Robert Wistrich n'est plus

Sur le site du Jerusalem Post, 21 mai 2015

Traduction française par Menahem Macina


Le professeur Robert Wistrich, la plus importante autorité en matière d’antisémitisme, est mort d’une crise cardiaque, à Rome, mardi soir (19 mai) à l’âge de 70 ans.

Selon un compte-rendu paru dans La Stampa, il devait parler de la montée de l’antisémitisme en Europe devant le Sénat italien

En tant que directeur du Centre International Vidal Sassoon pour l’Étude de l’Antisémitisme, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Wistrich était un conférencier très demandé et l’auteur d’une dizaine de livres et de travaux scientifiques de recherche sur l’antisémitisme.

Bien que né en 1945 au Kazakhstan de parents qui avaient fui en Pologne en quête d’un refuge contre l’antisémitisme, Wistrich a grandi en Angleterre, où il obtint sa licence et sa maîtrise à l’Université de Cambridge, et un doctorat à l’Université de Londres. Il dirigeait le Centre Vidal Sassoon depuis 2002.

Proclamé en 2011 « le plus important chercheur dans le domaine de l’étude de l’antisémitisme », son expertise était avidement recherchée par des think tanks, des organisations juives et des gouvernements. De 1999 à 2001 il a fait partie d’une commission spéciale de Catholiques et de Juifs chargés d’examiner le rôle de Pie XII durant la guerre.

Wistrich a également été rapporteur en matière d’antisémitisme et de problèmes connexes pour Département d’État américain, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, le Conseil de l’Europe, la Commission des Nations Unies sur l’Antisémitisme et des Droits de l’Homme, et la Commission des Droits de l’Homme de Genève.

Ses ouvrages les plus renommés sont Socialism and the Jews (Oxford University Press, 1985), qui reçut le prix de l’American Jewish Committee ; The Jews of Vienna in the Age of Franz Joseph (OUP, 1991), qui reçut le Prix de l’État autrichien pour l’Histoire du Danube et l’Antisémitisme ; et The Longest Hatred (Pantheon, 1992), qui reçut le Prix H. H. Wingate pour la littérature de non-fiction, au Royaume Uni.

The Longest Hatred a servi de base à un documentaire de la PBS (télévision publique) que Wistrich a écrit et co-édité. Ses plus récents ouvrages sont Hitler and the Holocaust (Random House, 2001) et le volume en co-édition intitulé Nietzche – Godfather of Fascism ? (Princeton, 2002).

Critique sans concession de la politique européenne en matière d’antisémitisme et pessimiste concernant l’avenir des communautés européennes, Witstrich n’avait pas peur d’exprimer ses vues sans se soucier qu’elles fussent impopulaires et politiquement incorrectes.

Dans une interview au Jerusalem Post, peu de temps avant sa mort, Wistrich a affirmé que même s’il croit que la France a fait des efforts de bonne foi dans le passé, à moins que les Européens ne fassent front au traitement d’Israël dans les médias et au lien entre les populations musulmanes immigrées et l’antisémitisme, tous les efforts entrepris ne sont « rien de plus que du bricolage qui ne va pas au fond des choses ».  

Et d’affirmer :

« Vous avez, par exemple, le déni qu’il y ait quelque relation que ce soit entre ce qu’on appelle critique d’Israël et antisémitisme, mais, en fait, la majeure partie de ce qu’on nomme critique d’Israël alimente quotidiennement la diabolisation croissante de l’État juif, qui, à son tour, déverse, de manière, je dirais presque mathématiquement inévitable, une certaine forme de dégoût, d’hostilité, ou même de répugnance, envers les Juifs. »

« Les gouvernements traitent toute la question musulmane comme un tabou. Ils ne veulent pas y toucher. Ils admettront rarement qu’il existe quelque chose comme un antisémitisme musulman – pour des raisons politiques, ils ne l’admettront pas. C’est ainsi que nous avons cette sorte de paralysie engendrée par le politiquement correct.

Il est très difficile de faire ne serait-ce que le premier pas dans la bonne direction, et cela ne se produira pas. »

L’héritage durable de Wistrich en tant que combattant intrépide du fléau de l’antisémitisme, s’est montré dans sa plénitude, il y a juste quelques jours, au Forum Mondial pour la Lutte Contre l’Antisémitisme, au cours duquel il a averti, à sa manière sage et dans son style, que les dangers inhérents à l’antisémitisme islamique – thème de sa vaste recherche – doivent être pris de front sans tenir compte du politiquement correct.

« Sa mort prématurée laisse un trou béant dans les rangs des quelques intrépides qui s’en sont pris aux artisans de haine et les ont démasqués », dit Alan Schneider, directeur du Centre Mondial du B’nai B’rith.

Wistrich a averti des dangers auxquels fait maintenant face la communauté juive, fait remarquer Malcolm Hoenlein, vice-président exécutif de la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives Américaines, en disant de la mort de Wistrich qu’elle est « une perte tragique pour sa famille ainsi que pour la communauté juive tout entière et pour tous ceux qui prennent part aux efforts contre la résurgence de l’antisémitisme.

« Il a toujours appuyé ses assertions sur une recherche en profondeur et une démonstration factuelle. Sa voix nous manquera cruellement. », dit Hoelein.

Irwin Cotler, membre du Parlement canadien et ancien ministre de la justice et avocat général du Canada, qui est le co-fondateur et l’ancien président de la Coalition Parlementaire Internationale pour Combattre l’Antisémitisme, dit :

« Le monde académique a perdu un chercheur et un éminent historien ; le monde des études juives a perdu un penseur séminal ; et ceux qui sont engagés dans l’étude de l’antisémitisme et la lutte contre lui, ont perdu le plus éminent chercheur du monde en matière d’antisémitisme et le plus puissant avocat de la lutte à son encontre. »

Le rôle de Wistrich en tant qu’éducateur a été spécialement important, rappelle le président de Yad Vashem, Avner Shalev.

« Ses discussions avec des éducateurs à l’École Internationale pour les Études sur l’Holocauste, de Yad Vashem, où il expliquait le phénomène de l’antisémitisme moderne aux enseignants d’Australie, de Nouvelle Zélande, des États-Unis, de Chine et d’autres pays du monde entier, ont ajouté une importante dimension à leurs études. Il était capable de simplifier un phénomène complexe et s’étendant sur de longs siècles, d’une manière qui pouvait être comprise et saisie », dit-il.

La mort de Wistrich s’est produite à un moment « où sa voix était si nécessaire dans la discussion sur l’antisémitisme, qui commence à apparaître », commente la célèbre historienne Deborah Lipstadt.

L’article final de Wistrich était sur le point d’être édité pour être inclus dans le numéro à venir de The Israel Journal of Foreign Relations, quand il est décédé, dit le directeur du Council of Foreign Relations, le Dr Laurence Weinbaum, son ami de longue date. Wistrich était membre du comité de rédaction de cette revue.

« Conférencier éloquent et fascinant, c’était un infatigable champion du combat contre ce qu’il appelait "the lethal obsession" (l’obsession mortelle) et "the longest hatred » (la plus longue haine). Sa mort survient comme un choc dévastateur pour nous tous ; toutefois, son œuvre prodigieuse, canonique, guidera et inspirera les futures générations », dit Weinbaum.

« Le Robert Wistrich qu’il m’a été donné de connaître et d’aimer était d’abord et avant tout un pugnace défenseur de son peuple », dit le doyen associé du Centre Simon Wiesenthal, Rabbi Abraham Cooper. « À une époque ou trop d’universitaires juifs de haut rang s’abstiennent d’élever la voix pour défendre l’État d’Israël, Robert a toujours été en première ligne, même quand cela signifiait rester seul. Il n’était pas seulement un brillant auteur, mais aussi un penseur stratégique clé, sur la guidance et l’inspiration duquel des activistes comme moi se sont appuyés. »

« Robert était un chercheur attelé à la sobre documentation des faits, et le plus important ‘calibre’ scientifique », fait remarquer le Dr Charles Small, directeur exécutif de l’Institut pour l’Étude de l’Antisémitisme Mondial.

Le directeur de l’Anti-Defamation League, Abraham Foxman, qualifie Wistrich d’« homme bon et sage », qui lui manquera chèrement, ajoutant qu’il « combinait une recherche impeccable avec une passion de diffuser aussi largement que possible la compréhension des menaces actuelles auxquelles fait face le peuple juif ».

« Je suis profondément attristé par la perte d’un maître dont j’ai suivi les cours quand il débutait en Israël au début, dont j’ai contribué à faciliter l’intégration, et dont j’ai toujours suivi la carrière depuis », déplore le président de l’Université Hébraïque, le professeur Menahem Ben-Sasson.

 

© The Jerusalem Post

L’équipe du Jerusalem Post et Benjamin Weinthal ont contribué à ce compte-rendu.

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