VI.1. « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5, 5)

Voir la table des chapitres

On a fait état, dans le chapitre précédent, du découragement qui s’est emparé de nombreux membres des organisations juives et chrétiennes impliquées dans le dialogue entre les deux confessions de foi, suite à la décision prise par le pape de faire prier pour que les juifs reconnaissent Jésus-Christ. Si l’on ajoute à ce geste, considéré par certains rabbins comme justifiant un arrêt temporaire du dialogue, la longue série des blessures, documentée dans les chapitres précédents, infligées, involontairement le plus souvent, aux juifs, par des déclarations maladroites, le présent ouvrage eût pu se terminer sur un constat d’échec. Ce n’est pas le cas, comme on le verra ci-après. Et ce pour deux raisons majeures.

La première ressortit à ma foi et à ma certitude, fondée sur les Écritures, que le même Dieu qui a discerné le peuple juif et lui conserve son élection et son amour, « à cause des Pères » (cf. Rm 11, 28) [1], a aussi appelé « des ténèbres à son admirable lumière » les chrétiens qui, « jadis, n’étaient pas un peuple et sont devenus un peuple de Dieu » (cf. 1 P 2, 9-10), et que le Christ « est mort, non seulement pour la nation (juive), mais aussi pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (cf. Jn 11, 51-52).

La seconde raison résulte de l’examen du matériau contrasté réuni dans les chapitres qui précèdent, en gardant présente au cœur « l’espérance qui ne déçoit pas » (cf. Rm 5, 5). Il s’agit de la découverte, entre autres motifs d’optimisme, d’une expression papale extraordinaire, que l’on peut, semble-t-il, considérer, sans hyperbole, comme prophétique. D’où sa mention dans le titre de ce chapitre.

Peut-être est-ce à la redécouverte par l’Église de ce que « les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes » [2], et que, « du fait de l’élection divine, le peuple (juif) est convoqué et conduit par Dieu, (et que) son existence n’est pas un pur fait de culture […] mais un fait surnaturel » [3], que l’on doit cette formulation remarquable des Notes de 1985 [4] :

« En soulignant la dimension eschatologique du christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu’il considère l’avenir, le peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie – même si c’est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le Peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui. On peut dire ainsi que juifs et chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham. (Cf. Gn 12, 1-3 ; He 6, 13-18) ».

Il est étonnant que si peu de juifs et de chrétiens engagés dans le dialogue, aient accordé à la définition unitaire, aussi novatrice que révolutionnaire, de « peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance », l’attention qu’elle mérite.

Cette extension audacieuse de la « formule de Mayence » [5] aux chrétiens, qu’elle fond en un seul peuple avec les juifs, reprend à son compte, consciemment ou non, la typologie de l’Israël ancien, dans ses deux composantes : les royaumes de Juda et d’Israël (ou, alternativement, Joseph/Éphraïm).

À en croire ce texte, les chrétiens ne devraient plus dire : « eux (les juifs) et nous », mais « nous » tout court. On sent passer ici le souffle prophétique tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, comme en témoignent les textes qui suivent.


VI.2. Fondement scripturaire d’une typologie des « deux familles » de « l’Israël de Dieu » [6]

VI.2.1. Dans le Nouveau Testament

Jésus était juif, né d’une femme juive, Marie ; il a fondé son Église sur douze apôtres, tous juifs, et il a lui-même déclaré n’avoir été envoyé « qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 24). Les documents fondateurs de cette Église : la Bible et les apocryphes, sont juifs. Le Nouveau Testament lui-même atteste qu’« une multitude de prêtres obéissaient à la foi » (Ac 6, 7). Les disciples de Jacques – dont on sait l’attachement aux pratiques juives – déclaraient à Paul :

Ac 21, 20 : Tu vois combien de milliers de juifs ont embrassé la foi et ce sont tous de zélés partisans de la Loi.

Et même Paul, le juif hellénisé, n’hésitera pas à prouver sa fidélité aux pratiques juives, comme l’atteste le récit suivant :

Ac 21, 21-24 : À ton sujet, ils ont entendu dire que, dans ton enseignement, tu pousses les Juifs qui vivent au milieu des païens à la défection vis-à-vis de Moïse, leur disant de ne plus circoncire leurs enfants et de ne plus suivre les coutumes, Que faire donc ? Assurément la multitude ne manquera pas de se rassembler, car on apprendra ton arrivée. Fais donc ce que nous allons te dire. Nous avons ici quatre hommes qui sont tenus par un vœu. Emmène-les, joins-toi à eux pour la purification et charge-toi des frais pour qu’ils puissent se faire raser la tête. Ainsi tout le monde saura qu’il n’y a rien de vrai dans ce qu’ils ont entendu dire à ton sujet, mais que tu te conduis, toi aussi, en observateur de la Loi. 

Le même Paul témoigne de sa stricte fidélité aux pratiques juives :

Ac 26, 4-5 : Ce qu’a été ma vie depuis ma jeunesse […] tous les Juifs le savent. Ils me connaissent de longue date et peuvent, s’ils le veulent, témoigner que j’ai vécu suivant le parti le plus strict de notre religion : en Pharisien.

Il évoque aussi le thème, si juif, des douze tribus, qui, dit-il,

Ac 26, 7 : rendent un culte à Dieu avec persévérance, nuit et jour.

L’adresse de la Lettre de Jacques utilise la même typologie :

Jc 1, 1 : Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus Christ, aux douze tribus de la Dispersion, salut !

Selon le Livre de Ben Sira, ce n’est ni symboliquement, ni au ciel, comme l’affirment la majorité des interprètes chrétiens, qu’elles seront reconstituées, mais sur terre, aux temps messianiques, témoin cette formulation prophétique du rôle eschatologique d’Élie :

Si 48, 10 : Toi [Élie] qui fus désigné dans des menaces futures pour apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, pour ramener le coeur des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob [7]

Quant à l’Évangile selon Matthieu, il relate ce propos de Jésus à ses apôtres :

Mt 19, 28 : Vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.

Enfin, selon l’Apocalypse, même les perspectives eschatologiques s’articulent autour de cette notion de tribu ; en effet, la Jérusalem qui descend du ciel

Ap 21, 12 : est munie d’un rempart de grande hauteur, pourvu de douze portes près desquelles il y a douze Anges et des noms inscrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël.


VI.2.2. Dans le Premier Testament

Ézéchiel avait annoncé l’unité eschatologique du peuple de Dieu, en ces termes :

Ez 37, 16-28 : Et toi, fils d’homme, prends un morceau de bois et écris dessus : Juda et les Israélites qui sont avec lui. Prends un morceau de bois et écris dessus : Joseph, bois d’Éphraïm, et toute la maison d’Israël qui est avec lui. Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois ; qu’ils ne fassent qu’un dans ta main. Et lorsque les fils de ton peuple te diront : Ne nous expliqueras-tu pas ce que tu veux dire ? Dis-leur : Ainsi parle Dieu L’Éternel : Voici que je vais prendre le bois de Joseph, qui est dans la main d’Éphraïm, et les tribus d’Israël qui sont avec lui, je vais les mettre contre le bois de Juda, j’en ferai un seul morceau de bois et ils ne seront qu’un dans ma main. Quand les morceaux de bois sur lesquels tu auras écrit seront dans ta main, à leurs yeux, dis-leur : Ainsi parle Dieu L’Éternel : Voici que je vais prendre les Israélites parmi les nations où ils sont allés. Je vais les rassembler de tous côtés et les ramener sur leur sol. J’en ferai une seule nation dans le pays, dans les montagnes d’Israël, et un seul roi sera leur roi à eux tous ; ils ne formeront plus deux nations, ils ne seront plus divisés en deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs ordures, leurs horreurs et tous leurs crimes. Je les sauverai des infidélités qu’ils ont commises et je les purifierai, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Mon serviteur David régnera sur eux ; il n’y aura qu’un seul pasteur pour eux tous ; ils obéiront à mes coutumes, ils observeront mes lois et les mettront en pratique. Ils habiteront le pays que j’ai donné à mon serviteur Jacob, celui qu’ont habité vos pères. Ils l’habiteront, eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, à jamais. David mon serviteur sera leur prince à jamais. Je conclurai avec eux une alliance de paix, ce sera avec eux une alliance éternelle. Je les établirai, je les multiplierai et j’établirai mon sanctuaire au milieu d’eux à jamais. Je ferai ma demeure au-dessus d’eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis L’Éternel qui sanctifie Israël, lorsque mon sanctuaire sera au milieu d’eux à jamais.

C’est, semble-t-il, cet accomplissement eschatologique qu’entrevoyait l’apôtre Paul, et qu’il résumait dans cette magnifique formulation, mystique et christologique à la fois, qui pourrait bien constituer la charte et les arrhes mêmes de la réalisation de l’unité entre les deux parties de son peuple, dont les chrétiens croient que le Christ l’a réalisée par avance en sa personne, et qu’il l’a scellée de son sang :

Ep 2, 12-18 : Rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde ! Or, voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches, grâce au sang du Christ. Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux [peuples] n’a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix : en sa personne il a tué la Haine. Alors il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches : par lui nous avons, en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père [8].

VI.3. L’unité des juifs et des chrétiens dans la littérature chrétienne des deux premiers siècles

Il faut rappeler qu’un véritable judéo-christianisme orthodoxe a existé dans l’Église primitive [9]. Les quelques attestations scripturaires évoquées ci-dessus ne sont pas les seules. Il en existe d’autres chez les Pères et dans la littérature religieuse des premiers siècles. Pratiquement inconnus du grand public chrétien, voire de nombreux théologiens, ces textes sont rarement évoqués, sans doute parce qu’ils paraissent sans valeur pour la foi chrétienne. Tels qu’ils sont, toutefois, et compte tenu du naufrage de la quasi-totalité des écrits de cette époque, ils constituent un témoignage qu’il serait dommage de négliger. En effet, ils jettent sur la nature judéo-chrétienne de l’Église primitive une lumière, certes faible, mais qui vaut tout de même mieux que l’obscurité totale dont s’accommode trop volontiers une certaine recherche qui, déjà réticente à l’égard du phénomène contesté qu’est le judéo-christianisme historique, est réfractaire à toute tentative d’en tirer un enseignement pour la réflexion actuelle de l’Église.

Le premier témoignage figure dans un document dont le contenu est qualifié de légendaire et romanesque par de nombreux spécialistes : les Homélies Pseudo-Clémentines [10]. Et de fait, on y trouve des récits et des interprétations qui surprennent, en ce qu’ils nous révèlent un monde conceptuel foisonnant d’images et de récits à allure mythique et de facture légendaire, dans le style des Pseudépigraphes et Apocryphes, juifs ou chrétiens, et dans celui de l’historiographie ou de la littérature judéo-hellénistique [11]. Il est à peine besoin de préciser que cet ouvrage n’a aucun caractère canonique. Son principal intérêt, pour notre propos, est de contenir ce texte étonnant [12] :

« C’est pourquoi Jésus est caché aux yeux des Hébreux qui ont reçu Moïse pour docteur, et Moïse est voilé aux yeux de ceux qui croient en Jésus. Comme l’enseignement transmis par l’un et par l’autre est le même, Dieu accueille favorablement l’homme qui croit à l’un des deux. Mais croire à un maître doit aboutir à faire ce que Dieu commande. Qu’il en soit ainsi, c’est ce qu’a déclaré notre Seigneur lui-même par ces paroles : “Je te rends grâce, Père du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux anciens et les as révélées aux enfants à la mamelle qui ne parlent pas encore.” [cf. Mt 11, 25]. Ainsi, Dieu lui-même a caché le docteur aux uns parce qu’ils savaient déjà ce qu’il faut faire, et il l’a révélé aux autres parce qu’ils ignoraient ce qu’il faut faire. Donc ni les Hébreux ne sont condamnés pour ignorer Jésus, puisque c’est Dieu qui le leur a caché, à condition naturellement d’accomplir les préceptes transmis par Moïse et de ne pas haïr celui qu’ils ignorent ; ni non plus les croyants venus de la gentilité ne sont condamnés pour ignorer Moïse, puisque c’est Dieu qui l’a voilé à leurs yeux, à condition, eux aussi, d’observer les préceptes transmis par Jésus et de ne pas haïr celui qu’ils ignorent [13] […] Au reste, si quelqu’un reçoit la grâce de connaître les deux [Moïse et Jésus] à la fois, ceux-ci prêchant une seule et même doctrine, cet homme doit être compté comme riche devant Dieu, puisqu’il comprend que les choses anciennes sont nouvelles dans le temps et que les choses nouvelles sont anciennes. »

Voici encore deux autres témoignages de ce moment judéo-chrétien de l’Église des origines, rapportés par le célèbre philosophe et apologiste, Justin martyr (100-165), Père de l’Église tout ce qu’il y a de plus orthodoxe, dans son fameux Dialogue (réel ou fictif) avec le juif Tryphon [14] :

« Tryphon reprit : Si quelqu’un, sachant qu’il en est ainsi, c’est-à-dire, connaissant que celui-là est le Christ, croyant en lui et lui obéissant, veut également observer ces prescriptions [celles de la Loi juive], sera-t-il sauvé ? demandait-il. — Moi : Du moins à ce qu’il me semble, Tryphon, je dis que celui-là sera sauvé, pourvu qu’il ne cherche absolument pas à persuader les autres hommes, c’est-à-dire ceux des nations qui ont été circoncis de l’erreur par le Christ, d’observer les mêmes prescriptions que lui, en disant que sans les observer ils ne seront pas sauvés, comme toi-même le faisais au début de l’entretien, en déclarant que je ne serais pas sauvé si je ne les observais pas. »

Justin ne cache pas que son opinion est loin d’être partagée par tous, mais il persiste dans son attitude favorable – plus condescendante qu’enthousiaste, il faut bien le reconnaître – envers ces croyants juifs qui ne peuvent renoncer à leurs pratiques traditionnelles, et même envers les chrétiens venus de la gentilité qui veulent aussi judaïser [15] :

« Il en est… [qui] se refusent même à partager la table ou la conversation de gens de cette sorte. Je ne suis pas, quant à moi, de leur avis. Car si par faiblesse de jugement ceux-là veulent observer tout ce qu’ils peuvent aujourd’hui des prescriptions de Moïse – instituées, nous le savons, à cause de la dureté de cœur du peuple – tout en espérant en ce Christ et en observant en même temps ce qui est éternellement et par nature pratique juste et pieuse, s’ils consentent à vivre avec les chrétiens et les croyants, sans les persuader, ainsi que je l’ai dit, de se faire circoncire comme eux, de pratiquer le sabbat ou toutes les prescriptions semblables qu’il est possible de respecter, il faut, je le déclare, les accueillir et frayer avec eux en toutes choses, comme avec des frères nés des mêmes entrailles […] Quant à ceux qui se laissent persuader par eux de vivre selon la loi, tout en continuant à confesser le Christ de Dieu, j’admets qu’ils puissent être sauvés. »

On retiendra la formule magnifique : « comme avec des frères nés des mêmes entrailles » !

VI.4. Échos rabbiniques surprenants de la thèse chrétienne du « remplacement » [16]

Environ deux siècles plus tard, alors que la rupture est depuis longtemps consommée entre le judaïsme et ce qui est devenu la religion chrétienne, deux rabbins semblent reconnaître que les chrétiens les ont supplantés, même si ce n’est que pour un temps, ainsi que l’atteste ce texte talmudique inattendu :

T.B. Sanhedrin 98 b : « Que signifie : Toute face est devenue livide (Jr 30, 6) ? — Rabbi Yohanan a dit : Il s’agit de la famille divine d’en haut [les anges] et de la famille divine d’en bas [Israël]. Et cela aura lieu [aux temps messianiques] lorsque le Saint, béni soit-Il, se dira : les uns [les idolâtres] et les autres [Israël] sont l’œuvre de mes mains. Comment pourrais-je perdre les premiers pour ne laisser subsister que les derniers ? Rav Pappa a dit : c’est comme le dicton populaire : quand le bœuf a couru et est tombé, on met le cheval à l’étable à sa place. »

Rachi [17] commente ainsi ce passage :

« Ce que ne voulait pas faire [son maître, Dieu], avant la chute du bœuf, parce qu’il lui était extrêmement cher. Et lorsque, un jour ou l’autre, le bœuf est guéri de sa chute, il est difficile [au maître] d’évincer le cheval au profit du bœuf, alors que lui-même l’a mis [en place]. De même, le Saint, béni soit-Il, voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres. Et lorsque Israël se convertit et est racheté, il lui est difficile de perdre les idolâtres au profit d’Israël. »

Ces textes, au demeurant fort différents, sont porteurs d’un espoir. Dieu seul connaît les temps et les modalités d’accomplissement pour la réunion de ces « frères nés des mêmes entrailles ». Mais les chrétiens ne doivent pas s’attendre à ce que les juifs, qui ont résisté à plus de dix-huit siècles de tentatives de conversion et d’assimilation, confessent demain la messianité – et encore moins la divinité – de Jésus, et demandent à recevoir le baptême. On comprendra que les chrétiens voient, dans « l’admission » des juifs, une « vie d’entre les morts » (cf. Rm 11, 15). Mais ils ne doivent pas oublier qu’au témoignage de Paul, eux-mêmes ne sont « sauvés qu’en espérance » (cf. Rm 8, 24), et qu’il leur est recommandé de ne pas « s’enorgueillir », sous peine d’être « retranchés, eux aussi » (cf. Rm 11, 20-22), le jour où ils « désobéiront » à Dieu. Témoin ce passage impressionnant (Rm 11, 28-33) :

« Ennemis, il est vrai, selon l’Évangile, à cause de vous, ils sont, selon l’élection, chéris à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance. En effet, de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent vous avez obtenu miséricorde grâce à leur désobéissance, eux de même au temps présent ont désobéi grâce à la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent au temps présent miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde. Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! »

Il faut souhaiter que les théologiens juifs soient attentifs à la réflexion et à l’enseignement des pasteurs de l’Église en matière de relations avec le judaïsme et ne leur prêtent pas d’arrière-pensées missionnaires.

Il faut encore souhaiter que les théologiens catholiques se réfèrent à l’enseignement des évêques, qui sont garants de la foi et de la Tradition apostolique et ont la charge de l’authenticité doctrinale. Au lieu de critiquer les aspects de leur enseignement qui leur paraissent discutables, ou de mettre en garde contre les déviations doctrinales auxquelles, à leur avis, ils peuvent donner lieu, qu’ils contribuent plutôt à l’avancement et à l’approfondissement de la réflexion prophétique de leur Église concernant le peuple juif, en lui donnant forme théologique et didactique, ce qui est proprement leur tâche.

Il faut souhaiter enfin que soient entendues et méditées comme elles le méritent ces considérations de Mgr R. Etchegaray, extraites d’une conférence donnée par lui, le 24 mai 1981, à l’Amitié judéo-chrétienne de France [18] :

« L’Église sait qu’elle ne peut être l’Église de tous les peuples sans ce lien avec le peuple juif d’aujourd’hui. Elle croit qu’elle reste toujours liée à ce peuple, dans son histoire et dans sa permanence. Au moment où juifs et chrétiens examinent ensemble les rapports inversés qu’ils ont eus au cours de leur histoire, ne pourraient-ils pas se retrouver dans le mystère du dessein de Dieu, comme deux formes de l’Unique Peuple de Dieu, ainsi que le pensait le philosophe juif Franz Rosenzweig [19] ? Il ne doit pas être question, certes, ni pour le judaïsme, ni pour le christianisme, de trahir chacun sa propre identité. Mais tant que la théologie n’aura pas répondu, d’une manière claire et ferme, au problème de la reconnais-sance, par l’Église, de cette vocation permanente du peuple juif, le dialogue judéo-chrétien demeurera superficiel et court, plein de restrictions mentales. Commentant l’image paulinienne (Rm 11, 16-24) de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les païens, un théologien allemand [20] […] arrive à cette conclusion : “Si cet olivier, c’est-à-dire Israël, grâce à sa racine, porte l’Église, celle-ci continue donc de vivre d’Israël, et ne peut s’en passer si elle ne veut pas se faner”. Voilà pourquoi l’avenir du mouvement œcuménique entre les Églises chrétiennes est lié à la prise de conscience que le lien avec Israël est le test de la fidélité de l’Église au même Seigneur. La “déchirure de l’absence” [21] […] c’est un manque d’espérance : elle empêche les chrétiens de comprendre pleinement le plan de Dieu. Nous devons regarder la rupture des origines comme le premier schisme, le “prototype des schismes” [22] […] au sein du corps unique de la communauté de Dieu. »

Il faut souhaiter, enfin, que les pasteurs de l’Église soient fidèles à l’esprit prophétique et relisent le Nouveau Testament à la lumière du mystère d’Israël. C’est l’exemple que donnent les évêques allemands qui ont pris au sérieux le passage d’Ac 1, 6-8, au point d’y lire, fort justement, semble-t-il, le rétablissement eschatologique d’Israël :

« Dans les Actes des Apôtres, on trouve l’affirmation prophétique du rétablissement eschatologique d’Israël. Ainsi, les apôtres interrogent le Ressuscité : “Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?” Dans sa réponse, Jésus ne disqualifie pas cette question des Apôtres comme étant absurde, il fait seulement allusion au fait que le Père seul, dans sa Toute-Puissance, a décidé du temps fixé pour ce “rétablissement” du royaume pour Israël [23]

Il n’est pas interdit de resituer ces réflexions dans le contexte de la prophétie messianique d’Isaïe, qui, selon ma perception, exprime typologiquement le thème de la réunion des deux parties d’Israël :

Is 11, 10-16 : Ce jour-là, la racine de Jessé, qui se dresse comme un signal pour les peuples, sera recherchée par les nations, et sa demeure sera glorieuse. Ce jour-là, L’Éternel étendra la main, une seconde fois, pour racheter le reste de son peuple […] Il dressera un signal pour les nations et rassemblera les bannis d’Israël. Il regroupera les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. Alors cessera la jalousie d’Éphraïm, et les ennemis de Juda seront retranchés. Éphraïm ne jalousera plus Juda et Juda ne sera plus hostile à Éphraïm […] Et il y aura un chemin pour le reste de son peuple […] comme il y en eut pour Israël, quand il monta du pays d’Égypte.

Et pourquoi ne pas y voir une typologie, encore cachée aux yeux des uns et des autres, de l’unité finale des juifs et des chrétiens, selon le dessein de Dieu ?

L’avenir seul dira si les belles avancées relevées au fil des textes évoqués dans cette étude – et qui sont, pour l’heure, plus « mystiques » que proprement théologiques – trouveront leur expression dans le corps même de la doctrine de l’Église.

 


[1] Sur cette thématique, voir l’ouvrage capital de M. Remaud, À cause des pères. Le « mérite des pères » dans la tradition juive, Louvain, Peeters, 1997.

[2] Cf. Nostra Aetate, 4 : « Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham. L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude […] ».

[3] « À l'origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne, qui l'emportent sur lui par l'éclat de leur culture, il y a le fait de l'élection divine. Ce peuple est convoqué et conduit par Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Son existence n'est donc pas un pur fait de nature ni de culture, au sens où par la culture l'homme déploie les ressources de sa propre nature. Elle est un fait surnaturel. Ce peuple persévère, envers et contre tout, du fait qu'il est le peuple de l'Alliance et que, malgré les infidélités des hommes, le Seigneur est fidèle à son Alliance… C'est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut Juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents, auxquels il serait possible de substituer une autre tradition religieuse, dont la personne du Seigneur pourrait être détachée sans qu'elle perde son identité, non seulement méconnaissent le sens de l'histoire du salut, mais plus radicalement s'en prennent à la vérité elle-même de l'Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l'inculturation. » (Allocution du pape Jean-Paul II aux participants, dans Radici dell’Antigiudaismo in ambiante cristiano. Colloquio Intra-Ecclesiale, Atti del Simposio teologico-storico. Città del Vaticano, 30 ottobre - 1 novembre 1997, Libreria Editrice Vaticana, 2000, p. 16-17). Texte en ligne sur rivtsion.org.

[5] Sur cette expression, voir : M. R. Macina, « Caducité ou irrévocabilité de la Première Alliance dans le Nouveau Testament. À propos de la formule de Mayence », Istina XLI (1996), Paris, p. 353. On ne peut qu'insister, à la suite de G. Wigoder, sur « la nécessité d'une réflexion théologique sur les implications de cette déclaration » (Réflexions d'un juif sur les « Notes » pour la catéchèse, dans La Documentation catholique, n° 1965, 3 juillet 1988, p. 691-700). Mais la tâche demeure immense.

[6] Allusion à deux passages scripturaires, que je considère comme une typologie insuffisamment perçue de l’unité des deux parties de l’unique peuple de Dieu – les juifs et les chrétiens : 1° Jr 33, 24 : « N'as-tu pas remarqué ce que disent ces gens : “Les deux familles qu'avait élues l’éternel, il les a rejetées !” Aussi méprisent-ils mon peuple au point qu’il n’est plus une nation à leurs yeux. » ; 2° Ga 6, 16 : « Et à tous ceux qui suivront cette règle, paix et miséricorde, ainsi qu'à l'Israël de Dieu. »

[7] L’hébreu (d’après un manuscrit très ancien, trouvé dans une Gueniza), est légèrement différent : « Toi dont il est écrit que tu es prêt pour le temps [fixé], à faire cesser la colère avant [son] déchaînement, à ramener le coeur des pères aux fils, à établir les tribus de Jacob ».

[8] On remarquera l’accent trinitaire de cette formule. Les théologiens chrétiens ont ici du grain à moudre.

[9] La bibliographie est immense. Voir, entre autres ouvrages classiques : F. Manns, Bibliographie du judéo-christianisme, Jérusalem, 1879 ; Marcel Simon, Verus Israel. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’empire romain (135-425), Paris, 1983 ; S.C. Mimouni, Le judéo-christianisme ancien : essais historiques, collection “Patrimoines”, Cerf, Paris, 1998 ; etc.

[10] La date la plus ancienne assignée à cet écrit par la recherche est 200 de notre ère. Mais certains chercheurs proposent une date beaucoup plus tardive. On trouvera un bref état de la question dans S.G. Wilson, Related Strangers. Jews and Christians 70-170 C.E., Minneapolis, Fortress Press 1995, p. 150-152 et notes afférentes, p. 353. Wilson renvoie, avec raison, à « a useful review of critical opinions on the Pseudo-Clementines […] given by F. Stanley-Jones, “The Pseudo-Clementines : a History of Research”, Second Century, 2 (1982) 1-33, 63-96 ». La bibliographie du sujet est extrêmement technique. L’ouvrage de référence est en allemand : G. Straecker, Die Juden-Christentum bei den Pseudo-Klementinen, Berlin, 1958.

[11] C’est-à-dire n’appartenant pas au canon des Écritures, tant juives que chrétiennes. La valeur théologique et spirituelle, voire historique, d’une partie de ces ouvrages est indiscutable, mais n’est connue que des spécialistes. On se limitera ici à deux références en français : Albert-Marie Denis, Introduction aux Pseudépigraphes d’Ancien Testament, E.J. Brill, Leyden (Pays-Bas), 1970 ; La Bible. Ecrits Intertestamentaires, édition publiée sous la direction d’André Dupont-Sommer et Marc Philonenko, dans la collection de la Pléiade, Gallimard, 1987.

[12] Homélie VIII, 5-7, citée ici, avec une légère correction, d’après la traduction française de A. Siouville, Les Homélies Clémentines, Paris 1933, p. 209-210.

[13] On trouve un intéressant écho de cette conception dans un commentaire de Romains 11, rédigé en syriaque par l'évêque nestorien Isho‘dad de Merw (IXe s.), connu pour utiliser des sources anciennes : « [Dieu a] enfermé [tous les hommes dans la désobéissance], c'est-à-dire : il les a laissés [dans cette ignorance] et ne les [y] a pas contraints, ni les Juifs ni les Gentils; mais il a puni cette désobéissance, cette contestation des croyants circoncis avec les incirconcis, adjurant les deux parties de ne pas s'exalter l'une aux dépens de l'autre, et de ne pas détruire l'espoir l'une de l'autre, par cette [phrase] : “Je veux, frères, que vous connaissiez ce mystère” [cf. Rm 11, 25] […] ». Traduit de Commentaries of Isho‘dad of Merw, dans Horae Semiticae XI, vol. V, part II (trad.), p. 18-19.

[14] Dial., 47.1, cité d’après Justin martyr, Dialogue avec Tryphon, Édition critique, Vol I, traduction, commentaire par Philippe Bobichon, Département de Patristique et d’Histoire de l’Église de l’Université de Fribourg, collection « Paradosis », vol 47/1, Academic Press Fribourg, 2003, éd. Migne, 1994, p. 301. (Ci-après : Justin, Tryphon).

[15] Justin, Tryphon, Ibid., 47.2 et 3, p. 301-303. La seule attitude que condamne Justin – et c'est bien normal, de son point de vue – est celle-ci (Ibid., p. 303) : « Mais ceux qui, après avoir confessé et reconnu que celui-ci est le Christ, se (re)mettent, pour une raison quelconque, à vivre selon la loi, niant qu'il est le Christ, et avant la mort ne se sont pas repentis, je déclare qu'ils ne seront pas sauvés du tout. »

[16] Ou théorie de la substitution.

[17] Sur ce célèbre commentateur médiéval de la Bible et du Talmud, voir, entre autres, l’article de Wikipedia.

[18] Le texte de cette conférence a paru dans le Supplément à L'Église aujourd'hui à Marseille, n° 23, du 21 juin 1981.

[19] Sur ce philosophe juif qui faillit se convertir au christianisme et revint finalement à la religion de ses pères, non sans avoir tenté de systématiser sa vision personnelle du rôle complémentaire des deux grandes religions, voir, entre autres : F. Rosenzweig, L'Étoile de la Rédemption, Paris, éd. du Seuil, 1982, rééd. 2003 ; S. Moses, Système et Révélation - La philosophie de F. Rosenzweig, Paris, éd. du Seuil 1982 ; J. Gutmann, Histoire des philosophies juives. De l'époque biblique à Franz Rosenzweig, Paris, éd. Gallimard 1994, p. 457-493 (trad. de l'original anglais : Philosophies of Judaism, 1964).

[20] Il s'agit de F. Mussner, Traité sur les Juifs, Paris, éd. du Cerf, 1981.

[21] Allusion à l'ouvrage de F. Lovsky, La déchirure de l'absence, Paris, Calmann-Lévy, 1971.

[22] L'expression est de Claude Tresmontant.

[23] L'Église et les Juifs, Document de la Conférence des Évêques allemands, III, 1, Bonn 1980. Passage cité et traduit d'après More Stepping Stones, op. cit., p. 134.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014