Antisémitisme et destin juif, par Robert Wistrich, z"l

Original anglais « Anti-Semitism and Jewish destiny », paru le 20 mai 2015 dans le Jerusalem Post.

 

Traduction française par Menahem Macina

 

Dimanche, Robert S. Wistrich, directeur du Centre International Vidal Sassoon pour l’Étude de l’Antisémitisme, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, adressait par e-mail l’article suivant au Rédacteur en chef du Jerusalem Post, Steve Linde, en demandant qu’il soit publié le prochain weekend. Wistrichest mort subitement mardi [19 mai]. Nous dédions non dernier article à sa mémoire. Que ses paroles continuent à vivre.

 

Il y a peu de sujets de souci plus pressants aujourd’hui pour les communautés juives de par le monde que l’actuelle résurgence de l’antisémitisme. Donc, il ne pouvait pas y avoir de moment plus approprié, pour se rencontrer que le cinquième Forum Mondial pour le Combat contre l’antisémitisme de la semaine dernière, à Jérusalem. Ce fut un vaste et impressionnant rassemblement de participants du monde entier, initié par le ministre des Affaires étrangères, en liaison avec le département des Affaires de la Diaspora.

Dans mes propres remarques à la conférence, j’ai insisté sur la nécessité de nous libérer de certains mythes périmés. Mon premier point fut que même aujourd’hui, les Juifs d’Israël et de la Diaspora sont polarisés sur les dangers de l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite, qu’il soit raciste religieux ou nationaliste. Même si le néofascisme n’a pas encore totalement disparu, il ne constitue, dans la plupart des cas, qu’une menace secondaire.

Deuxièmement, il y a une croyance illusoire que davantage d’éducation à l’Holocauste et au devoir de mémoire peut servir d’antidote efficace contre l’antisémitisme contemporain. Cette conception, qui est partagée par de nombreux gouvernements et des non-Juifs libéraux bien intentionnés, est sans aucun fondement. Au contraire, l’« inversion de l’Holocauste » (la perverse transformation des Juifs en Nazis et des Musulmans en "Juifs" victimaires), qu’on observe aujourd’hui, devient trop souvent une arme qui sert à mettre Israël au pilori et à dénigrer le peuple juif. En conséquence, l’approche de ce sujet en son entier doit être considérablement repensée, mise à jour et finement ajustée. Troisièmement, nous devons reconnaître beaucoup plus clairement qu’auparavant que, depuis 1975 (avec l’adoption de la scandaleuse résolution des Nations unies condamnant le sionisme comme raciste), la haine d’Israël s’est muée en vecteur majeur du « nouvel » antisémitisme.

En diffamant l’État juif comme « raciste », « nazi », « apartheid » et fondé depuis sa création sur le « nettoyage ethnique », ses ennemis ont fait du Sionisme un synonyme de la criminalité et un terme de pur opprobre.

En conséquence, tout Juif (ou non-Juif) qui soutient l’« entité sioniste » totalement « illégitime » ou immorale, est de ce fait complice d’un mal cosmique.

Quatrièmement, l’antisémitisme d’aujourd’hui est le produit d’une nouvelle religion civile qui peut être appelée « Palestinianisme ».

Le ‘narratif’ palestinien officiel s’efforce de remplacer Israël par une Palestine judenrein (débarrassée des juifs) s’étendant de la Méditerranée au Fleuve du Jourdain. Dans le cas du Hamas, cette intention est absolument explicite. Pour ce qui est du Fatah, elle est partiellement occultée pour des raisons tactiques.

Mais s’agissant de l’idéologie palestinienne et des millions de gens qui, dans le monde, la soutiennent, pratiquement tous les actes d’auto-défense d’Israël sont immédiatement classés comme « génocide », diabolisés et traités comme faisant partie d’une sinistre conspiration impérialiste juive. C’est donc sans surprise que les manifestations pro-palestiniennes ont été, depuis l’été 2014, accompagnés par d’horribles slogans de « Mort aux Juifs ! » et d’incidents antisémites.

Mon cinquième point est étroitement lié à cette réalité. Depuis le tournant du 21ème siècle, l’antisémitisme a subi un processus d’« islamisation » croissante, en relation avec la guerre sainte terroriste contre les Juifs et d’autres, non-Musulmans, aux conséquences véritablement mortelles.

Pourtant la plupart des débats tournent autour des problèmes de l’Iran et de l’Islam radical.

Cependant, si nous ne faisons pas face au danger primordial que constitue l’antisémitisme islamique radical et génocidaire, comment notre combat commun peut-il espérer réussir ? L’un des symptômes de l’inanité de la politique d’apaisement menée par l’Amérique et l’Europe est le réflexe quasi pavlovien, après tout attentat antisémite terroriste, consistant à le déconnecter immédiatement de tout lien avec l’Islam. Bien entendu, l’Islamisme n’est pas l’équivalent de l’Islam, seule une minorité de fidèles musulmans soutiennent le terrorisme, et la stigmatisation est une erreur. De même nous devons renforcer les Musulmans modérés partout où nous le pouvons.

Mais le déni est inopérant. Les niveaux d’antisémitisme en milieu musulman demeurent clairement les plus élevés au monde, et il est impossible d’ignorer les conséquences horribles des mouvements djihadistes comme l’État islamiste pour toutes les minorités. Il n’y a rien à gagner à balayer cette menace sous le tapis.

Les Islamistes sont le fer de lance de l’antisémitisme actuel, aidé et encouragé par le relativisme moral des trop nombreux libéraux naïfs d’Occident.

Ma sixième observation a trait à la nécessité, pour les Israéliens et les Juifs de la Diaspora, de redécouvrir, redéfinir, et réévaluer leur identité juive, les valeurs juives fondamentales et la profondeur de leur relation à la Terre d’Israël, ainsi qu’à leur héritage historique. J’ai eu le privilège de rédiger, il y a deux ans, l’exposition « Un Peuple, un Livre, une Terre - les 3 500 Ans de Relation du Peuple Juif à la Terre Sainte », pour le courageux projet initié par le Centre Simon Wiesenthal conjointement à l’UNESCO. Contre toute attente et face à une opposition prévisible, elle s’est ouverte au Siège de l’UNESCO, à Paris, en juin 2014.

En avril 2015, l’exposition a même été présentée au Siège des Nations unies à New York, et elle viendra bientôt en Israël. Il ne s’agit pas seulement d’un exercice historique, car l’exposition montre l’extraordinaire ténacité, la vitalité culturelle, la spiritualité et les liens métaphysiques autant que physiques des Juifs et du Judaïsme avec la Terre d’Israël. Rien de tout cela n’avait pour but, il faut le souligner, de nier la présence historique ni le sens et la signification du Christianisme et de l’Islam sur cette terre.

Mais cela remet les choses à leur place.

Ma réflexion finale découle de cette expérience. Je crois qu’à l’âge de l’émancipation juive, alors que nous vivons dans un État israélien souverain et démocratique, nous pouvons et nous devons d’abord clarifier pour nous-mêmes notre vocation, notre raison d’être, les priorités morales et le sens profond de notre retour quasi miraculeux dans notre patrie historique.

C’est l’autre face de la médaille est dans notre combat essentiel et acharné contre l’antisémitisme. Alors que nous célébrons le Jour de Jérusalem, soyons dignes de la promesse scripturaire : « De Sion viendra la Torah et de Jérusalem la parole du Seigneur » [Is 2, 3].

Ici où bat le cœur de la nation juive, où son corps et son âme viennent ensemble dans la Ville de la Paix, nous devons être fidèles à la vision nationale et universelle de nos prophètes bibliques. L’antisémitisme, l’ombre qui a si longtemps accompagné nos tribulations diasporiques bimillénaires, et près de 70 années de l’État renouvelé, n’est pas "éternel" et ne doit pas empêcher les Juifs d’accomplir leur destin ultime de devenir un jour une « lumière pour les nations. »


Robert Wistrich, z"l

© The Jerusalem Post


Mes remerciements à Suzy et Nico qui m'ont signalé cet article.

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Date de dernière mise à jour : 22/05/2015