le saint lieu (que le lecteur comprenne !) […]

Et il emprunte à Isaïe l’énumération des signes cosmiques du temps de la fin :

Mt 24, 29 (= Mc 13, 24) : Aussitôt après la tribulation de ces jours-là, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées.

Is 13,10 : Car au ciel, les étoiles et Orion ne diffuseront plus leur lumière. Le soleil s’est obscurci dès son lever, la lune ne fait plus rayonner sa lumière.

Enfin, l’affirmation, mise dans la bouche de Jésus par Luc :

Lc 21, 22 : […] ce seront des jours de vengeance, où devra s’accomplir tout ce qui a été écrit […],

qui cite explicitement :

Os 9, 7 : Ils sont venus, les jours de vengeance, ils sont venus, les jours de la rétribution,

témoigne que le « capital » des nombreuses prophéties non encore accomplies ne s’épuise pas en Jésus.

Bref, stricto sensu, les prophéties proprement christologiques sont celles dont le Nouveau Testament voit l’accomplissement en Jésus seul. En témoignent ces passages de Luc et de Jean :

Lc 22, 37 : Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats (Is 53, 12). Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin.

Lc 24, 27 : Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concerne.

Lc 24, 44 : Puis il leur dit : “Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.”

Jn 5, 46 : Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi.

Il y a donc des passages scripturaires qui ont trait au seul Christ Jésus, et d’autres (l’écrasante majorité) qui, à l’évidence, ne le « concernent » pas exclusivement, voire pas du tout. Aussi, toute tentative d’en créditer le Christ par voie d’exégèse, si pieuses et bien intentionnées qu’en soient les motivations, risque de n’aboutir, en définitive, qu’à fermer aux chrétiens toute possibilité de discerner l’avènement des « temps de la réalisation intégrale de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (Ac 3, 21).

D’ailleurs, à en croire les Évangiles, Jésus lui-même s’est inscrit en faux contre ce christocentrisme scripturaire réducteur ; et entre autres, dans ce passage, hélas presque unanimement considéré comme visant les seules pratiques rituelles de la Loi mosaïque, alors qu’il inclut toute l’Écriture – Loi et Prophètes :

Mt 5, 17-18 (= Lc 16,17) : N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout n’advienne.

Cette utilisation pléthorique de la christologie trouve un renfort naturel dans une théologie très “ecclésiocentrée” qui considère, explicitement ou implicitement, que l’Église a pris la place du peuple juif. Sous-jacente aux écrits de certains théologiens de cette mouvance, se dessine souvent l’image d’une espèce de couple Christ-Église, certes dogmatiquement recevable en christianisme – d’autant que Paul lui a donné ses lettres de noblesse (cf. Ep 5, 28-32) –, mais qui a le double inconvénient d’exclure Israël de cette Église et de faire la part trop belle à une chrétienté idéalisée, alors qu’elle est aussi pécheresse que le fut le peuple juif, et oublieuse du « ne t’enorgueillis pas ! » de Paul (cf. Rm 11, 20).

À grand renfort de textes scripturaires et patristiques – dont certains sont irrécusables –, ces théologiens s’efforcent d’accréditer la triade : Dieu-Christ-Église, autour de laquelle gravitent, tels des astres errants qu’il convient de faire rentrer dans l’espace-temps de l’Église, outre le judaïsme, élu déchu, les autres religions (qui, estime-t-on, n’en sont pas, puisque, en rigueur de termes, elles ne sont pas « vraies »), ainsi que les myriades d’hommes et de femmes qui sont encore dans les « ténèbres de l’incroyance ». C’est cette conception – Dieu merci, sérieusement remise en cause, voire ébranlée, de nos jours, par les différentes mouvances du dialogue interreligieux – qui a donné naissance à la formulation, reprise de saint Cyprien (IIIe s.) : « Hors de l’Église, pas de salut » [5].

En écrivant ces mots, l’évêque de Carthage n’avait pas en vue la conception qu’ont élaborée, au fil des siècles, les hommes d’Église. L’intention de la formule était de discréditer le baptême des hérétiques. L’expression « hors de l’Église… » visait les dissidents de la Grande Église de l’époque de Cyprien et nullement les non-chrétiens – incroyants, juifs, ou adeptes de toutes les religions qui sont sous le ciel.

Il est vrai qu’en bonne théologie classique, tout ce qui fait partie de l’enseignement de l’Église – et a fortiori s’il en a été fait mention dans un Concile – exige l’adhésion intérieure du chrétien. Concédons-le ici, non sans faire le parallèle entre la situation extra-ecclésiale apparente du peuple juif et l’impossibilité, pour le riche, d’entrer dans le Royaume des Cieux. Rappelons la solution du dilemme, que rapporte l’Évangile :

Mt 19, 25-26 : Entendant cela, les disciples restèrent tout interdits : Qui donc peut être sauvé ? disaient-ils. Fixant son regard, Jésus leur dit : Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible.

C’est sur la base de cette affirmation capitale du Christ qu’il faut poursuivre la difficile réflexion, entreprise dans ce chapitre, sur les implications du discours de Pierre concernant le rétablissement du peuple juif et les signes qui en annonceront la réalisation. En effet, il convient de se poser sincèrement la question suivante : polarisée comme elle l’a été durant de longs siècles, par la nécessité de se définir elle-même, de sonder son propre mystère d’abord, de s’acclimater dans le monde d’ici-bas ensuite, l’Église n’aurait-elle pas perdu de vue que l’avènement triomphal du Royaume de Dieu, qu’inaugurera la Parousie du Christ, est entièrement conditionné par le rétablissement du peuple juif ? En déployant un zèle, souvent amer, dans le but de christianiser, de gré ou de force, un peuple juif qui n’est pas fait pour cela, l’Église n’aurait-elle pas douté de la Toute-Puissance de Dieu et de la sagesse de son dessein de salut – par et dans le Christ, certes, mais pas sans les juifs, dont Jésus affirme que le salut vient d’eux ? (Cf. Jn 4, 22).

Il a fallu près de dix-neuf siècles pour qu’un Concile en vienne à reconnaître « le grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs », et à « recommander et à encourager entre eux la connaissance et l’estime mutuelles » (cf. Déclaration conciliaire Nostra Aetate, 4). Mais est-ce suffisant ? Il faut surtout que les chrétiens opèrent une véritable conversion du cœur et du comportement à l’égard du peuple juif, auquel nombre d’entre eux ont, volontairement ou non, causé tant de souffrances dans le passé.

Quelle que soit leur bonne foi éventuelle, ils se trompent ceux qui, par des arguments scripturaires ou ecclésiologiques à caractère apologétique, persistent à prôner une mission « agressive » à l’égard du peuple juif. Ils s’exposent à tomber sous le coup de ces paroles terribles de Jésus :

Mt 23, 15 : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcourez mers et continents pour gagner un prosélyte, et quand vous l’avez gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous !

Qu’ils méditent plutôt les paroles prophétiques de saint Paul, qui concluait ainsi sa contemplation du dessein impénétrable de Dieu concernant le peuple juif, contemplation dont se nourrira la nôtre dans les pages qui suivent :

Rm 11, 33 : Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu. Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles !

 

VII.4.4. Royaume rendu aux juifs, selon le Livre des Actes

La lecture du Nouveau Testament révèle que l’enseignement de Jésus contient une perspective beaucoup plus positive et stimulante que celles de l’ignorance (Ac 3, 13-18) et de l’endurcissement des juifs (cf. Rm 11, 7.25 ; 2 Co 3, 15) [6].

Nous lisons, en effet, au début du livre des Actes, le dialogue suivant entre les disciples et Jésus ressuscité :

Ac 1, 6-7 : Étant réunis, ils l’interrogeaient ainsi : Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer [ou : “instaurer comme promis” – grec : apokathistanai] le Royaume à Israël ? [7] – Il leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.

À de rarissimes exceptions près, les théologiens et les exégètes récusent énergiquement la littéralité de ce texte, surtout quand on le met en parallèle avec celui qui annonce la restitution des tribus d’Israël :

Mt 19, 28 : En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.

Et a fortiori lorsqu’on couple cette annonce avec le passage parallèle, encore plus « matérialiste », de Luc :

Lc 22,30 : […] vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël.

C’est pourquoi, à part quelques Pères millénaristes (dont le grand Irénée), nombreux sont les écrivains ecclésiastiques, et les théologiens à leur suite, à avoir déployé des efforts extraordinaires pour “spiritualiser” et même allégoriser ces passages, inacceptables à leurs yeux. Pour ce qui est d’Ac 1, 6-7, on comprend leur crainte. En effet, en répondant à ses apôtres qu’ils ne sont pas habilités à connaître l’époque de cette restitution du Royaume au peuple juif, il est indéniable que Jésus ne récuse pas le bien-fondé de cette attente juive. Si elle était erronée, Jésus n’eût pas hésité à la dénoncer, comme il l’avait fait, avec force, face à l’opposition de Pierre à sa Passion :

Mt 16, 21-23 : À dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant : “Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point !” Mais lui, se retournant, dit à Pierre : “Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tu ne penses pas à la manière de Dieu, mais à celle des hommes.”

Comme on le verra plus loin, la perspective d’une restauration de la royauté d’Israël est inacceptable pour une chrétienté persuadée depuis de nombreux siècles d’avoir hérité pour toujours du Royaume « enlevé » aux juifs (cf. Mt 21, 43). Malheureusement, ses théologiens n’ont pas perçu la portée apocatastatique de cette parole de Dieu à Jéroboam, par le ministère du prophète Ahiyya de Shilo, lorsqu’il divisa le royaume de Salomon, suite aux péchés de ce dernier :

1 R 11, 38 : Si tu obéis à tout ce que je t’ordonnerai, si tu suis mes voies et fais ce qui est juste à mes yeux, en observant mes lois et mes commandements comme a fait mon serviteur David, alors je serai avec toi et je te construirai une maison stable comme j’ai construit pour David. Je te donnerai Israël et j’humilierai la descendance de David à cause de cela ; cependant pas pour toujours. »

À la promesse conditionnelle faite à Jéroboam – « si tu obéis » – correspond la mise en garde de Paul au chrétien greffé – « […] si tu demeures en cette bonté, autrement tu seras retranché toi aussi » (Rm 11, 22).

De même, ces théologiens ne croient pas à la symbolique prophétique du déchirement en douze morceaux du manteau d’Ahiyya (1 R 11, 30), ni à la promesse du maintien mystérieux d’une tribu pour David :

1 R 11, 31.35.36 : Prends pour toi dix morceaux, car ainsi parle L’Éternel, Dieu d’Israël : Voici que je vais arracher le royaume de la main de Salomon et je te donnerai les dix tribus. Il aura une tribu, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, la ville que j’ai élue de toutes les tribus d’Israël […] c’est de la main de son fils que j’enlèverai le royaume et je te le donnerai, c’est-à-dire les dix tribus. Pourtant, je laisserai à son fils une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon Nom.

Pourtant, à en croire ces consonances bibliques, les choses se passent comme si Jésus ressuscité annonçait la restauration future des douze tribus, au temps, connu du Père seul, où le manteau du prophète, symbolisant l’unité originelle du Royaume d’Israël, recouvrera son intégrité, ce qui est un événement apocatastatique. La perspective prophétique de la restitution du royaume à Israël, confirmée par Jésus (Ac 1, 6-7), conjuguée à la promesse qu’il fait à ses apôtres – « vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Mt 19, 28) –, corrobore, semble-t-il, ma saisie de « l’accomplissement intégral de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (Ac 3, 21), comme étant à proprement parler une apocatastase.

J’ai cité plus haut, partiellement, la vive réaction du défunt pape Jean-Paul II, à cette perspective. J’en reproduis ici un passage significatif [8] :

« 1. Après avoir réfléchi sur le salut intégral accompli par le Christ Rédempteur, nous voulons maintenant réfléchir sur sa réalisation progressive dans l’histoire de l’humanité. En un certain sens, c’est bien sur ce problème que les disciples interrogent Jésus avant l’Ascension : “Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ?”(Ac 1, 6). Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël. Pendant les quarante jours qui séparent la Résurrection de l’Ascension, Jésus leur avait parlé du “Royaume de Dieu” (Ac 1, 3). Mais ce n’est qu’après la grande effusion de l’Esprit, à la Pentecôte, qu’ils seront en mesure d’en saisir les dimensions profondes. Entre temps, Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres, en les invitant à s’en remettre aux mystérieux desseins de Dieu. “Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa liberté souveraine” (Ac 1, 7) […] Si, avec l’Ascension, Jésus disparaît de leur vue, c’est cependant par l’intermédiaire des disciples qu’il continue à être présent au milieu du monde. Il leur confie la tâche de diffusion de l’Évangile, les poussant à sortir de l’étroite perspective limitée à Israël. Il élargit leur horizon, en les envoyant, pour qu’ils y soient ses témoins, “à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre” (Ac 1, 8). »

Pas plus que ses théologiens, ce pape – au demeurant si bien disposé à l’égard des juifs – n’a compris le dessein de Dieu sur Israël. Il n’a pas pris garde au caractère conditionnel des promesses liées à la substitution de la royauté de Jéroboam à celle de Salomon :

1 R 11, 38 : Si tu obéis à tout ce que je t’ordonnerai, si tu suis mes voies et fais ce qui est juste à mes yeux, en observant mes lois et mes commandements comme a fait mon serviteur David […]

En outre, il est visible que ni lui ni ses théologiens n’avaient perçu la mystérieuse typologie de l’éviction du grand prêtre Éli de la fonction sacerdotale – pourtant donnée comme irréversible. L’Écriture nous la relate en ces termes perturbants :

1 S 2, 30 : C’est pourquoi – oracle de L’Éternel, Dieu d’Israël – j’avais bien dit que ta maison et la maison de ton père marcheraient en ma présence pour toujours, mais maintenant, oracle de L’Éternel, je m’en garderai ! Car j’honore ceux qui m’honorent et ceux qui me méprisent sont traités comme rien.

Et il est probable qu’aucun de ces serviteurs zélés du Seigneur n’a fait le lien entre cette attitude de Dieu envers un élu qui se montre infidèle, et la menace à peine voilée de Paul, qui vise les chrétiens :

Rm 11, 19-21 : Tu diras : On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage.

C’est d’ailleurs très certainement dans cette perspective que s’inscrivent, entre autres, ces versets inquiétants :

Mt 5, 13 : Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens.

Mt 24, 12 : Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre.

Mt 7, 22-23 : Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait bien des miracles ? Alors je leur dirai en face : Jamais je ne vous ai connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité.


[1] Pierre Benoît, Exégèse et théologie, vol. III, op. cit., p. 440. Des passages particulièrement atterrants de cet ouvrage sont en ligne sur rivtsion, sous le titre : « Trois ans après le Concile, un exégète catholique persistait dans un antijudaïsme d’une rare violence ».

[2] Le terme grec est porôsis, qui signifie littéralement « endurcissement ». Mais il faut tenir compte de la manière dont l’ont rendu, pour leur part la Peshitta syriaque (« aveuglement du cœur »), et la Vulgate latine (« cécité »), qui avaient certainement leurs raisons pour ce faire.

[3] Voir le commentaire étonnant du Talmud, cité, ci-dessus, VI. 4. Echos rabbiniques surprenants de la thèse chrétienne du « remplacement », ou de la « substitution ».

[5] Voir Saint Cyprien, Epist. 73, 21. Cf. IVe Concile du Latran (1215) ; Bulle Unam Sanctam, de Boniface VIII (pape de 1294 à 1303); Concile de Florence, en 1439. Voir aussi la catéchèse de Jean-Paul II, dans son Audience générale du 31 mai 1995, cf. Osservatore Romano, 1er juin 1995. À l’époque, la formule visait les hérétiques.

[6] Examinées ci-dessus : VII.4.1. Ignorance incoercible, selon le Livre des Actes, endurcissement, selon Paul ; VII.4.2. Royaume ôté aux Juifs, selon l’Evangile.

[7] Grec : Apokathistaneis tèn basileian tô Israel : « restituer (ou instaurer) la royauté (qui revient) à Israël ». Malheureusement, nombre de bibles en langues modernes – dont la Bible de Jérusalem – traduisent : « rétablir la royauté d'Israël », faisant fi du datif. Il faut souligner la remarquable consonance avec des oracles prophétiques tels que ceux-ci : « Je rétablirai tes juges comme à l’origine, tes conseillers comme au début » (Is 1, 26 = Lc 22, 30) ; « Et toi, Tour du Troupeau, Ophel de la fille de Sion, à toi va venir la souveraineté d'antan, la royauté de la fille de Jérusalem. » (Mi 4, 8) ; etc.

[8] Jean-Paul II, « La réalisation du salut dans l'histoire », L’Osservatore Romano, du 12 mars 1998 : Audience générale du 11 mars 1998. Traduction française de La Documentation catholique, n° 2179/7, du 5 avril 1998, p. 304.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014