Conclusion : «Une pierre à soulever pour toutes les nations»

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Is 34, 8 « Car c’est un jour de vengeance de L’Éternel, l’année de la rétribution pour le procès intenté à Sion. »

Za 1, 17 : « Fais encore cette proclamation : Ainsi parle L’Éternel Sabaot : mes villes abonderont encore de biens. L’Éternel consolera encore Sion. Il fera encore choix de Jérusalem. »

Rm 9, 16 : « Il ne s’agit donc pas de qui veut ou de qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. »

 

Je serais infidèle au sous-titre de ce livre si, après m’être acquitté de l’« état des lieux historique et théologique », j’esquivais la « prospective eschatologique ». Certes, elle est massivement présente dans les pages qui précèdent, mais il me faut l’expliciter sans faux-fuyants et à mes risques et périls. En parlant de péril, je songe au grave avertissement de Carlyle [1] : « l’homme dangereux est celui qui se laisse guider par ses illusions et qui se trompe quant à l’essentiel de ce dont il traite ». N’est-ce pas mon cas ? Le lecteur en jugera. Et pour l’aider à discerner, force m’est de lever un coin du voile sur l’expérience spirituelle incommunicable qui est à l’origine de ce que certains de mes détracteurs appellent mon “obsession juive psychotique”. Si pénible que me soit cet aveu, je le dois au lecteur.

Tout d’abord, je le confesse : je ne suis pas né juif, au sens halachique du terme ; c’est-à-dire de mère juive. Ce n’est que vers mes trente-cinq ans que j’appris incidemment l’origine juive lointaine possible de mon père biologique, un Kabyle musulman non pratiquant, du nom de Halfon (ou Halfoun). Ma mère, sa compagne, une italienne catholique non pratiquante également, mais croyante, me fit baptiser peu après ma naissance. S’étant retrouvée seule et sans ressources alors que j’étais encore en bas âge, elle se laissa persuader par une religieuse – qu’avait émue ce qu’elle estimait être ma « piété précoce » – de confier mon éducation et mon instruction à une excellente institution religieuse catholique, dont un pieux laïque fortuné s’engageait à assurer le coût jusqu’à la fin de ma scolarité. C’est dire que, sans une circonstance exceptionnelle, je serais resté, comme la majorité de mes coreligionnaires chrétiens, totalement ignorant du judaïsme. Voici le récit succinct de l’événement qui fit basculer mon existence.

C’est au printemps de 1958 que, jeune surveillant dans un externat catholique parisien, je découvris, dans la petite bibliothèque de l’établissement, l’ouvrage séminal de Léon Poliakov, intitulé Le bréviaire de la haine [2]. L’auteur y relate, avec la précision et la distance de l’historien, la tristement célèbre « Solution finale ». Je me souviens encore de la tempête d’émotions qui déferla dans ma conscience de jeune chrétien idéaliste et naïf, lorsque je dus me rendre à l’évidence que, dans l’ensemble et à l’exception de quelques rares déclarations de personnalités religieuses, l’autorité suprême de l’Église n’avait pas exprimé, à l’époque, de dénonciation publique claire et sans ambiguïté de l’entreprise nazie d’extermination systématique des juifs [3]. Alors, saisi d’une immense détresse spirituelle, je ne pus retenir mes larmes, qui coulèrent longtemps tandis que je criais vers Dieu, le suppliant de me faire comprendre ce que je pouvais faire, à mon infime niveau, pour réparer, autant qu’il me serait possible, cet affreux abandon…

Un profond silence intérieur succéda à la tristesse qui venait de me submerger. Je n’avais pas l’habitude d’un tel phénomène, aussi fus-je très attentif au recueillement délicieux qui s’emparait de mon âme et dont je pressentais intuitivement qu’il présageait quelque chose d’inouï… Jusqu’à ce qu’une force gigantesque, terrifiante et indiciblement suave à la fois, me ravisse, « en mon corps, sans mon corps, je ne sais, Dieu le sait » (cf. 2 Co 12, 2-4), et me mette en présence de Celui qui « habite une lumière inaccessible » (cf. 1 Tm 6, 16), dont il me fut donné de contempler ce qu’il voulut me révéler de sa nature, qui m’apparut comme trine et une… Il n’y a pas lieu d’en dire davantage ici, sauf qu’avant de perdre conscience du monde extérieur, je sus que ma détresse pour la Shoah avait été agréable à Dieu, et qu’il avait exaucé ma folle demande de réparation personnelle…

Une douzaine d’années plus tard, les circonstances firent que je pus réaliser l’aspiration, qui ne m’avait plus quitté depuis, de « monter » en Israël. Je le fis en chrétien naïf, pétri de bonnes intentions et totalement inconscient de la profondeur de l’abîme que l’histoire et l’ignorance humaine ont creusé entre les deux peuples. Après quelques années difficiles et laborieuses en kibboutz, et à la suite d’un long combat intérieur qui aboutit à un franchissement de mon « gué du Yabboq » personnel (cf. Gn 32, 23-31), j’entrai à la fois dans l’Alliance d’Abraham et à l’université. Ma double quête, spirituelle et intellectuelle à la fois, venait de commencer, sans guide ni repères et dans une grande solitude existentielle et religieuse.

Je ferai grâce au lecteur de ce que m’a valu de remises en cause et de reproches amers, au fil des trois décennies qui se sont écoulées depuis, la découverte, le plus souvent accidentelle, par des chrétiens, et plus rarement par des juifs, de ma double foi. J’éprouve de l’empathie pour les uns et les autres, et plus encore pour les juifs qu’attriste, voire scandalise, l’aveu, inacceptable pour eux, que les circonstances et les questions incontournables m’obligent parfois à faire et que je réitère ici. Mes deux identités religieuses, la chrétienne et la juive, sont radicalement indissociables, au point que renoncer à l’une au profit de l’autre équivaudrait pour moi à mourir spirituellement. Scandale pour les uns, gâchis pour d’autres, cette expérience d’incommunicabilité, m’a fait entrer dans le mystère de l’existence juive, et dans la manière singulière qu’a le juif d’appréhender le monde et d’être au monde – à la fois semblable à tous et radicalement autre. En voici quelques conséquences.

Ma foi chrétienne en la messianité du Christ est totalement indissociable de ma foi juive dans « le Royaume qui vient, de notre père David » (cf. Mc 11, 10). Ma foi chrétienne dans l’accomplissement des Écritures et des prophéties dans le Christ est totalement inséparable de ma foi juive dans le rétablissement du peuple juif et de sa royauté messianique (cf. Ac 1, 6). Enfin, l’impossibilité de justifier ma démarche m’a fait entrer dans le mystère de l’altérité radicale de la vocation juive.

Ce qui m’amène à la découverte essentielle qui a découlé des quelque trente années d’un cheminement intellectuel et spirituel personnel qu’aucune autorité religieuse et théologique, juive autant que chrétienne, ne peut évidemment ni approuver ni intégrer. L’hostilité de certains interlocuteurs et le malaise des autres m’ont fait comprendre, par analogie, la solitude existentielle et religieuse du peuple juif, qui est la conséquence du choix de Dieu, ainsi que la haine viscérale des nations dont il est l’objet, de ce fait.

Qu’il s’agisse d’une mise à part divine, en témoignent les Écritures :

Dt 32,8-9 : Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage, quand il répartit les fils d’homme, il fixa les frontières des peuples suivant le nombre des fils d’Israël ; mais la part de L’Éternel, ce fut son peuple, Jacob fut son bien propre.

Il est significatif que même un prophète païen, requis pour maudire Israël, ait été contraint de témoigner de sa mise à part, en ces termes :

Nb 23, 9 : Voici un peuple qui habite à part [litt. isolé], et qui n’est pas mis au nombre des nations.

Le langage biblique utilise même un terme spécifique pour signifier l’appartenance particulière de ce peuple à Dieu : segulah [4], qui signifie à peu près « bien particulier », « réservé ». Deux exemples entre autres :

Ex 19, 5 : Maintenant, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon bien propre parmi tous les peuples

Dt 7, 6 : Car tu es un peuple saint pour L’Éternel ton Dieu ; c’est toi que L’Éternel ton Dieu s’est choisi comme peuple particulier parmi tous les peuples qui sont sur la face de la terre.

Or, le choix de Dieu vaut à l’élu la haine des « fils de désobéissance » (cf. Ep 2, 2), comme l’atteste Jésus :

Jn 15, 19 : Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est sien ; or, vous n’êtes pas du monde, parce que je vous ai choisis du [milieu du] monde, et c’est pour cela que le monde vous hait.

Il se peut que le juste persécuté évoqué par le Livre de la Sagesse préfigure le peuple juif après son épuration par Dieu :

Sg 2, 12-20 : Tendons des pièges au juste, puisqu’il nous gêne et qu’il s’oppose à notre conduite, nous reproche nos fautes contre la Loi et nous accuse de fautes contre notre éducation. Il se flatte d’avoir la connaissance de Dieu et se nomme enfant du Seigneur. Il est devenu un reproche vivant pour nos pensées et sa seule vue nous est à charge ; car son genre de vie ne ressemble pas aux autres, et ses sentiers sont tout différents. Il nous tient pour chose frelatée et s’écarte de nos chemins comme d’impuretés. Il proclame heureux le sort final des justes et il se vante d’avoir Dieu pour père. Voyons si ses paroles sont vraies et vérifions comment il finira. Car si le juste est fils de Dieu, Il l’assistera et le délivrera des mains de ses adversaires. Éprouvons-le par l’outrage et la torture afin de connaître sa douceur et de mettre à l’épreuve sa résignation. Condamnons-le à une mort honteuse, puisque, selon ses dires, Dieu interviendra en sa faveur. »

N’est-il pas « l’innocent » eschatologique en butte à la coalition meurtrière, à laquelle cet oracle avertit solennellement de ne pas se joindre ?

Pr 1, 10-17 : Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : “Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent ; comme le shéol, avalons-les tout vifs, tout entiers, tels ceux qui descendent dans la fosse ! Nous trouverons mainte chose précieuse, nous emplirons de butin nos maisons ; avec nous tu tireras ta part au sort, nous ferons tous bourse commune !” Mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal ils ont hâte de répandre le sang […]

De nombreuses prophéties eschatologiques, prévoient la montée des nations contre Israël et Jérusalem, et le sort qui les attend, quand, au temps connu de Dieu seul, elles se jetteront sur Israël.

Zacharie et Isaïe l’annoncent :

Za 12, 3.9 : Il arrivera en ce jour-là que je ferai de Jérusalem une pierre à soulever pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle, se rassembleront toutes les nations de la terre [...] Il arrivera en ce jour-là que j’entreprendrai de détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem.

Is 17, 13-14 : Des peuples grondent comme grondent les grandes eaux. Il les menace, et elles s’enfuient au loin, chassées comme la bale des montagnes par le vent, comme un tourbillon par l’ouragan. Quand vient le soir c’est l’effroi, au matin tout a disparu. Tel est le lot de ceux qui nous pillent, le sort de nos dévastateurs.

Un psaume prophétise ce dont nous voyons aujourd’hui les prodromes :

Ps 83, 2-5 : Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu ! Voici que tes adversaires grondent, tes ennemis lèvent la tête. Contre ton peuple ils trament un complot, ils conspirent contre tes protégés, et ils disent : “Venez, retranchons-les des nations, qu’on n’ait plus souvenir du nom d’Israël !”

Michée a des accents eschatologiques pour prédire l’assaut de ces nations :

Mi 4, 11 ss. : Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent : “Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion !” C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de L’Éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein : il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire […]

Isaïe n’est pas en reste, qui prédit la déconfiture finale des agresseurs :

Is 29, 5-8 : La horde de tes ennemis sera comme des grains de poussière, la horde des guerriers, comme la bale qui s’envole. Et soudain, en un instant, tu seras visitée par L’Éternel Sabaot dans le fracas, le tremblement, le vacarme, ouragan et tempête, flamme de feu dévorant. Ce sera comme un rêve, une vision nocturne : la horde de toutes les nations en guerre contre Ariel, tous ceux qui le combattent, l’assiègent et l’oppriment. Et ce sera comme le rêve de l’affamé : le voici qui mange, puis il s’éveille, l’estomac creux ; ou comme le rêve de l’assoiffé : le voici qui boit, puis il s’éveille épuisé, la gorge sèche. Ainsi en sera-t-il de la horde de toutes les nations en guerre contre la montagne de Sion.

Quant à Habacuq, c’est en termes apocalyptiques qu’il prophétise :

Ha 3, 11-18 : Le soleil et la lune restent dans leur demeure ; ils fuient devant l’éclat de tes flèches, sous la lueur des éclairs de ta lance. Avec rage tu arpentes la terre, avec colère tu écrases [écraseras] les nations. Tu t’es mis en campagne pour sauver ton peuple, pour sauver ton oint (litt. : tes oints), tu as abattu la maison de l’impie, mis à nu le fondement jusqu’au rocher. Tu as percé de tes épieux le chef de ses guerriers qui se ruaient pour nous disperser, avec des cris de joie comme s’ils allaient, en cachette, dévorer un malheureux. Tu as foulé la mer avec tes chevaux, le bouillonnement des grandes eaux! J’ai entendu ! Mon sein frémit. À ce bruit mes lèvres tremblent, la carie pénètre mes os, sous moi chancellent mes pas. J’attends en paix ce jour d’angoisse qui se lève contre le peuple qui nous assaille !... Mais moi je me réjouirai en L’Éternel, j’exulterai en Dieu mon Sauveur.

Qu’il s’agisse bien d’un jugement des nations et que la matière de ce jugement soit son peuple, le prophète Joël l’affirme explicitement :

Jl 4, 1-17 : Car en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage. Car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont partagé mon pays... Que les nations s’ébranlent et qu’elles montent à la Vallée de Josaphat ! Car là je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde. Lancez la faucille : la moisson est mûre ; venez, foulez : le pressoir est comble ; les cuves débordent, tant leur méchanceté est grande ! Foules sur foules dans la Vallée de la Décision ! Car il est proche le jour de L’Éternel dans la Vallée de la Décision ! Le soleil et la lune s’assombrissent, les étoiles perdent leur éclat. L’Éternel rugit de Sion, de Jérusalem il fait entendre sa voix ; les cieux et la terre tremblent ! Mais L’Éternel sera pour son peuple un refuge, une forteresse pour les enfants d’Israël ! Vous saurez alors que je suis L’Éternel, votre Dieu, qui habite à Sion, ma montagne sainte ! Jérusalem sera un lieu saint, les étrangers n’y passeront plus.

Ainsi, plus d’ambiguïté : les passages suivants, et d’autres que la place manque pour citer ici [5], l’attestent : quand sera accompli le temps imparti par Dieu aux nations (cf. Ez 30, 3 et Lc 21, 24) pour tenter, une nouvelle fois, de détruire Israël et Jérusalem, « au temps de la fin » [6], et après avoir « abandonné » son peuple [7] « jusqu’au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter » (cf. Mi 5, 2 et Ap 12, 2) et dont l’âme sera « transpercée par un glaive de douleur qui manifestera les desseins de beaucoup de cœurs » (Lc 2, 35) – Dieu lui-même « sortira pour combattre les nations » (cf. Za 14, 3).

Alors, s’accompliront ces prophéties de consolation d’Israël :

So 3, 14-20 : Pousse des cris de joie, fille de Sion, une clameur d’allégresse, Israël ! Réjouis-toi, triomphe de tout ton coeur, fille de Jérusalem ! L’Éternel a levé la sentence qui pesait sur toi ; il a détourné ton ennemi. L’Éternel est roi d’Israël au milieu de toi. Tu n’as plus de malheur à craindre. Ce jour-là, on dira à Jérusalem : Sois sans crainte, Sion! Que tes mains ne défaillent pas ! L’Éternel ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur !... J’ai écarté de toi le malheur, pour que tu ne portes plus l’opprobre. Me voici à l’oeuvre avec tous tes oppresseurs. En ce temps-là, je sauverai les éclopées, je rallierai les égarées, et je leur attirerai louange et renommée par toute la terre, En ce temps-là, je vous guiderai, au temps où je vous rassemblerai ; alors je vous donnerai louange et renommée parmi tous les peuples de la terre, quand j’accomplirai votre restauration sous vos yeux, dit L’Éternel.

Ps 69, 36-37 : Car Dieu sauvera Sion, il rebâtira les villes de Juda, ils y habiteront, et en hériteront ; la descendance de ses serviteurs en héritera et ceux qui aiment son nom y demeureront.

Paul lui-même témoigne de la fidélité divine envers son peuple :

Rm 15, 8 : Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre des circoncis à l’honneur de la véracité divine, pour ratifier les promesses faites aux Pères […]

L’Apôtre avait aussi averti les païens, récemment greffés sur l’olivier juif par leur foi au Christ, mort pour les réconcilier avec Dieu (cf. Col 1, 22), qu’il leur fallait « demeurer dans cette bonté », sous peine d’être « retranchés eux aussi » (cf. Rm 11, 22). Et il avait clos sa méditation du mystère par ces paroles que j’ai eues sans cesse présentes à l’esprit en rédigeant ce livre :

Rm 11, 32-34 : Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour faire à tous miséricorde.Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui, en effet, a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ?

Et maintenant, quoi qu’il m’en coûte, il me faut exprimer clairement ce que je me suis longtemps « épuisé à contenir sans y parvenir » (cf. Jr 20, 9):

Dieu a rétabli son peuple

Cette reconstitution nationale israélo-centrée, a d’abord été « méprisée comme un événement sans portée » (cf. Za 4, 10) par les nations ainsi que par de nombreux chrétiens, avant de susciter la haine. Aujourd’hui, aucune conscience droite ne peut considérer les accusations calomnieuses dont sont l’objet ses actes, même les plus justifiés, la mise au ban des nations dont il est victime, ainsi que les attaques et menaces incessantes contre son existence, comme la conséquence des souffrances et des injustices dont sont victimes les Palestiniens. La responsabilité en incombe largement à l’excès des exigences des dirigeants de ce peuple et de la quasi-totalité de ceux du monde arabo-musulman, qui ne cachent pas leur détermination d’éliminer Israël de la portion de son sol national sur lequel il est revenu vivre et dont ils lui contestent le moindre kilomètre carré.

Dans ce procès – qu’une propagande haineuse et mensongère incessante a réussi à rendre planétaire – fait au peuple d’Israël, il faut savoir discerner, sans faux mysticisme ni fondamentalisme biblique sectaire, l’œuvre de l’Adversaire (cf. 2 Th 2, 4), qui sait parfaitement que l’établissement du royaume de Dieu, dont le peuple juif est le vecteur, sonnera le glas du sien.

Les textes prophétiques évoqués dans cette Conclusion et dans les chapitres précédents ne laissent aucun doute sur le fait que le dessein de Dieu passe par le retour en grâce – déjà réalisé – de son peuple, et son rassemblement sur le sol de sa patrie d’antan. Le véritable enjeu du refus radical opposé par tant de nations (pas seulement arabes ou musulmanes) et faussement justifié au nom de l’équité politique et des droits de l’homme, est leur rejet radical de cette incarnation juive du dessein divin. Il préfigure l’affrontement eschatologique, entre la « puissance » que Dieu déploie « pour établir sa royauté » (cf. Ap 11, 17) et « le monde » qui « gît tout entier au pouvoir du Mauvais » (cf. 1 Jn 5, 19), et « désobéit » au dessein de Dieu (cf. Ep 2, 2).

Ma conviction est que l’hostilité quasi universelle envers Israël, est un des signes avant-coureurs de la confrontation qu’annonce le Psaume 2 [8] :

Ps 2 1-2, 4-9 : Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui débitent de vaines paroles ? Les rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Éternel et contre son Oint... Celui qui siège dans les cieux s’en moque, L’Éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : c’est moi qui ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. J’énoncerai le décret de L’Éternel : il m’a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande et je te donne les nations pour héritage, pour domaine, les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer, comme vases de potier, tu les fracasseras…

Ma crainte est que le silence des chrétiens, de leurs prélats et de leurs théologiens face au torrent de haine et de calomnies, qui se déverse sur Israël depuis quelques années [9], et dont j’ai donné des extraits plus haut, ne les amène, après la catastrophe finale prévisible, à confesser, comme le firent tant d’hommes d’Église, après la Shoah, que la chrétienté a failli [10] :

[2] Nous nous accusons de n’avoir pas porté témoignage avec plus de courage […]

[3] Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre [Israël] par des membres de notre peuple […]

[5] Nous avons été en général, à cette époque […] une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre [Israël et contre ses citoyens]…

[6] Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d’innombrables villes et villages [d’Israël]. Nos frères [juifs d’Israël] se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique […]

[7] Il est […] difficile de comprendre aujourd’hui que, ni lors du boycottage [des produits israéliens], ni à l’occasion de [l’adoption d’une résolution de l’Onu définissant le sionisme comme un racisme, ou des déclarations du Président iranien niant l’Holocauste et déclarant qu’Israël doit être rayé de la carte][…] l’Église n’ait pas pris une position suffisamment claire et actuelle […]

[12] Aujourd’hui, bien des gens regrettent que les Églises n’aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation [des années de bombardements de populations civiles israéliennes, et des propos négationnistes palestiniens à propos de l’existence d’un temple juif et de l’existence du peuple juif à Jérusalem] […] nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n’élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire […]

[14] Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans une [attitude politiquement correcte et incapables de réagir aux virulentes campagnes de calomnies et de diabolisation de l’État d’Israël][…] sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention […] Elles n’ont pas pris conscience du fait que l’Église […] par sa parole pouvait faire barrage à l’irréparable […] les pasteurs et les responsables de l’Église… n’ont pas éclairé les esprits comme ils l’auraient dû […] Dès lors, les consciences se trouvaient souvent endormies et leur capacité de résistance amoindrie quand a surgi, avec toute sa violence criminelle, l’antisémitisme [islamiste], forme diabolique et paroxysmale de haine des juifs, fondée sur [les passages antijuifs de leurs écrits saints] et visant ouvertement l’élimination physique du peuple juif […] trop de pasteurs de l’Église ont, par leur silence, offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église […] a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n’avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires […]

Craignons que lorsque toutes les nations seront montées une dernière fois à l’assaut d’Israël et de Jérusalem, comme l’annoncent les prophètes, et après qu’aura été « achevé l’écrasement de la force du Peuple saint » (cf. Dn 12, 7), le reproche solennel de Mauriac n’atteigne ceux des chrétiens – dirigeants religieux autant que fidèles – qui se seront tus alors comme jadis :

« un crime de cette envergure retombe, pour une part non médiocre, sur tous les témoins qui n’ont pas crié, et quelles qu’aient été les raisons de leur silence. »

Plaise à Dieu surtout que les chrétiens n’en viennent pas à « renier l’alliance sainte pour s’associer aux nations » (cf. 1 M 1, 15) et « combattre contre Jérusalem » (cf . Za 14, 12), entrant ainsi « en guerre contre Dieu » (cf. Ac 5, 39) et attirant sur eux le juste châtiment prophétisé par Isaïe :

Is 34, 8 : Car c’est un jour de vengeance pour L’Éternel, l’année de la rétribution, pour le procès intenté à Sion.

Il est permis de voir un signe de ce qu’un tel événement est possible, hélas, à la lumière de ce qui s’est passé, dans les derniers jours de septembre 2009.

Le 20 de ce mois-là, à Téhéran, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a prononcé un discours à la Sennachérib, empreint d’une haine paranoïde d’Israël, et d’une violence de ton et d’une abjection sans précédent. Extrait [11] :

« Ce régime est venu mettre un terme à l’indépendance des nations. Il est venu porter atteinte à la sécurité nationale des pays de la région. […] la sécurité nationale et les intérêts de chaque pays dans la région commandent de résister de toutes ses forces au régime sioniste. […] Lutter contre ce régime est une question de croyance, de conviction religieuse, une tâche islamique. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas de religion du tout. C’est un grand mensonge de considérer que les sionistes sont sur le même plan que les juifs ou les chrétiens. Ils ne sont ni Juifs, ni chrétiens, ni n’ont quelque religion que ce soit. Ils sont contre les religions divines. Ils sont venus pour détruire toutes les valeurs apportées par les prophètes de Dieu […] les sionistes sont à l’origine du réseau d’attaques des cultures des pays. Ils sont à l’origine du réseau de destruction des valeurs humaines. La base de leur domination sur le monde est la destruction de la culture religieuse et des valeurs humaines. […] Ils sont la quintessence du mensonge, de la tromperie, et des haines. Ils sont ennemis du christianisme, de l’islam, de Jésus-Christ et du Prophète Muhammad. […] L’existence même de ce régime est une insulte à la grandeur de l’humanité. Ils lancent le récit imaginaire de l’Holocauste, mentent, jouent des rôles, lancent l’affaire de l’antisémitisme, puis brandissent l’étendard du soutien des Juifs. Ils sacrifient toutes les valeurs humaines à ce régime […] »

Le 24 septembre 2009, à l’ONU, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, a prononcé à la face de toutes les nations représentées par leurs délégués, un discours admirable, à tonalités prophétiques. Bref extrait [12] :

« En 1947, cette Organisation [l’ONU] a voté pour la création de deux États pour deux peuples – un État juif et un État arabe. Les Juifs ont accepté cette résolution. Les Arabes l’ont rejetée. Nous demandons aux Palestiniens de faire enfin ce qu’ils ont refusé de faire pendant 62 ans : dire oui à un État juif. Tout comme il nous est demandé de reconnaître un État-nation pour le peuple palestinien, les Palestiniens doivent se voir demander de reconnaître l’État-nation du peuple juif. Le peuple juif n’est pas un peuple de conquérants en terre d’Israël. C’est la terre de nos ancêtres. Sur les murs extérieurs de ce bâtiment est inscrite la grande vision biblique de la paix: “On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus à faire la guerre”. Ces paroles ont été prononcées par le prophète juif Isaïe [Is 2, 4 = Mi 4, 3], il y a 2 800 ans alors qu’il foulait le sol de mon pays, de ma ville, dans les collines de Judée et dans les rues de Jérusalem. Nous ne sommes pas étrangers à cette terre. Elle est notre patrie. Si profondément liés que nous soyons à ce territoire, nous reconnaissons que les Palestiniens y vivent aussi et veulent une patrie qui leur soit propre. Nous voulons vivre côte à côte avec eux, deux peuples libres vivant en paix, dans la prospérité et la dignité. Mais nous devons avoir la sécurité. »

Ce n’est certainement pas un hasard si toutes les nations ont été témoins de cet affrontement verbal, du fait des circonstances et de la diffusion internationale que lui a donné la presse. En mettant le peuple juif sur la sellette, les ennemis d’Israël ne comprennent pas qu’ils concourent, malgré eux, à la préparation des consciences au drame messianique qui va se jouer, et dont l’enjeu fatal est l’acceptation ou le rejet, par les nations, de la centralité d’Israël dans le dessein de Dieu, dont j’ai traité de mon mieux au long de ces pages.

 

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J’ai ouvert cette Conclusion en me demandant si ne s’appliquait pas à moi la définition de Carlyle : « l’homme dangereux est celui qui se laisse guider par ses illusions et qui se trompe quant à l’essentiel de ce dont il traite ». En effet, si les conclusions auxquelles je suis parvenu, après plus d’un demi-siècle d’étude et de méditation – et dont le présent écrit constitue la quintessence – procèdent de mes « illusions », et si je me « trompe sur l’essentiel » de ce dont je témoigne, je suis, comme l’écrivait Paul dans un autre contexte, « le plus à plaindre des hommes » (cf. 1 Co 15, 19).

Aussi n’ai-je pas trouvé d’autre moyen, pour « discerner la volonté de Dieu » (cf. Rm 12, 2), que de « rendre raison de l’espérance qui est en moi » (cf. 1 P 3, 15), avec crainte et tremblement certes, car, Paul nous en avertit, « même Satan se déguise en ange de lumière » (cf. 2 Co 11, 14), mais avec confiance aussi, car « Dieu est fidèle et il ne permettra pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces » (1 Co 10, 13).

C’est pourquoi j’attends de mes lecteurs chrétiens – puisque aussi bien, c’est à eux d’abord, à eux surtout, qu’est destiné cet écrit – qu’ils en examinent le témoignage, malgré l’indignité de « l’instrument d’argile qui le porte » (cf 2 Co 4, 7), et qu’ils « discernent » (cf. 1 Co 14, 29).

 

Vendredi 2 octobre 2009, veille de Souccoth – Fête des Tentes.



[1] Cité, d’après Otto Dietrich, par P.-A. Taguieff, « La Question Mein Kampf (Part. III) : une Conclusion ».

[2] Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs, préface de F. Mauriac, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, éditions Complexe, coll. Historiques.

[3] Depuis, une puissante vague apologétique tente de nier ce fait patent ou au moins de le relativiser. Voir, ci-dessus : III.4.4. Les autojustifications de la Déclaration de repentance,et, en ligne, « Benoît XVI : La voix de Pie XII s’est élevée en faveur des victimes. Texte et commentaire critique ».

[4] Voir mes excursus en ligne : « Israël, bien propre (segulah) de Dieu », et « Mettre à part, séparer ».

[5] J’en ai réuni un certain nombre dans une brève anthologie intitulée « Israël, Jérusalem et les nations : Florilège de textes prophétiques et eschatologiques ».

[6] Qu’il ne faut pas confondre avec la fin du monde, cf. mes excursus en ligne : « Fin des temps et fin du temps des nations », et « Accomplissement du temps des nations ».

[7] Qu’on ne s’étonne pas de cet « abandon ». L’Écriture l’annonce mystérieusement, en plusieurs endroits. Voir, entre autres, Jr 4, 10 et tout le psaume 44, qui décrit les malheurs qui s’abattent sur Israël par la main de ses ennemis, alors que, comme l’affirme le psalmiste (vv. 18-19), « tout cela nous advint sans que nous t’ayons oublié, sans que nos coeurs soient revenus en arrière, sans que nos pas aient quitté ton sentier ; ce que confirme Ps 59, 4-5 : “Voici qu'ils guettent mon âme, des puissants s'en prennent à moi; sans péché ni faute en moi, Éternel,sans aucun tort de ma part []” Sans oublier le cri dramatique du psalmiste (Ps 22, 2), repris à son compte par Jésus sur la croix (Mt 27, 46) : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?” »

[8] Il ne faudrait pas déduire de la citation de ce passage en Ac 4, 24 ss. qu’il s’applique symboliquement à Jésus et à lui seul. J’ai traité de ce point dans un excursus en ligne, intitulé « Situations apocatastatiques dans le Nouveau Testament ».

[9] À titre d’exemple d’un silence contemporain coupable : aucun spécialiste chrétien de l’archéologie biblique n’a protesté quand l’ancien mufti de Jérusalem, le cheikh Ikrama Sabri, a déclaré, en 2001, au cours d’une interview au journal allemand Die Welt :« Il n'y a pas le moindre signe d'une précédente existence du Temple juif à cet endroit. Il n'y a, dans toute la ville, pas la moindre pierre qui rappelle l'histoire juive [] C’est la spécialité des Juifs de tromper le monde [] Il n'y a pas une seule pierre dans le Mur des Lamentations qui ait un quelconque lien avec l'histoire juive. Ni du point de vue religieux, ni sous l'angle historique, les Juifs n'ont pas la moindre revendication justifiée à faire valoir quant à ce mur. ». Voir « Cheikh Ikrima Sabri: « pas la moindre pierre qui rappelle l'histoire juive ».

[10] La numérotation des phrases correspond à celle des textes cités plus haut, en III.4.3. Les passages entre crochets carrés ne figurent pas dans les textes originaux : je les ai suppléés pour les besoins de l’analogie et de l’actualisation.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014